Alors que la Hammer cherche à tout prix à prolonger sa série de succès, elle décide de s’aventurer sur un filon qu’elle n’exploite encore que très peu : le film de pirates. L’histoire est l’adaptation du roman Doctor Syn: A Tale of the Romney Marsh de Russell Thorndike, mais elle se présente surtout comme le remake d’une précédente version cinématographique, Doctor Syn (Roy William Neill, 1937). Pari réussi pour le plus culte des studios britanniques ?

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La nuit des masques

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Le film commence par un texte jaune défilant sur le fond d’une nuit bleue, posant le contexte du récit. Non, vous n’êtes pas face au générique de Star Wars, épisode IV : Un nouvel espoir (George Lucas, 1977), mais bien au début du Fascinant Capitaine Clegg (Peter Graham Scott, 1962), un film culte de la mythique Hammer. L’intrigue nous plonge en 1792. Le capitaine Collier (Patrick Allen) et sa garnison de soldats débarquent à Romney Marsh, sur la côte britannique, pour enquêter sur de mystérieux fantômes des marais semant la terreur dans le village voisin. Le militaire soupçonne rapidement le révérend local, le pasteur Blyss (Peter Cushing), d’orchestrer ces événements. Et pour cause, sous la soutane se cache en réalité l’ancien chef pirate Capitaine Clegg, censé être mort, qui s’est réfugié dans ce village pour se faire oublier. Il faut bien avouer que si l’on vous recommande si chaudement ce long-métrage, c’est parce qu’il occupe une place tout à fait unique dans la filmographie de la Hammer. Ici, les éléments fantastiques – une troupe de cavaliers squelettiques écumant les collines pour terroriser les paysans – ne sont qu’une vaste mascarade. Sous ces costumes macabres enduits de peinture fluorescente – qui ne sont pas sans rappeler des enfants déguisés le soir d’Halloween – se cachent de simples contrebandiers. Il s’agit donc d’un film de la Hammer totalement dépourvu de surnaturel réel, où l’on s’approche bien plus d’un thriller policier ou d’un épisode de la série animée Scooby-Doo (Joe Ruby & Ken Spears, 1969-1970). Malgré tout, l’œuvre conserve l’esthétique si chère au studio.
On y retrouve l’ambiance visuelle des grands classiques gothiques qui ont fait la renommée de la Hammer, mais habilement fusionnée aux codes du film de pirates. On y croise ainsi des marins échoués, des passages dérobés, une taverne clandestine et tout un tas de sombres secrets enfouis qui finissent inévitablement par remonter à la surface – une thématique d’ailleurs omniprésente dans les productions de ce studio. Le mélange de ces deux univers donne naissance à un film de pirates très ancré dans la terre : un choix évidemment dicté par des contraintes de budget. N’espérez donc ni batailles navales grandioses, ni poursuites épiques en haute mer. Le scénario justifie habilement cette approche par son contexte ; nous sommes ici au lendemain de l’âge d’or de la piraterie. Le fameux Capitaine Clegg vit désormais caché sous son identité de pasteur et lutte en sous-main contre les taxes oppressives de la Couronne britannique. Ce personnage est particulièrement fascinant, naviguant entre son statut d’homme le plus respecté de la région et son lourd passé de criminel. La première partie du film s’amuse d’ailleurs brillamment de cette dualité, offrant des séquences savoureuses. On pense notamment à cette scène jubilatoire où le pasteur escorte le capitaine Collier sur la propre tombe du « défunt » Capitaine Clegg pour disserter avec lui de la vie de ce pirate. Peter Cushing semble s’en donner à cœur joie dans ce double rôle. Il faut également souligner la présence magnétique du jeune Oliver Reed, immense acteur de genre vu dans La Nuit du loup-garou (Terence Fisher, 1961) et Les Diables (Ken Russell, 1971), qui incarne ici le fils rebelle d’un notable local. Une fois passée l’enquête visant à démasquer qui se cache sous ces masques de guerriers squelettiques, le récit bascule de manière magnifique pour devenir l’histoire vibrante de rebelles luttant solidairement contre un État omniprésent et autoritaire.

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Les affrontements entre ex pirates, les plans des policiers / soldats de la Couronne pour piéger les contrebandiers ainsi que les poursuites se multiplient jusqu’à un final particulièrement tragique. Cette manière de rendre floues les frontières entre le bien et le mal – un pasteur criminel mais héroïque face à un État violent – est également une rengaine qui revient de films en films au sein des productions de la Hammer, manière de lier ce long métrage unique à une tradition bien plus grande. Cette édition s’accompagne de deux suppléments vidéo et d’un livret exclusif. Ce dernier, intitulé L’éternel retour de Dracula, Frankenstein & Co., est rédigé par Nicolas Stanzick, spécialiste incontesté du studio britannique, auteur de l’ouvrage de référence Dans les griffes de la Hammer et grand passionné de la mythique revue Midi-Minuit Fantastique. Au fil de ces pages, il décrypte les recettes du succès de la firme et analyse la manière dont elle a marqué au fer rouge l’histoire du cinéma de genre. Il prolonge ensuite cette réflexion en intervenant directement dans les bonus vidéo pour apporter un éclairage pointu sur le film. Le premier supplément – inclus dans les autres films de la Hammer de cette édition – est intitulé La Petite Boutique des Horreurs ; il dresse une synthèse passionnante et concise de l’histoire de la Hammer, permettant de mieux situer le studio dans son contexte industriel. Le second supplément, particulièrement captivant et minutieusement documenté, se concentre spécifiquement sur le long-métrage. Stanzick y détaille notamment les différences narratives et thématiques majeures entre le film et le roman originel dont il s’inspire. L’ensemble de l’appareil critique de cette édition repose donc sur les seules épaules de Nicolas Stanzick. Il s’agit d’un choix éditorial aussi cohérent que pertinent, qui offre au spectateur de précieuses clés de lecture, à la fois historiques, esthétiques et critiques, afin de prolonger et d’enrichir le visionnage du film.



