S’il y a bien quelque chose de martial dans le football, il n’y avait sûrement que le génie comique de Stephen Chow pour que se rencontre en un film sport de ballon et lutte : profitons de cette saison européenne de gazon vibrant pour revenir sur l’internationalement culte Shaolin Soccer (2001), magnifique hors-jeu du cinéma hongkongais.

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Bonze de Légende
Petit rappel de l’histoire, au cas où vous feriez l’erreur de ne pas revoir cette pépite une fois par an : il aura suffi d’un match truqué pour que l’ancien prodige du football Fung se retrouve à la rue et à la botte de son ancien coéquipier Hung, qui lui a volé sa prestigieuse carrière. Rongé par le remords, Fung trouve sa rédemption en Sing, un moine shaolin quasi-SDF qui tente désespérément de promouvoir l’art ancestral du kung-fu dans une société ultra-moderne et ultra-libérale, absorbée par la richesse et l’image de soi. Ensemble, ces deux parias rassembleront les frères moines de Sing pour former et entraîner une équipe sur-puissante, capable de remporter le glorieux tournoi local, dominé par l’équipe du vicieux Hung.

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D’un côté, le scénario de wuxia classique : un maître déchu forme un élève indocile à vaincre sa némésis corrompue. C’est Combat de Maître (Liu Chia-liang & Jackie Chan, 1994), c’est Le Sabreur manchot (Chang Cheh, 1967) ou encore Retour à la 36ème chambre (Chian-Liang Liu, 1980). Comme toujours dans les wuxia, on y retrouve l’inspiration (si ce n’est la propagande) maoïste, avec ses héros populaires traditionnels et intergénérationnels qui s’unissent face au capitaliste dévoyé. De l’autre côté, l’éternel film de sport populaire feel-good, popularisé par Hollywood, où l’équipe de bras cassés doit s’entraîner et apprendre à jouer ensemble pour remporter le grand prix. De Rasta Rockett (Jon Turteltaub, 1993) au Grand Bain (Gilles Lellouche, 2018) en passant par Air Bud (Charles Martin Smith, 1997) et plus récemment Une équipe de rêve (Taika Waititi, 2023), cette prémisse le plus souvent comique continue d’être efficace, bien qu’usée à la moelle. Ainsi en mêlant ces deux grands genres ou sous-genres, Stephen Chow créé le blockbuster parfait, capable de rassembler les spectateurs asiatiques et occidentaux. Son universalisme ne s’arrête pas là : de tous les sports, Stephen Chow choisit le football, un sport loin d’être favori des publics chinois mais qui clairement cartonne à l’international. La Coupe du Monde 1998 l’a bien démontré trois ans avant la sortie du film : première édition à accueillir 32 équipes et non plus 24, dont le seul tirage au sort au stade Vélodrome a ameuté 1 milliard de téléspectateurs dans le monde, puis 1 million et demi de supporters français sur les Champs-Elysées. C’est aussi l’année où l’équipe hôte, attirant toujours une attention particulière, a offert un spectacle électrisant d’underdog VS grand favori, de David VS Goliath, titubant à travers la compétition pour finalement s’imposer magistralement face au titan brésilien. Le football confirmait avec cette dramaturgie sa dominance comme premier sport mondial sur le XXème siècle et s’assurait un avenir radieux pour le millénaire suivant. Une opportunité de surfer sur une popularité internationale dont Stephen Chow ne s’est pas privé.
Pourtant l’une des références footballistiques les plus évidentes de Shaolin Soccer n’est pas occidentale mais japonaise. Il s’agit bien du manga Captain Tsubasa (1981-1988) de Yōichi Takahashi, et son anime (1983-1986), plus connu chez nous sous le nom d’Olive et Tom. Une série mythique qui inspirera toute une génération de footballeurs professionnels, et, de manière assumée, Stephen Chow pour sa bande de bonzes ballots. Pas étonnant. Il suffit de se souvenir un peu de cette superbe caricature de football qu’offrait le shonen mythique et la manière qu’il avait déjà d’y intégrer le vocabulaire martial : des passes et des kicks devenus des coups spéciaux aux noms kung-fu-esque, des acrobaties combinées de l’attaque et de la défense proche de l’acrosport, des duels de force pure privilégiés au marquage de buts… On retrouve tout cela, en vrai, dans Shaolin Soccer, réemployé au premier ou (plus souvent) au second degré. Le film multiplie ainsi ses sorties de réel, ces métaphores visuelles de puissance ou de la passion, tellement typiques du shonen, font tranquillement irruption dans le récit. Flammes dans la pupille, disparition du fond derrière un personnage au profit d’un grand feu sur fond noir, excès de vents et de destruction des impacts pour renvoyer la force des coups, ralentis voire arrêts du temps bien appuyés… Chow déroule tout son arsenal de mise en scène du gag pour reproduire ces effets, et sublime le tout en y ajoutant avec talent et auto-dérision les VFX hésitants d’une époque en plein boom numérique. Le réalisateur assume lui-même que si le projet traînait dans sa tête depuis longtemps, les effets numériques pour le permettre n’étaient pas encore au niveau. C’est surtout dans le match final que la référence à Olive et Tom brille le plus, comme si le Chow prenait enfin pleinement son pied à reproduire en prises de vues réelles les matchs ultra-intenses du manga culte. L’équipe adverse démoniaque, les sacrifices héroïques, les gros plans de réactions intenses, les retournements de dernière minute, les duels surhumains… Il ne manque plus que le terrain bombé et sans fin et les interminables monologues internes pour qu’on soit pleinement ramené à cet après-midi devant la Cinq, le Club Dorothée ou Midi les Zouzous pour les plus jeunes.

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En parodiant ou simplement en donnant vie à toutes ces références, Stephen Chow confirme avec Shaolin Soccer son maniement du pastiche absurde hongkongais, un sous-genre comique précis des années 80-90, le mo lei tau (traduire par « n’a aucun sens »). Un courant auquel Chow a activement participé en tant qu’acteur durant toutes les années 90 : All for the Winner (Jeffrey Lau & Corey Yuen, 1990), Fight Back to School (Gordon Chan, 1991), Sixty Million Dollar Man (Raymond Yip & Wong Jin, 1995)… Avant de se lancer lui-même dans la réalisation puis la production. Shaolin Soccer est d’ailleurs le premier projet que Stephen réalisera seul, après une longue et fructueuse collaboration avec Lee Lik-Chi – Bons Baisers de Pékin (1994), The God of Cookery (1996), King of Comedy (1999)… On retrouve déjà dans les films précédemment cités un attrait particulier pour les cinémas d’action, particulièrement ceux chinois, autant ceux plus intenses de Bruce Lee ou de John Woo que ceux plus clownesques de Jackie Chan et Sammo Hung. Avec Shaolin Soccer et la consécration trois ans plus tard Crazy Kung Fu, Stephen Chow revient à ces sources hongkongaises et dépasse la parodie pour presque s’approcher de la vulgarisation. Il ne s’agit plus seulement de balancer de la référence à droite à gauche, mais bien de poser une trajectoire de héros touchante tout en faisant une réelle promotion de l’art du kung-fu et du wuxia, genre de cinéma qui l’a exposé au monde. Il accomplit ainsi par ces deux réalisations la même mission que le héros qu’il incarne dans Shaolin Soccer, qui est la même que celle de la 36ème chambre de Shaolin : désacraliser le kung-fu et partager ses enseignements pacifiques et philosophiques au monde entier. Il ne sera donc pas étonnant que Stephen Chow s’empare ensuite avec brio des aventures de Sun Wukong (le Roi-Singe), grand classique de la dramaturgie chinoise, avec Journey to the West : Conquering the Demons (2013), énorme succès qui posera les bases du blockbuster chinois des années 2010 à aujourd’hui.
Shaolin Soccer est donc bien plus qu’un film mêlant kung-fu et football, c’est l’avènement d’un nouveau cinéma chinois très grand public, ouvert au monde, permis par l’humour méta décapant, l’extravagance sans bornes permise par les VFX, mais aussi par une maîtrise exceptionnelle de sa technique, de son rythme, de ses références et de sa dramaturgie. Quelque part, Shaolin Soccer préfigure avec dix ans d’avance le blockbuster moderne, avec cette nuance qui manque encore trop de nos jours : une vision d’auteur tenue jusqu’au bout et une liberté quasiment sans bornes, autant dans l’écriture que dans la réalisation. Si Stephen Chow est malheureusement toujours resté sur le banc des grandes sélections au-delà de sa métropole hongkongaises, on serait prêt à militer pour qu’il obtienne au moins le ballon d’or du meilleur film de foot qui existera peut-être jamais.
