[Carnet de bord] NIFFF 2026 • Jours 7-8


Le Neuchâtel Fantastic Film Festival s’est achevé le 11 juillet dernier, au terme de neuf jours de projections en tout genre. Ce quatrième et dernier journal de bord revient sur les derniers temps forts vécus par nos deux rédacteurs présents lors de cette vingt-cinquième édition du festival suisse.

Jour 7 • La charge mentale en horreur

Une femme (à gauche du plan) et un homme (à droite du plan) sont filmés en contre-plongée à l'intérieur d'une pièce dont le plafond semble très en hauteur ; la femme est blonde et porte une veste de couleur rouge, alors que l'homme porte une chemise bleue et une veste beige ; la femme menace l'homme avec un couteau de boucher qu'elle tend dans sa direction ; l'homme lève un de ses deux bras en direction de la caméra ; les murs sont sombres et l'on n'aperçoit de nombreux carreaux vitrés ; plan du film MORT UN DIMANCHE DE PLUIE, présenté au NIFFF 2026.

« Mort un dimanche de pluie » de J. Santoni © Tous droits réservés

Rendez-vous de bon matin au cinéma Rex, dans la section « Amazing Switzerland », pour découvrir le quelque peu oublié Mort un dimanche de pluie de Joël Santoni (1986). N’ayant pas rencontré le succès espéré à sa sortie, ce thriller français à suspense nous a pourtant séduits par la qualité de son casting et l’atmosphère pesante qu’il installe progressivement. L’action se déroule en France voisine, à proximité de la Suisse, où Élaine (Nicole Garcia) se morfond dans la maison moderne dessinée par son mari David (Jean-Pierre Bacri), perdue au milieu de nulle part. Leur quotidien bascule lorsque le couple Bronsky installe sa caravane juste devant leur propriété. Cette rencontre est loin d’être fortuite : David est l’un des responsables d’un accident de chantier qui a laissé Monsieur Bronsky (Jean-Pierre Bisson) handicapé. Rattrapé par sa culpabilité, il finit par l’embaucher comme jardinier tandis que Madame Bronsky (Dominique Lavanant) est engagée pour s’occuper de leur petite fille, Élaine ayant décroché un poste à Lausanne. Les Bronsky ont désormais un pied dans la maison, première étape d’un plan dont les véritables intentions restent encore à découvrir. Si le film séduit, c’est avant tout par son fond de revanche sociale, qui nourrit les motivations des Bronsky sans jamais chercher à les excuser. Dominique Lavanant et Jean-Pierre Bisson sont d’ailleurs remarquablement choisis à contre-emploi : la première campe une babysitteuse d’un sadisme glaçant, tandis que le second incarne un jardinier aussi inquiétant qu’intrusif, prenant peu à peu ses aises au sein du foyer. Le film souffre toutefois d’un ventre mou en son milieu. Le montage parallèle entre les journées de travail d’Élaine à Lausanne et les scènes se déroulant dans la maison, où leur fille est livrée à Madame Bronsky, finit par relâcher la tension pourtant patiemment installée jusque-là. Néanmoins, les vingt dernières minutes se révèlent d’une redoutable efficacité. Le thriller glisse progressivement vers le slasher, faisant exploser le malaise accumulé pendant plus d’une heure dans une succession de scènes particulièrement éprouvantes, où l’on découvrira par exemple des chatons abattus et une petite fille attachée dans la cave de la demeure. La maison constitue d’ailleurs l’une des qualités du film. Avec son architecture de béton, froide et austère, elle semble incarner la distance émotionnelle du couple et le confort d’une bourgeoisie coupée du monde extérieur. À mesure que les Bronsky s’y installent, ce lieu construit comme un bunker devient progressivement un espace de menace et de confrontation sociale. À ce titre, le film n’est pas sans rappeler, avec plusieurs décennies d’avance, certaines thématiques développées dans Parasite de Bong Joon-ho (2019) : la maison comme symbole des rapports de classe, où l’intrusion d’un autre monde vient fissurer l’apparente harmonie du foyer bourgeois. Avec sa pluie battante qui ne cesse jamais de tomber, Mort un dimanche de pluie constitue une belle surprise oubliée des années 1980, même si l’on regrette que la projection semble avoir été réalisée à partir d’une simple copie DVD, ne rendant pas pleinement justice aux qualités visuelles du film.

Jour 8 • Des monstres qui nous ressemblent

Sur cette image en noir et blanc granuleuse, on aperçoit un homme en costume cravate qui pointe un doigt en direction de la caméra ; il se tient à un pupitre, sur lequel on peut lire "president of the United States" ; l'homme est dégarni, a le regard déterminé et la bouche ouverte ; derrière lui, on peut lire "The White House" sur un rideau uni ; plan du film MATAPANKI, présenté au NIFFF 2026.

« Matapanki » de D. Fuentes © Tous droits réservés

La sélection « Ultra Movies » du NIFFF donne, entre autres, l’occasion de découvrir des œuvres dont il est à peu près certain qu’elles ne trouveront jamais le chemin des salles. C’est le cas de Matapanki (2025), du Chilien Diego « Mapache » Fuentes, qui se réclame du très punk Tetsuo (Shin’ya Tsukamoto, 1989). Avec un budget proche de zéro relevant à la fois de la contrainte et de la revendication, le film met en scène un super-héros malgré lui qui préférerait continuer à boire des bières et à danser des pogos avec sa bande de potes. Mais voilà, Ricardo, réfugié après une bousculade dans les toilettes de sa salle de concert préférée, tombe sur une bouteille oubliée. Elle contient un cocktail impossible à identifier, un « matapanki », mélange de restes d’alcools. Le dosage est parfait, et voilà que Ricardo, après une très méchante gueule de bois, se découvre une force surhumaine – et au début incontrôlable, d’où quelques situations mi-gores, mi-burlesques. On comprend vite que tout ça ne s’est pas produit par hasard et, bientôt, le président des États-Unis, épaulé par ses services secrets, s’en mêle. Effets spéciaux bricolés, cohérence parfois limite, vraies belles idées de metteur en scène fauché… on n’a aucun doute sur la sincérité du projet, on rit souvent et on irait volontiers boire quelques bières avec Fuentes et son casting. Et on reprochera difficilement au NIFFF de faire découvrir cet ovni à un public suisse qui ne l’aurait probablement jamais découvert autrement. Reste à savoir si le « geste » du réalisateur dépasse le film de potes… qui aurait pu rester entre potes.

Une main tenant une lance se dresse hors d'une étendue d'eau placide ; le ciel est gris bleu, sombre, et s'apparente à la couleur de l'eau ; plan du film TEENAGE SEX AND DEATH AT CAMP MIASMA, présenté au NIFFF 2026.

« Teenage Sex and Death at Camp Miasma » de J. Schoenbrun © Tous droits réservés

En compétition internationale, nous découvrons enfin le nouveau film de Jane Schoenbrun au Théâtre du Passage, déjà chroniqué par Fais Pas Genre à l’occasion de ses carnets cannois. Troisième volet de sa trilogie « des écrans », Teenage Sex and Death at Camp Miasma (2026) suit une jeune réalisatrice de vingt-neuf ans destinée à mettre en scène le prochain opus de la franchise horrifique fictive Miasma, débutée dans les années 1980. Pour préparer cette suite, elle part à la rencontre de l’actrice originale du premier film, incarnée par Gillian Anderson dans une variation de Norma Desmond des temps modernes, afin de la convaincre de reprendre son rôle. Jane Schoenbrun sonde l’identité même du slasher, entre satire et fantastique, tout en questionnant ses pulsions de vie et de mort ainsi que leur résonance avec les trajectoires queer, trop rarement représentées dans ce sous-genre. Sans aborder frontalement la question de la transidentité, la réalisatrice distille une réflexion sur la dysphorie identitaire dans un récit tendre et élégiaque, dans la continuité de son précédent film, I Saw the TV Glow (2024). Teenage Sex and Death at Camp Miasma n’est pas seulement un hommage aux films d’horreur et un pied de nez aux franchises qui refusent éternellement de disparaître ; c’est aussi une déclaration à celles et ceux qui ont trouvé dans ces récits un espace inattendu d’identification, où des images de monstres et de marginaux peuvent paradoxalement leur renvoyer quelque chose d’eux-mêmes.

Un homme, une femme et un enfant se serrent tous trois dans les bras de l'autre côté d'une fenêtre, tandis que la femme (qui est Hafsia Herzi) regarde d'un air inquiet à travers la fenêtre ; la fenêtre est à l'avant-plan, et des rideaux en voilent la partie droite et gauche ; c'est au centre qu'apparaissent les trois personnages ; plan du film HISTOIRES DE LA NUIT, présenté au NIFFF 2026.

« Histoires de la nuit » de L. Mysius © Tous droits réservés

Première et dernière projection au Temple du Bas, où l’air vient rapidement à manquer. Cela tombe bien, puisqu’on s’apprête à découvrir le très claustrophobique Histoires de la nuit (2026) de Léa Mysius, dont le précédent film Les Cinq Diables (2022) avait déjà eu droit à sa projection au NIFFF il y a quatre ans. En adaptant le roman de Laurent Mauvignier, la réalisatrice retrouve une nouvelle fois un personnage féminin dont le passé trouble semble refaire surface, menaçant l’équilibre de son entourage. Tourné presque en huis clos dans un hameau isolé en France, le film voit la famille et les proches de Nora (Hafsia Herzi) devenir les otages de trois frères venus s’inviter à sa fête d’anniversaire. Léa Mysius fait le choix de délaisser la dimension psychologique du roman pour se concentrer sur son potentiel de thriller, porté par une superbe photographie en clair-obscur et un casting cinq étoiles. Si la réalisatrice opère plusieurs choix justes, on regrette toutefois qu’elle survole certains moments qui auraient mérité davantage d’attention. L’échange troublant entre Monica Bellucci et son assaillant, ou encore la relation ambiguë entre Nora et le personnage incarné par Benoît Magimel, éternel mafieux charmeur et inquiétant dont on ne se lasse jamais, laissent entrevoir des pistes fascinantes que le film ne prend pas toujours le temps d’explorer pleinement. La mise en scène de Léa Mysius accompagne subtilement le basculement du récit dans le film de genre. D’abord naturaliste et épuré, malgré une photographie particulièrement travaillée, le film laisse les dialogues et les silences occuper une place centrale. Mais à mesure que les trois frères deviennent une menace plus tangible, la musique s’impose progressivement, faisant basculer le récit vers une dimension plus fictionnelle et tragique, où l’irruption de la violence vient bouleverser les trajectoires des personnages. La réussite du film tient aussi à sa distribution, où chaque interprète semble trouver un terrain de jeu idéal : tous embrassent pleinement leur partition, entre fragilité, étrangeté et menace, contribuant à l’étrange équilibre du récit. C’est ainsi que se termine notre vingt-cinquième édition du NIFFF – pour nos deux rédacteurs du moins.


A propos de Manouk Borzakian

Manouk est géographe. Il regarde des films pour essayer de comprendre comment les sociétés contemporaines perçoivent l’espace qui les entoure, se l’approprient et interagissent avec lui et par lui. Il se demande comment l’Occident est passé des cow-boys de John Ford aux zombies de George Romero puis de Danny Boyle.

A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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