Robin des Bois et Hollywood


Peu de héros ont connu autant de vies que Robin des Bois. Depuis près d’un siècle, Hollywood réinvente sans relâche le célèbre hors-la-loi, offrant à chaque génération d’acteurs le défi d’incarner une figure qui relève davantage du mythe que du personnage. La sortie cet été de On l’appelait Robin des bois (Michael Sarnoski, 2026) offre l’occasion de revenir sur ces métamorphoses successives.

 

Hugh Jackman dans la peau d'un vieux robin des bois barbu regarde une flèche

« On l’appelait Robin des Bois » de Michael Sarnoski (2026) © A24

Le Complexe du collant vert

Douglas Fairbanks hilare dans le costume de Robin des Bois

« Robin des Bois » de Allan Dwan (1922) © Tous droits réservés

Le buste droit, les mains sur les hanches, la tête rejetée en arrière dans un grand éclat de rire : voilà l’image qui s’impose lorsqu’on pense au héros de la forêt de Sherwood. Une présence et une attitude fixées par la prestation d’Errol Flynn dans Les Aventures de Robin des bois (Michael Curtiz et William Keighley, 1938) et que les nombreuses parodies et adaptations ont par la suite cristallisées, que l’on pense au Sacré Robin des bois (Mel Brooks, 1993) ou plus récemment, aux multiples hommages de Jean Dujardin dans les films de Michel Hazanavicius. La caricature a ceci de bon qu’elle va à l’essentiel, quitte à grossir les traits. Robin des bois au cinéma, c’est le héros qui se rit du danger. C’est en tout cas avec cette touche de légèreté que le cinéma hollywoodien classique appréhende le personnage, d’abord avec Douglas Fairbanks dans la superproduction Robin des bois (Allan Dwan, 1922), puis Errol Flynn dans Les Aventures de Robin des bois. Une tendance qui remonte, en réalité, au XIXème siècle et qui résulte d’une transformation progressive de cette légende sulfureuse en un conte pour enfants inoffensif. Le livre collectif Robin des bois : de Sherwood à Hollywood (Libertalia, 2024) décrit avec précision comment, au fil des réécritures, le discours politique autant que les origines modestes du personnage ont été gommés au profit d’une vision plus conforme aux valeurs bourgeoises. Après le chant, le théâtre et la littérature, c’est logiquement le cinéma qui, au début du XXème siècle, prend en charge la légende de Robin des bois mais en y ajoutant une dimension supplémentaire : le mouvement. L’attitude décontractée du personnage s’accompagne, devant la caméra, d’une incroyable énergie cinétique. A l’image des grands burlesques, le Robin de Douglas Fairbanks, comme celui d’Errol Flynn virevolte avec aisance dans tous les coins du cadre et laisse ses ennemis sur le carreau. Le rire du personnage s’explique alors : C’est l’attitude moqueuse de celui qui a toujours un coup d’avance sur ses adversaires.

Robin des bois bandant son arc jonché sur son cheval

Les Aventures de Robin des bois (Curtiz et Keighley, 1938) © Tous droits réservés

Embuscades, descente en rappel et concours de tir à l’arc : l’ADN du personnage est fondé, depuis ses origines, sur une forme de ludisme que les deux interprètes cités incarnent à merveille. Acteur aux capacités physiques hors norme, même à 40 ans, Fairbanks domine avec aisance les décors monumentaux conçus pour la version de 1922. Même chose pour Errol Flynn, dont la vie d’aventurier intrépide trouve un prolongement naturel dans le rôle du bandit de Sherwood. L’arrivée du son et de la couleur offre également à l’acteur australien des atouts supplémentaires qui participent à l’iconisation du personnage. Dans le film de Curtiz et Keighley, les répliques fusent avec la rapidité typique des talkies des années 1930 tandis que le Technicolor flamboyant impose pour un bon moment cette palette de vert, rouge et marron, mettant en valeur la panoplie iconique de l’archer saxon. Si le Robin de Fairbanks est d’une timidité maladive avec les femmes, la verve d’Errol Flynn rend son interprétation plus séductrice que jamais, et il faut une prestation tout en dignité d’Olivia de Havilland pour lui tenir tête. Légèreté et physicalité sont donc les maîtres mots pour décrire notre héros en cette première moitié de siècle, même si ces qualités dépendent beaucoup du talent des metteurs en scène. On évitera donc de perdre son temps devant la désolante platitude du Prince des voleurs (Howard Bretherton, 1948). Aux caractéristiques graphiques du personnage s’ajoutent une trajectoire morale et narrative aussi droite qu’une flèche tendue vers son objectif. Robin vole aux riches pour donner aux pauvres. Une radicalité hélas adoucie par les nombreuses réécritures de la légende qui transforment progressivement Robin en noble, et en serviteur du roi Richard Cœur de Lion. Pas de lutte des classes à l’horizon donc; reste que la version de Curtiz et Keighley impose une lecture politique courageuse à l’approche de la Seconde Guerre mondiale en laissant transparaître le spectre du nazisme à travers le récit des invasions normandes. Il faudra tout de même attendre la modernité des années 1970 pour commencer à gratter le vernis de la légende.

Un vieux robin des bois incarné par Sean Connery enlace Marianne adossé à un arbre

« La Rose et la Flèche » de Richard Lester (1976) © Tous droits réservés

Après deux itérations signées Disney, Robin des bois et ses joyeux compagnons (Ken Annakin, 1952) et surtout le film d’animation Robin des bois (Wolfgang Reitherman, 1973), qui perpétue l’image d’un héros positif et espiègle sous les traits d’un charmant Renard, Robin des bois fait un retour tardif à Hollywood avec La Rose et la Flèche (Richard Lester, 1976). Pleinement ancré dans l’approche critique du Nouvel Hollywood, ce film distribué par Columbia Pictures propose une lecture ambiguë du personnage en puisant son inspiration dans l’un des textes fondateurs de sa légende, mais aussi l’un des plus adultes : The death of Robin Hood. On y retrouve Sean Connery dans la peau d’un Robin vieillissant mais incapable de raccrocher l’arc et le carquois. Revenu des croisades dans une Angleterre qu’il ne reconnaît plus, le personnage s’échine à vouloir revivre les grandes aventures de sa jeunesse tout en ayant bien conscience du caractère fallacieux des légendes qui se sont construites en son absence. Le choix de l’interprète de James Bond est idéal et Sean Connery s’amuse de sa persona de héros démodé en conservant son attitude confiante et séductrice face à une Marianne inflexible. La Rose et la Flèche est d’ailleurs plus proche de la comédie de remariage que du film d’aventure. Audrey Hepburn y signe son grand retour et forme avec Sean Connery un duo classieux. Pour une fois même, Marianne fait preuve d’une agentivité rare en résistant au charme de Robin et même en l’empoisonnant à la toute fin du film. Elle met ainsi fin au cycle de violence perpétré par son amant, devenu trop dangereux pour la société. Si l’on retrouve la légèreté et la physicalité typiques du personnage, c’est pour mieux les déconstruire. Robin n’est pas tant insouciant qu’animé d’une douce folie, tandis que la carrure imposante de Connery est mise à mal par les affres de la vieillesse. Le duel final entre Robin et le shérif de Nottingham achève de tourner en ridicule la virilité meurtrière de deux hommes qui ne vivent que par et pour la pulsion de mort, au point de littéralement s’entretuer devant le regard médusé de leurs armées. Le Nouvel Hollywood faisant figure de parenthèse plus que de réelle rupture dans le cinéma américain, et il faudra attendre 2026 et la sortie de On l’appelait Robin des bois pour enfin poursuivre cette désacralisation du personnage.

Robin des bois incarné par Kevin Costner bande son arc devant les yeux admiratifs de Marianne

« Robin des Bois, prince des voleurs » de Kevin Reynolds (1991) © Tous droits réservés

Absent durant une décennie 1980 plus axée sur la science-fiction et la fantaisie, Robin des bois fait un retour triomphal au début des années 1990 avec Robin des bois : prince des voleurs (Kevin Reynolds, 1991). Enorme succès estival, le film est porté par la star Kevin Costner, tout juste auréolé du succès des Incorruptibles (Brian de Palma, 1987) et bientôt de JFK (Oliver Stone, 1991). Pourtant, l’acteur avouera lui-même ne pas être satisfait de son interprétation du bandit de Sherwood. Épuisé par la production de Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990) dont il vient tout juste de terminer le montage, Costner s’attend à un livrer une prestation ludique, dans la continuité d’Errol Flynn. Or, si le film de Reynolds compte bien renouer avec le parfum de l’aventure et du divertissement, il cède à une représentation plus brutale du Moyen-âge et à une approche plus psychologique de son héros. Dès la première séquence, Robin manque de se faire trancher la main dans une geôle de Jérusalem. Plus loin, il enterre le cadavre de son père assassiné avant d’apprendre, dans le dernier acte, l’existence d’un frère caché. Autant de moments dramatiques qui tranchent avec les cavalcades à cheval et les répliques de buddy movies. L’acteur ne sait pas sur quel pied danser et ça se voit ! Pire, Costner finit par se faire voler la vedette par Alan Rickman dans la peau du Shérif de Nottingham. L’acteur britannique livre ici une prestation hors norme, aussi drôle que cruelle et qui illustre à elle-seule l’improbable tonalité d’un film tiraillé entre le cartoon, le conte sordide et le film d’action contemporain.

Robin des Bois incarné par Russel Crowe, chevauche son cheval sur le champs de bataille

« Robin des Bois » de Ridley Scott (2010) © Tous droits réservés

20 ans plus tard, c’est un mastodonte du cinéma hollywoodien qui se chargera de réactiver la légende avec cette fois, une volonté de sérieux historique. Après Gladiator (2000) et Kingdom of Heaven (2005), Ridley Scott conclut sa trilogie épique des années 2000 avec Robin des bois (2010). Les trois films reposent sur une trame assez similaire mêlant le destin personnel d’un soldat à des grandes périodes de l’histoire européenne. Sans tout à fait sombrer dans le nihilisme qui habite aujourd’hui presque chacune de ses œuvres, Ridley Scott y bouscule la représentation de Robin des bois en le privant de ses origines nobles. Les tout premiers textes décrivent en effet le personnage comme un yeomen, c’est-à-dire un membre d’une classe intermédiaire située entre la noblesse et le peuple. Sans tout à fait l’expliciter, le film installe dès le départ le personnage comme un archer dans l’armée anglaise, une fonction propre aux yeomen, également réputés pour leur connaissance des terrains forestiers. Plus lettrés, ce sont également des porte-parole du peuple et c’est cette approche que le film privilégie en faisant ici de Robin le fils d’un philosophe progressiste. Suivant la tendance du prequel alors très en vogue à Hollywood, le film brode une origin story invraisemblable sur fond d’invasions normandes et de naissance de la Magna carta, une charte fondatrice de l’Etat de droit en Angleterre. Hélas, plus intéressé par les intrigues politiques que par le destin de son héros, Scott abandonne Robin au milieu du guet. Russell Crowe y est fantomatique, sorte de Maximus bis qui, n’ayant perdu ni femme ni enfants, aura toutes les peines du monde à gagner notre sympathie. Même les séquences d’action peinent à rendre compte des capacités physiques de l’acteur, faute à découpage illisible qui dégonfle les morceaux de bravoure.

Robin des bois en tenue de Ninja incarné par Taron Egerton

« Robin des Bois » de Otto Bathurst (2018) © Tous droits réservés

L’échec du film de Scott à la fin des années 2000 atteste d’un essoufflement de la popularité du film de cape et d’épée ou Swashbuckler en anglais, au profit des films de super-héros. Il confirme aussi la difficulté du cinéma hollywoodien à moderniser le personnage. Si la figure iconique de Robin des bois fonctionne à merveille dans un cinéma classique qui cultive le goût de l’idéalisme et du symbole, elle peine à se reconfigurer au sein d’un cinéma contemporain féru d’ambiguïté morale et d’arc narratifs complexes. La sortie de Robin des bois (Otto Bathurst, 2018) choisit la facilité en surfant sur le succès de la formule Marvel/DC pour faire du personnage un super-héros. Au premier abord, la démarche n’est pas forcément cynique, au sens où Robin des bois ou encore Zorro ont sans doute servi de matrice aux comics américains. Du collant vert aux collants rouges, il n’y a qu’un pas, même si dans le cas du justicier de Sherwood, la filiation se trouve davantage du côté de Batman que de Superman. Certains super-héros en reprennent même explicitement les motifs, que ce soit Green Arrow chez DC ou Hawkeye chez Marvel. Mais à trop vouloir travestir son héros sous des atours modernes, la légende perd de sa substance. Soucieux de ne pas ennuyer son public cible, le film évite toute référence historique ou géographique propre à l’ancrage réaliste du personnage et brosse une direction artistique d’un anachronisme douteux. Nottingham devient une cité urbaine avec ses forces de police, ses ouvriers exploités, son justicier masqué et le motif de la capuche, le fameux “hood”, souvent délaissé dans les précédentes versions, surjoue la double identité du personnage. Le film se risque tout de même à un discours politique relativement piquant au regard de ses prédécesseurs. Le conflit de classe y est plus saillant quoique assez cynique et les croisades reflètent sans détour la politique mortifère des Etats-Unis post 11 septembre. Mais les bonnes intentions thématiques ne suffisent pas pour un film pensé comme un cahier des charges. L’assemblage forcé d’éléments hétérogènes annonce les pires heures du cinéma de plate-forme et impose aux acteurs des rôles intenables. Tout juste auréolé du succès de Kingsman (Vince Vaughn, 2014) Taron Eggerton a bien du mal à donner corps à ce Robin des bois adulescent, davantage motivé par ses atermoiements romantiques que par ses idéaux. Moins expérimenté dans l’art du cabotinage que Jamie Foxx dans le rôle de petit Jean, le jeune acteur fronce les sourcils en attendant la fin du film et nous aussi.

Hugh Jackman en vieux Robin des bois décrépit dans "On l'appelait Robin des Bois"

« On l’appelait Robin des Bois » de Michael Sarnoski (2026) © A24

Après autant d’échecs, aussi bien commerciaux que critiques, Robin des bois semblait remisé au placard des antiquités. Mais voilà qu’une nouvelle adaptation débarque cette année et dresse un portrait au vitriol du personnage ! Dans On l’appelait Robin des bois, Hugh Jackman interprète un Robin sanguinaire et monstrueux, piégé dans un cycle de violence qui le dépasse, au point de souhaiter sa propre mort. Recueilli par une guérisseuse à l’aura mystique, notre héros vieillissant se verra offrir un léger répit et l’occasion de méditer sur l’existence. Cinquante après La Rose et la flèche, Sanorski poursuit une lecture critique du personnage et pousse même les potards encore plus loin en termes de noirceur. La carrure massive de Jackman et sa barbe blanche font écho à l’interprétation de Sean Connery bien sûr, mais l’acteur australien y ajoute sa propre sensibilité. Dans la continuité de son interprétation d’un Wolverine usé dans Logan (James Mangold, 2014) Jackman apporte au personnage une forme de bestialité et de mélancolie jamais vue jusqu’ici. Revenant à un traitement plastique du héros, Sanorski et son acteur imposent un Robin des bois mutique, très souvent statique, mais qui domine le cadre avec un charisme qu’on espérait plus. Plus étonnant encore, On l’appelait Robin des bois joue d’un montage stylisé pour mieux nous rentrer dans la psyché torturée de son personnage. Une véritable révolution dans la représentation de Robin des bois au cinéma. Il aura fallu attendre 120 ans depuis la première apparition du personnage au cinéma en 1908, pour qu’un film ose véritablement traiter le personnage comme un être de chair et de sang et non comme une icône. Ironie du sort, c’est en tuant la légende et ses idéaux que le personnage prend vie. Une vision audacieuse mais franchement déprimante à une époque où l’on a plus que jamais besoin de croire en Robin des bois !


A propos de Clément Levassort

Biberonné aux films du dimanche soir et aux avis pas toujours éclairés du télé 7 jours, Clément use de sa maîtrise universitaire pour défendre son goût immodéré du cinéma des 80’s. La légende raconte qu’il a fait rejouer "Titanic” dans la cour de récré durant toute son année de CE2 et qu’il regarde "JFK" au moins une fois par an dans l’espoir de résoudre l’enquête. Non content d’écrire sur le cinéma populaire, il en parle sur sa chaîne The Look of Pop à grand renfort d’extraits et d’analyses formelles. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riSjm

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