A nous la victoire


En se lançant sur la pelouse d’À nous la Victoire ou d’Escape to Victory (1981) à soixante-quinze ans, le onze-de-légende-réuni-en-une-personne John Huston sait bien qu’il peut se contenter de tenir les quatre-vingt-dix minutes pour que son audience soit satisfaite. Tenant assez peu son cardio durant les deux premières moitiés, sentant la déception de ses supporters, le vieil animal de cinéma se réveille pourtant dans les prolongations de son film pour nous offrir un véritable moment de football et de cinéma.

Sylvester Stallone soulevé par son équipe près d'un but de football ; ses équipiers portent des maillots et des shorts blancs ; sur la gauche, en arrière-plan, planent des drapeaux nazis ; on aperçoit également les gradins remplis de supporteurs ; plan du film ESCAPE TO VICTORY de John Huston.

« Escape to Victory » de John Huston, © Tous droits réservés

Art Huston

Que reste-t-il à prouver après avoir basiquement inventé le film noir avec sa première réalisation Le Faucon maltais (1941) et Key Largo (1948) ? Après avoir réinventé le western avec Le Trésor de Sierra Madre la même année ? Après avoir réécrit les codes du film d’aventure avec L’Odyssée de l’African Queen (1951) ? Après avoir filmé le déclin d’un certain Hollywood avec Les Désaxés (1961), sans pour autant arrêter de se renouveler et de rester pertinent dans les vingt années qui suivront (Reflets dans un œil d’or, Judge Roy Bean, Fat City, L’Homme qui voulut être roi, etc.) ? Pic atteint, médium renouvelé plusieurs fois, récompenses acquises, collaboration avec les plus grand.es acteur.ices d’Hollywood… on peut dire que John Huston – à qui Fais pas Genre avait consacré une analyse – aura largement, et assez tôt dans sa vie, rempli ses quêtes principales, et qu’il aura continué bien après, par plaisir et par amour du cinéma, à accumuler les quêtes secondaires. Incapable d’être laissé sur le banc de touche, il se trouvera un seconde souffle dans sa dernière mi-temps, en jouant dans les films de ses fans tout en continuant d’expérimenter de nouveaux genres à droite et à gauche. Le Vieux, né en 1906 et décédé en 1987, avait l’air bien déterminé à mourir sur le terrain qu’il avait aidé à modeler, caméra à l’œil.

Michael Caine en train de réfléchir sur la gauche du plan ; il est entouré par les joueurs dont l'un est Sylvester Stallone ; plan du film ESCAPE TO VICTORY de John Huston.

« Escape to Victory » de John Huston, © Tous droits réservés

Ignorant le glas sonnant au loin, John Huston continue son exploration du reste du monde, à la recherche de nouveaux défis à réaliser. Il tombe ainsi à la fin des années 1970 sur une petite pépite hongroise : Two half-times in Hell (Zoltán Fábri, 1961). Un film d’un très beau noir et blanc, narrant l’histoire vraie du « match de la mort » ayant opposé des prisonniers ukrainiens à une équipe allemande durant la Seconde Guerre mondiale. L’œil avisé de Huston reconnaît instantanément le chef-d’œuvre : bien qu’un peu longuet, ce film oublié se révèle être une véritable réussite technique et dramatique, redoublant d’humanité, de bravoure et d’ingéniosité. Usant des meilleurs outils apportés par le cinéma soviétique, Zoltán Fábri y montre sans détour l’horreur de l’incarcération nazie, de ses conditions insoutenables à la déshumanisation progressive de ses prisonniers manipulés comme des pantins par leurs bourreaux pour leur propagande sur la supériorité aryenne, et abattus comme des bêtes au moindre écart, même supposé. Le réalisateur hongrois magnifie cette équipe et ces détenus, en usant avec talent de ces plans en contre-plongée héroïsant le prolétaire et de mise en scène chorale sublimant le collectif face la barbarie – autant celui de l’équipe de sport que celui des prisonniers. On y trouve aussi des plans surprenants de modernité pour l’époque, de caméras embarquées accrochées sur des troncs et de longs travellings de fuite en forêt. L’intrigue du football y est assez mineure, le film se concentrant surtout sur la persistance de ses héros enfermés, la perversité de leurs tortionnaires, l’absurdité de ce match joué d’avance et l’espoir fou et hautement symbolique d’une victoire néanmoins espérée. Malgré cette approche, le match final y reste un moment prenant, crédible, et a le mérite de faire exister à l’écran un sport encore assez peu diffusé par retransmission télévisuelle ou par le documentaire et la fiction cinématographique.

Pour un cinéaste de guerre comme John Huston, sous la direction de Frank Capra durant la Seconde Guerre mondiale (voir son surprenant documentaire Let There Be Light sur le traitement post-traumatique des soldats américains), un sujet comme celui-ci vaut de l’or. Mais le Vieux est plus habitué aux solitaires torturés qu’aux bandes de rebelles, et malgré ses films « exotiques », il reste très américano-centré dans ses sujets – et côté sport, l’ex-boxeur préfère clairement la solitude du ring au collectif du gazon. Résultat : le réalisateur en panne d’inspiration choisit la facilité et propose aux studios une sorte de remake de La Grande Évasion (John Sturges, 1963), mais sans grande évasion. La répétition n’effraie pas la Paramount ; au contraire, la valeur sûre rassure. Ses voyants au vert, la machine hollywoodienne s’emballe : le film sera tourné en Hongrie, où un camp de prisonniers, très similaire à celui de Sturges, sera dressé au milieu de nulle part. Les Ukrainiens de l’histoire d’origine seront renationalisés en Anglais pour ne pas perdre les Américains, probablement déjà méfiants à l’idée de voir des hommes courir derrière un ballon rond. Pour ne pas trop se fouler, John Huston lève à peine le bras et saisit le premier acteur anglais qu’il a sous la main pour interpréter son jeune capitaine d’équipe de prisonniers ex-footballeur, à savoir Michael Caine, avec qui il avait déjà collaboré sur L’Homme qui voulut être roi en 1975. Mais du haut de ses quarante-huit ans, Caine n’est plus le playboy d’Alfie (Lewis Gilbert, 1966), ni l’action man de Get Carter (Mike Hodges, 1971). Ses bouclettes parfaites, son petit ventre, mais surtout son absence totale de condition physique viennent tout de suite mettre en doute le rôle qu’il incarne. L’acteur assumera lui-même plus tard n’avoir accepté que pour l’opportunité de jouer avec le légendaire Pelé, étant lui-même un grand fan de soccer. Parce que oui, persuadés d’avoir un film de foot entre les mains, les studios ne lésinent pas sur les joueurs professionnels : Pelé, Bobby Moore, Osvaldo Ardiles, Paul Van Himst, Kazimierz Deyna, Hallvar Thoresen, Mike Summerbee, etc. Des noms qui ne diront pas grand-chose à la plupart d’entre nous, mais qui allumeraient sûrement encore quelques étincelles dans les yeux cataractés d’un très vieux pilier de bar d’un encore plus vieux pub de Tottenham. Un casting exceptionnel donc sur l’aspect sportif, bien plus risqué côté acting, qui repose sûrement sur la théorie bancale qu’il est bien plus simple de faire un acteur d’un joueur de foot que l’inverse. Théorie rapidement invalidée par le film que Michael Caine porte seul en se traînant une équipe de silhouettes à peine identifiables d’une part, et en donnant l’impression de découvrir ce qu’est un ballon à chaque entraînement de l’autre.

Un joueur en maillot blanc est assis sur la pelouse d'un stade de foot ; entouré de banderoles avec des crois gammées.

« Escape to Victory » de John Huston, © Tous droits réservés

Dernier coup de génie de ce manque de vision généralisé, la cerise sur le pas dingue : Sylvester Stallone, en lieu et place de l’Américain classe et effronté, drôle et charmeur, incarné par Steve McQueen dans La Grande Évasion. Malgré sa carrure, la veste en cuir du « King of Cool » est dure à remplir. À peine sorti de son premier Rocky (John G. Avildsen, 1976) qu’il a écrit et interprété, le jeune étalon, anciennement acteur de seconde zone, est propulsé au rang de star. Destiné sans le savoir à devenir un actionner (le premier Rambo de Ted Kotcheff ne sortira qu’en 1982), personne ne sait encore quoi faire de ce jeune bodybuilder à la mâchoire carrée, bourré d’ambition et d’énergie, mais encore assez vert et à l’air un peu lent. Alors qu’il est en pleine écriture de Rocky II, Stallone accepte sans hésiter la proposition de John Huston, allant même jusqu’à suivre un régime alimentaire strict afin de perdre de sa musculature pour paraître plus crédible dans son rôle de prisonnier de guerre. Mais le pauvre déchante très vite : il sera le seul à prendre ce projet au sérieux. S’entendant assez mal avec son équipe, il finira par ne se présenter sur le plateau uniquement pour jouer ses propres scènes. Une scission entre l’Américain et les Européens ironiquement présente au scénario (ou voulue ?) puisque le film se divisera naturellement en deux intrigues quasi distinctes, appartenant à deux genres différents : le film de foot axé sur la « victoire », porté par Michael Caine et son équipe de cadors amateurs, et le film de prison axé sur l’« évasion », porté par Stallone, dont le personnage n’a qu’une envie, c’est de rentrer chez lui. Le titre lui-même a été changé à la sortie, passant d’Escape to Victory à juste Victory, soulignant le peu d’importance accordé par les studios à l’aspect historique et leur désir non dissimulé d’expérimenter le film de foot, ouvrant plus largement le marché international qu’une vague réappropriation d’une guerre dont le monde a apparemment suffisamment soupé. Mention doit cependant être faite d’une petite sous-intrigue où le capitaine exige et obtient des nazis l’intégration dans son équipe des joueurs d’Europe de l’Est, les sauvant ainsi des camps de la mort. L’espace d’une courte scène, ces pas-si-anciennes stars du terrain descendent d’un camion, affaiblies, amaigries, peinant à se tenir droit dans leurs trop grands habits rayés. Ces joueurs sont présentés au capitaine anglais par les nazis avec ironie, riant dans leur moustache courte à la vue de ces supposées cartes maîtresses à la victoire sportive des Alliés. Pendant ce court instant, le film reprend le ton et le poids qu’il aurait dû avoir.

Après avoir donc suivi pendant une heure l’évasion assez insipide de Stallone et son escapade sans heurt jusqu’à Paris, on arrive enfin à ce que le film voulait vraiment nous montrer : le match. Un énorme stade, plein à craquer de figurants. Là, le petit contingent de nazis trop propres sur eux et trop sûrs de leur triomphe, et tout autour, des gradins remplis de supporteurs français, que les soldats armés rendent timides, dans un premier temps. Très vite, le dispositif filmique change, s’adapte au contexte du match : la caméra s’envole, survole, suit les actions, rejoint les joueurs sur la pelouse, suit le ballon, les mouvements… Grâce aux situations pensées et chorégraphiées par l’expert Pelé, le match, ses rebondissements, son rythme et ses retournements de situation paraissent plus crédibles que les conditions du camp de prisonniers. On y croit, on veut y croire, mais l’intrigue martelait bien qu’il fallait que les joueurs s’évadent à la mi-temps. Qu’à cela ne tienne, les joueurs embrassent au dernier moment le Hunger Game des nazis, préférant une victoire purement symbolique à leur salut pourtant accessible et concret. Une décision assez grosse, assez facile, et surtout trop tardive pour être crédible, mais étant donné que le match a été le seul moment de cinéma honnête et sincère de tout le film, le public aura du mal à la contester. Comme pour nous remercier de ce sacrifice, le film s’achève sur une seconde mi-temps de sport acharné, où les talents des footballeurs se réveillent et se déploient, où les blessés ressuscitent, où le score s’inverse, où la rage des officiels nazis demeure impuissante, où le public emporté se redresse et chante avec ferveur son soutien aux alliés comme un affront à l’occupant. Ça y est, à la 112e minute, on est dedans !

Vu des tribunes d'un stade plein de supporters et d'un bout de pelouse.

« Escape to Victory » de John Huston, © Tous droits réservés

Comme submergé par sa propre énergie de dernière minute, le film se termine sur le public renversant les soldats pour se ruer sur le terrain, courant à la rencontre des joueurs. Une confusion générale qui permettra aux sportifs de disparaître dans la marée humaine et d’échapper à l’aigreur des mauvais perdants à la gâchette facile. L’excitation est telle qu’on peut même assez clairement voir que ce jeune public porte des pilosités et des jeans bien étranges pour les années 1940… Grand laisser-aller de dernière minute faute d’envie, d’effort et / ou de budget, ou connexion subtile établie entre la résistance antinazie et la jeunesse rebelle des années 1970 ? Vu le reste du film et malgré la puissance de son réalisateur, on penchera plus pour la première option. En dépit de l’impasse assez malaisante qu’il fait sur son matériau d’origine et la paresse flagrante dont il fait preuve sur son film de prison / d’évasion en première partie, John Huston conservera donc un peu de mérite pour ce qu’il aura apporté au genre en soi du film de foot. En plus de rendre accessible un sport mal aimé du public américain, il aura réussi à importer dans ces dernières minutes les avancées techniques et dramatiques déjà produites par le Vieux Continent pour filmer ce sport, en les amplifiant de sa machine hollywoodienne bien rodée. Comme quoi, même au cinéma, rien n’est vraiment joué jusqu’aux toutes dernières minutes.


A propos de Elie Katz

Scénariste fou échappé du MSEA de Nanterre en 2019, Elie prépare son prochain coup en se faisant passer pour un consultant en scénario. Mais secrètement, il planche jour et nuit sur sa lubie du parfait film d'action. Qui sait si son obsession lui vient d'une saga Rambo vue trop tôt, s'il est encore en rémission d'un high-kick de Tony Jaa, d'une fusillade de John Woo ou d'une punchline de Belmondo ? Quoi qu'il en soit, évitez les mots « cascadeurs français » et « John Wick 4 » près de lui, on en a perdu plus d'un. Dernier signalement : on l'aurait vu sur un toit parisien, apprenant le bushido aux pigeons sur la bande-son de son film préféré, Ghost Dog de Jim Jarmusch. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riGco

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