Massacre au camp d’été


Si ce petit slasher tourné en six semaines avec un budget restreint a acquis le statut d’œuvre culte grâce à une scène finale aussi choquante que subversive, le reste du film pose un regard attentif et inquiétant sur la brutalité des enfants et la négligence des adultes. Profitons alors de la période estivale et de la réédition du film en 2K proposée par ESC pour redécouvrir Massacre au camp d’été (1983), seule contribution notable du réalisateur Robert Hiltzik au monde du septième art.

Deux adolescents sont côte à côte dans ce qui s'apparente à un jardin ; à gauche du plan, le garçon aux cheveux bruns porte un bob blanc et un t-shirt blanc ; à droite du plan, la jeune fille aux longs cheveux châtains porte également un t-shirt blanc ; en arrière-plan, on devine d'autres enfants en t-shirt blanc peut-être en train de monter une grande tente ; plan du film MASSACRE AU CAMP D'ETE, édité par ESC.

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Good for her?

Un panneau en bois indiquant l'entrée du "Camp Arawak" sur lequel est collé un plus petit écriteau "for sale" ; le panneau est blanc, mais usé par le temps ; derrière lui, on aperçoit des buissons ou des arbustes, ainsi qu'une barrière blanche ; plan du film MASSACRE AU CAMP D4ETE, édité par ESC.

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Dans la séquence de générique d’ouverture, la caméra panote pour montrer, en quelques plans successifs, un camp de vacances à l’abandon dans des couleurs automnales, toujours hanté par les voix et les chants des enfants qui l’ont un jour peuplé. Un panneau d’accueil annonce que le camp Arawak est désormais à vendre, laissant entendre qu’un événement tragique est à l’origine de sa fermeture. Âgé de vingt-cinq ans à l’époque du tournage, Robert Hiltzik revient sur les lieux de son enfance, et plus particulièrement dans le camp où il a séjourné durant plusieurs étés, pour en faire un film. Délaissant ses études, il privilégie le genre horrifique, alors très populaire au début des années 1980. Persuadé qu’un bon film d’horreur doit contenir une séquence finale « choc », le réalisateur réécrit tout son scénario autour de celle-ci, ajoutant au passage quelques scènes afin que cette révélation ne paraisse pas artificielle. Massacre au camp d’été est tourné de septembre à octobre 1982, puis monté tel qu’il a été écrit, sans prendre de liberté avec le scénario. Le film connaîtra un joli petit succès dans certaines salles états-uniennes, mais c’est grâce à la VHS qu’il passera de main en main avant de débarquer en France. Il faudra attendre l’arrivée d’Internet pour que Robert Hiltzik découvre le culte voué à son petit film indépendant et rentable par les amateurs d’horreur, ainsi qu’à sa jeune héroïne.

La tête et le buste ensanglantés d'une personne couchée au sol, de la bouche de laquelle s'échappe un serpent ou un reptile ; les yeux du mort sont figés et du sang tache son visage et le haut de son corps sans vie ; plan du film MASSACRE AU CAMP D'ETE, édité par ESC.

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Orpheline depuis un accident de bateau qui a coûté la vie à son père et à son frère, Angela a été recueillie par son excentrique tante Martha et vit dans un mutisme provoqué par son traumatisme. Cet été, l’adolescente se rend pour la première fois dans un camp de vacances avec son très protecteur cousin Ricky, quant à lui impatient de retrouver la compagnie des filles et de son bon copain Paul. Une fois sur place, Angela découvre les « joies » de la vie en collectivité dans le dortoir des filles. Très vite, elle devient la cible de Judy, la peste du camp, qui profite de sa puberté bien avancée pour séduire des garçons plus âgés, mais surtout pour se moquer de l’orpheline, qui ne peut compter que sur son cousin pour la défendre. Lorsqu’il n’est pas auprès d’Angela, Ricky défie les grands sur le terrain de baseball et participe au bizutage avec les garçons de sa cabine. Hiltzik fait le choix de n’engager que des enfants et des adolescents pour interpréter des personnages du même âge, ce qui constitue la première et principale bonne idée de son film. Le réalisateur semble se raconter à travers ces scènes de masculinité performative, parfois teintées d’homoérotisme, mais n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de dépeindre les dynamiques entre jeunes filles. Au camp d’été, tous les campeurs se présentent à la fois comme les bourreaux et les victimes.

Une adolescente aux longs cheveux bruns est assise en tailleur sur un lit ; elle porte un short rouge et un t-shirt blanc et semble regarder dans le vide ; le drap de son lit et jaune ; on comprend qu'il doit s'agir d'un dortoir ; derrière elle, une autre jeune fille est assise sur un lit et paraît fouiller dans son propre sac de couleur rouge ; en amorce du plan, on aperçoit deux jambes étendues, qui indiquent la présence d'une troisième personne et d'un troisième lit ; plan du film MASSACRE AU CAMP D'ETE, édité par ESC.

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Mais le teen movie ne dure qu’un temps. Lorsqu’Angela est emmenée dans les cuisines du camp, elle se retrouve nez à nez avec le chef cuisinier, qui semblait déjà se délecter de manière libidineuse de la vue des enfants lors de leur arrivée et défait désormais sa ceinture devant l’adolescente… Ricky arrive à la rescousse de sa cousine, qui échappe sans doute au pire. Quant à son prédateur, il se retrouve puni et ébouillanté un peu plus tard quand une marmite d’eau bouillante lui tombe malencontreusement dessus, aidée par une main adolescente et vengeresse. Le même schéma se reproduit un soir lorsqu’un dénommé Kenny vient inviter Angela à danser sur la base d’un pari, mais finit par se moquer de la fillette. Le jeune homme sera retrouvé inanimé au matin aux abords du lac, un reptile lui sortant de la bouche. Si le réalisateur use du hors-champ ou de la caméra subjective pour ses mises à mort, la mise en scène des corps retrouvés fait toujours son effet, tout en jurant avec la rigidité et la simplicité du reste du récit et des scènes de la vie quotidienne du camp. Face à un dispositif aussi répétitif, où toutes les victimes s’amusent à causer du tort à notre héroïne avant leur mort, l’identité de l’auteur·ice de ces méfaits devient pour le moins prévisible. Exception faite lorsque Judy reçoit la visite, dans sa cabine, d’une silhouette inquiétante et menaçante que l’on pourrait prendre pour Ricky, mais à la chevelure plus longue que d’habitude. Ce plan-là avait d’ailleurs été pensé pour être ambigu, mais le visage de l’acteur interprétant le cousin d’Angela (Jonathan Tiersten) se révèle davantage dans les différentes restaurations du film. L’hypothétique culpabilité de Ricky reste néanmoins une piste envisageable, surtout dès le moment où le directeur véreux du camp, désireux d’étouffer les disparitions, commence à suspecter le jeune homme d’en être l’auteur pour des raisons assez aléatoires. C’est d’ailleurs le même directeur qui accepte un rendez-vous galant avec une monitrice avant de la retrouver poignardée dans une douche. Hiltzik déploie un univers où l’enfant ne peut compter sur personne, et encore moins sur des adultes aux intentions malveillantes. Cette idée atteint son paroxysme lorsqu’un autre moniteur découvre les corps des très jeunes enfants dont il avait la charge, dans une mise en scène macabre. Au camp d’été, personne n’est épargné ! Cette scène, comme le reste du film, ne manque pourtant pas de drôlerie, en raison du regard médusé du moniteur, tant son interprétation laisse quelque peu à désirer. Le camp d’été c’est camp ! Le film s’embarrasse également de plusieurs personnages sans véritable intérêt, à commencer par un policier moustachu dont l’intervention n’aura aucune incidence sur le récit.

Dans la nuit noire, une adolescente semble hurler, la bouche grande ouverte et les yeux tournés vers la gauche du plan ; elle porte de longs cheveux foncés qui recouvrent ses épaules ; plan du film MASSACRE AU CAMP D'ETE, édité par ESC.

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Attention, spoiler ! Dans le troisième acte, Angela se rapproche progressivement de Paul, l’ami de son cousin, auprès de qui elle accepte de faire entendre sa voix et semble enfin s’épanouir. Mais lorsque le jeune homme ose lui voler un baiser, les souvenirs de son enfance remontent à la surface. Des scènes en flashback, probablement tournées en studio, la montrent espionnant avec son petit frère leur géniteur vivant une histoire d’amour avec un autre homme, sous les gloussements des deux enfants. Dans un autre de ces souvenirs, le petit frère montre Angela du doigt tandis que la caméra tourne autour du lit sur lequel ils sont assis. Lorsque l’adolescente revient à elle, elle repousse Paul, incapable d’accueillir cette attirance qui réveille son traumatisme. Ce n’est que dans la scène finale qu’il est confirmé qu’Angela est bien la responsable de tous les meurtres, lorsque la tête de Paul, qu’elle caresse, se détache de son corps pour tomber au sol, sous les yeux tétanisés de deux moniteurs. Angela se lève alors dans son plus simple appareil et révèle ce qu’elle s’était appliquée à dissimuler ! un pénis. « C’est un garçon ! », s’écrie avec effroi une monitrice. Un ultime flashback dévoile alors que l’excentrique et quelque peu instable tante Martha, désireuse d’élever une petite fille, a contraint le jeune Peter à devenir Angela. L’enfant mort dans l’accident de bateau n’était donc pas le petit frère, mais la grande sœur : la véritable Angela. De retour au camp de vacances, Angela / Peter laisse s’échapper un rugissement inquiétant avant qu’un arrêt sur image la fige à tout jamais dans cet état monstrueux.

Couverture (cover) et matériel de la réédition 2K Blu-ray et DVD du film MASSACRE AU CAMP D'ETE, par ESC Editions.Impossible d’évoquer Massacre au camp d’été sans s’attarder sur sa scène finale, véritable raison de son statut culte et principal élément qui le distingue des nombreux slashers de son époque. Mais en dévoiler le contenu revient aussi à priver le spectateur de la surprise qui a fait couler tant d’encre depuis plus de quarante ans. La séquence « choc » imaginée par Robert Hiltzik demeure d’une redoutable efficacité, même si le regard qu’elle porte sur le genre et la sexualité apparaît aujourd’hui profondément daté. Comme le rappelle d’ailleurs l’actrice d’Angela (Felissa Rose) dans les suppléments du film, le terme même de « transgenre » était alors inconnu, et le film semble davantage amalgamer identité de genre, expression de genre et sexualité, qu’élaborer un véritable discours sur ces questions. À l’instar du film Le Silence des agneaux (Jonathan Demme, 1991) quelques années plus tard, on peut regretter qu’un personnage à la transidentité potentielle ne s’exprime que par le meurtre. Mais une autre lecture demeure possible : celle d’une victime, façonnée par les violences de son entourage et par une éducation hétéronormative, qui finit par retourner cette violence contre le monde qui l’a construite tout en la rejetant. Reste enfin une interrogation essentielle : Angela s’identifie-t-elle réellement comme fille, ou n’est-elle que le produit des désirs de sa tante Martha, mère de substitution. Alors alliée et bourreau ? Cette ambiguïté explique sans doute pourquoi le personnage continue aujourd’hui de susciter autant de débats. Pour beaucoup de spectateurs et de spectatrices queer, Angela est devenue, malgré les limites évidentes du film, une figure incontournable du slasher, dont la portée dépasse largement les intentions de son réalisateur. Ce dernier ne s’est d’ailleurs jamais exprimé sur ces interprétations, et ne reviendra à la réalisation qu’en 2008 avec Blood Camp, faisant fi des autres suites sorties respectivement en 1988 et 1989. Quoi qu’il en soit, nous gardons Angela dans notre camp !

Le coffret de ESC Editions contient un Blu-ray et un DVD du film, un livret de trente-deux pages, cinq photos d’exploitation, des stickers et une affiche collector. Les bonus réunissent plusieurs commentaires audios, un long documentaire rétrospectif consacré à la genèse et à l’héritage du film, une analyse de ses représentations du genre dans le cinéma d’horreur, un court-métrage centré sur le personnage de Judy, ainsi qu’un reportage sur la restauration 2K.


A propos de Léonard Gauthier

Longtemps, Léonard s’est couché tard, absorbé par des films comme Psycho et Possession ou encore le cinéma de Michael Haneke. Prêt à défendre Scream comme il le ferait avec La Maman et la Putain, Léonard est continuellement partagé entre Nouvelle Vague et films d’horreur, son Lausanne natal et son Bruxelles adoptif, ainsi que son compte Mubi et les nouveaux slashers sortis en salles. C’est cette dualité et cet éclectisme qui nourrissent son travail de scénariste et réalisateur.

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