Le Vertige


Engoncé dans un tourbillon productiviste depuis quelques années – qui finit même par lui causer mauvaise presse –, Quentin Dupieux s’offre une parenthèse animée avec Le Vertige (2026), qui, plus qu’une récréation, renoue avec les racines de son cinéma : l’exploration d’un univers parallèle semblant autant régi par les lois de l’absurde que décorrélé de tout ancrage géographique.

 

Deux hommes dans un style graphique de jeu vidéo de Playstation 1 en low poly semble discuter dans la rue dans le film Le Vertige de Quentin Dupieux

© Diaphana

Retour au Nonfilm

À l’époque de la sortie d’un de nos Dupieux préférés, Wrong (2011), nous comparions dans notre article les bourgades de la middle class américaine qu’il y filmait à la simulation de quartier du jeu vidéo Les Sims. Chez Dupieux, en effet, l’Amérique péri-urbaine, les déserts de bord de route ou les bourgades montréalaises de Steak (2007) devenaient toujours un ailleurs, comme un monde parallèle et décalé, le reflet déformant par le prisme de l’absurde de notre monde à nous. Un peu plus tard, alors que Dupieux revenait en terre natale pour Au Poste ! (2018), nous soulignions dans un article d’analyse, que la grande force de Dupieux était selon nous de parvenir à fabriquer sa propre géographie, celle qu’on qualifiait du « nulle part » – régie par le non-sens / no reason dont il fit profession de foi au début de Rubber (2010). Nous craignions alors que son retour en France ne tarisse quelque peu cette spécificité de son cinéma made in USA, rendant ces films territorialement plus / trop ancrés. Si depuis nous avons été plus timides à écrire sur les nombreux films réalisés par le bonhomme – quasiment deux par an –, c’est d’abord parce qu’il nous semblait avoir en effet quelque peu abandonné (ou au mieux, affadi) cette exploration du nulle part. Bien sûr, on en retrouvait régulièrement des rappels, ici et là – dans les banlieues pavillonnaires du Daim (2019) ou de Incroyable mais vrai (2022) – mais, de toute évidence, en revenant dans l’Hexagone, Dupieux semblait moins s’intéresser au décorum qu’aux comédiens. Son nouveau terrain de jeu s’imposait alors comme le cinéma français en tant que tel – si l’on accepte de le voir comme un territoire à lui seul – avec sa galerie de personnages principaux qui sont autant d’acteurs et d’actrices connu.es et reconnu.es venu.es s’aérer dans l’univers absurde du cinéaste et qu’il prend plaisir à forcer au contre-emploi. Par ce changement de paradigme, Quentin Dupieux semblait en un sens avoir perdu de sa singularité, si bien qu’on a d’ailleurs commencé à le comparer à d’autres, de Luis Buñuel à Bertrand Blier. La multiplication de ses projets à un rythme stakhanoviste dès lors qu’il a obtenu « la carte » du cinéma français, aura finit par faire quelque peu ronronner son système, dont le très vain et discutable Deuxième Acte (2024) fut le (notre) point de non-retour.

Deux hommes surpris et effrayés par un événement hors champs. Ils sont dans un style graphique low poly façon Playstation 1.

© Diaphana

Pour revitaliser le cinéma de Dupieux, il fallait certainement que le cinéaste se reconnecte aux racines ontologiques de son cinéma. L’exploration gourmande et aventureuse d’un territoire nouveau. Revenir à la sève de l’extra-ordinaire Nonfilm (2001), naviguer hors des sentiers battus, retrouver dans la méthode et dans le cadre une forme d’inconfort. En outre, retrouver un peu de vertige. Depuis Yannick (2023), tourné rapidement dans un inconfort feint car néanmoins maîtrisé, le cinéaste semblait déjà chercher à renouer avec cette instabilité qui nourrissait tant ses premiers films. Mais tout dédiés à ses gargantuesques comédiens ou à son (parfois) maladroit propos, ces films ne parvinrent jamais à recouvrer la spontanéité des débuts. C’est finalement le bien nommé Le Vertige (2026) qui y parvient. Side project au long cours, totalement expérimental et hors normes, que Dupieux a mené en parallèle de son entreprise désormais trop bien huilée. Il raconte s’être entouré de cinq jeunes cracks de l’informatique et de l’animation, diplômés des Gobelins, pour fabriquer le monde low-poly du film : sorte de voyage anachronique dans le passé vidéoludique, tant il convoque les bons souvenirs des monstres numériques, aussi terrifiants que révolutionnaires, que furent les premiers personnages en 3D réalisés pour les jeux de PlayStation 1. De son propre aveu, ces expérimentations séminales auraient pu ne pas donner de film et rester au stade d’exploration. Mais, d’essais en perfectionnements, porté par le dynamisme de ces jeunes gens qui l’ont accompagné, Dupieux a fini par y trouver matière et théâtre évident à raconter une histoire prolongeant sa grande thématique, celle qu’il convoque à notre sens dans ses meilleurs films : l’absurdité du quotidien, celle qui se loge dans les détails de nos vies sans remous et qui, regardée à la loupe – ou en tout cas, sous une autre focale – peut révéler les territoires vertigineux de nos existences. La peur du vide comme le saut dans le vide, le non-sens / no-reason qui s’insémine partout et qui rend nos quotidiens si abscons et inconsistants.

Deux hommes dont un en pyjama caleçon et l'autre en tenue de ville, dans une cuisine. Décors et personnages sont dans le style low poly caractéristique des graphismes de la Playstation 1.

© Diaphana

C’était déjà tout le projet de Wrong, où le héros voyait son quotidien très cadré partir a vau-l’eau dès lors que son chien disparaissait. Cet événement déclencheur, comme un grain de sable dans les rouages bien huilés de son quotidien, entraînait le personnage dans une longue errance existentielle convergeant vers l’absurde. Ici, Dolph trouve un cousin francophone en la personne de Jacky – incarné par le toujours parfait Alain Chabat – et ses traits mi-anguleux, mi-ronds. Jacky veut annoncer à son ami Bruno (Jonathan Cohen) qu’il a découvert qu’ils vivaient en fait dans une simulation. En surface, la farce du film peut sembler facile : un personnage d’une simulation numérique prend conscience d’être un avatar. Mais si l’on prend un peu de hauteur et qu’on observe : le vertige impose une autre perspective. L’enquête que mènent les deux personnages va les conduire à découvrir qu’ils ne sont en réalité que des reflets d’eux-mêmes, et que ce dispositif en gigogne converge à l’absurde puisque leurs reflets ne sont aussi que les reflets d’eux-mêmes. Vous suivez ? Plus encore : en fin observateur, Jacky a repéré dans son monde des tas de bugs qu’il liste scrupuleusement dans un carnet. Le regard qu’il porte sur ce qui l’entoure le rend moins fou qu’éclairé ; il a acquis une perception nouvelle qui lui permet de mettre en exergue l’absurdité du monde, jusque dans ses détails. Théoriquement parlant, Dupieux semble là, consciemment ou non, revenir à l’analyse de son cinéma séminal, et Jacky pourrait ainsi être vu comme un avatar du cinéaste lui-même, tant ils partagent les mêmes aptitudes à déceler l’absurde dans les recoins de leurs existences. Certes, on pourra lui reprocher de rabâcher des motifs – l’effet Vache-qui-rit du film dans le film, de la fiction dans la fiction et des récits imbriqués les uns dans les autres, dont Réalité (2014) fut surement la formulation canonique et, osons le dire, le chef d’œuvre – mais Le Vertige cache, sous son apparente farce réduite à la simplicité, une densité théorique et philosophique assez nouvelle chez Dupieux. D’aucuns lui reprocheront certainement d’en n’explorer que la surface et de faire, encore une fois, l’économie de la complexité – les mêmes auraient peut-être reproché à Réalité d’être trop long, dense et stratifié –, mais il n’en demeure pas moins qu’on le préfère sur ces terrains réflexifs métaphysiques sur l’inanité de la condition humaine, plutôt que quand il dédie ou réduit tout un film à un concept, à une blague, ou à décaler des comédiens ronron de leur pré carré cotonneux.

En outre, même s’il déroutera certainement ceux qui ont rejoint le navire Absurdie dont Dupieux est le Capitaine lors d’une escale (pour beaucoup, depuis Yannick), ce nouveau film reconnectera très certainement ceux qui avait pris le large en solitaire, tant le cinéaste revient a ses explorations originelles avec une énergie adolescente imparfaite mais savoureuse. Certainement que faire ce film entouré de « gamins » comme il aime à les appeler en interview – l’aura reconnecté à cette fièvre d’une fabrication libérée et gourmande d’expérimenter. Mais plus encore, cela semble l’avoir ramener à une forme de candeur de fond – ce qui ne signifie pas sans fond – là où plusieurs de ses derniers essais flirtaient avec un nihilisme réactionnaire et cynique, en commentaire grinçant de la société moderne. Reste à voir si Le Vertige réancrera Dupieux dans ses vieilles baskets de jeune ou si le reste de sa filmographie continuera de s’affadir façon Full Phil (2026) et son discours ricaneur et maladroit que beaucoup ont qualifié de boomer. Vous l’aurez compris, à la croisée des chemins de sa filmographie, il y a une route qu’on emprunte toujours gaiement et l’autre qu’on évite désormais sciemment. Autant vous dire que l’on espère maintenant que les Signaux (2027) seront aux verts et nous réorienteront définitivement vers ce qu’on estime être la bonne route : celle où les voitures de shérif zigzaguent entre des chaises. Pourquoi ? No reason.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il est éleveur d'un Mogwaï depuis 2021 et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/sJxKY

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