Wrong 6


Après un moyen-métrage, Nonfilm, réalisé en 2001 dans lequel il tapait à grands coups de pied dans le cinéma d’auteur, Quentin Dupieux avait finit par se faire un petit nom de réalisateur en sortant d’abord le duo Eric & Ramzy de leurs sentiers battus pour une comédie aussi étrange qu’absurde: Steak (2006), qui transforma définitivement ce Mr. Oizo en un artiste protéiforme au talent reconnu. La consécration n’arrivera réellement qu’en 2011, avec l’incroyable Rubber, hymne au non-sens – le “no reason”, comme il l’appelle – dans lequel un pneu devient serial-killer. Fort du succès festivalier de ce dernier, Quentin Dupieux continue sur sa voie avec Wrong: l’histoire de Dolph qui a perdu son chien, ou peut être un peu plus.

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Sims City

Le cinéma de Quentin Dupieux est un désert de non-sens dans lequel viennent se pointer ci et là, ou peut être partout, des oasis d’hyper-réalisme qui ne sont pourtant pas des mirages. Naviguant constamment à vue dans un océan d’absurdité, les personnages de Dupieux parviennent toujours à nous raccrocher à la réalité car aucun d’entre eux ne semble étonné des absurdités de leur quotidien. Ce quotidien lui-même n’est-il pas étrange? Voilà ce que questionne Wrong sous ses aspérités de grand n’importe quoi arty. On se lève tous chaque matin à heure fixe, effectuant scrupuleusement les mêmes rituels quotidiens, programmés tels des robots, nous façonnons chaque jour la normalité qui est la nôtre. Celle de Dolph (Jack Plotnick) c’est de se lever à 7h60 précises. D’enfiler une robe de chambre sans même se peigner, et de nourrir immédiatement son chien Paul. Mais voilà, ce jour là, Paul a disparu. Le quotidien ultra calibré de Dolph en est tout chamboulé, sa normalité contaminée par les imprévus. Comme si son horloge interne avait changé de fuseau horaire. Le réveil a beau sonner chaque matin à 7h60, Paul n’est plus là.

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Au début de Rubber, un shérif énonçait face caméra, vers le spectateur, que le film qu’ils allaient voir était une ode au “No Reason”, le non sens. Dès lors, Rubber apparait véritablement comme une clé nécessaire pour pénétrer dans l’univers du cinéma de Quentin Dupieux sans en être totalement déboussolé. Dès l’explication donnée par ce shérif, Rubber gagnait en puissance à mesure que le spectateur s’étonnait lui même d’admettre ce “no reason” et de croire que ce petit pneu puisse nourrir un désir de vengeance, ressentir des sentiments profonds et exploser des gueules par télékinésie. Alors, très simplement, si Rubber était un manifeste, Wrong, lui, est simplement l’application totale de celui-ci, poussée jusqu’aux limites.

En plus de la réflexion plutôt consistante de Dupieux sur le quotidien et sur sa “normalité” telle que chacun peut se la façonner, le film est contaminé par tous ses pores d’une volonté claire d’aller vers l’absurde et le décalage de ton. L’absurde dans le banal, voilà ce que par sa recette, Dupieux souhaite faire émerger. Prenons par exemple une simple conversation de voisins au moment d’aller chercher le courrier. Cette situation quotidienne est immédiatement teintée d’une étrangeté inquiétante et étouffante. L’enjeu de la conversation tourne autour du fait que l’un des deux est touché par l’étrange maladie mentale, de ne pas vouloir admettre qu’il est féru de jogging. Autrement, le jardinier français interprété par Eric Judor – qui excelle dans ce décalage de ton – vient quant à lui informer Dolph que son palmier de huit mètres vient, d’un coup d’un seul, de se changer en un minuscule sapin. Toute la galerie de personnages que côtoie Dolph dans ce nouveau quotidien sans son toutou chéri semble l’amener encore davantage à lâcher du lest sur la normalité toute faite de sa vie d’alors. A ce titre, les scènes les plus réussies sont probablement celles où Dolph se rend quelques heures par jour seulement, sur son ancien lieu de travail – il a été viré – simplement pour se rasseoir à son bureau, laissé vide, et retoucher un petit peu à la “normalité” qui était sienne avant son licenciement. L’étrangeté du lieu réside dans le fait qu’il y pleut continuellement – oui, oui, au sein même des bureaux – un détail sanitaire qui ne gêne pas tant que ça les anciens collègues de Dolph – ils n’y font même pas attention – plutôt obnubilés par l’étrangeté d’un mec qui vient tout juste de se faire virer, mais qui revient chaque jour travailler.

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L’évaporation de Dolph et sa quête pour retrouver Paul le mènera à rencontrer un gourou télékinésiste (a-t-il formé Rubber?) répondant au doux nom de Master Chang (l’excellent William Fichtner) dont l’organisation secrète a pour but de kidnapper les animaux de compagnies des gens, afin que ces derniers prennent pleine conscience qu’ils tiennent fort à eux. Mais aussi un détective aux méthodes révolutionnaires, capable de retranscrire en signal vidéo les derniers souvenirs d’une merde. Sans oublier une employée de Jesus Organic Pizza avec qui il dissertera par téléphone de l’absurdité du logo de l’entreprise qui montre un lièvre sur une moto, alors qu’un lièvre, c’est vrai, c’est plus rapide qu’une moto. Une perspicacité qui suffira à convaincre la jeune fille de se donner corps et âme – mais surtout corps – et d’épouser Dolph: la pizza gratuite étant ici une sorte de bague de fiançailles pour mec.

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Wrong c’est donc l’histoire d’un type dont le quotidien rangé de célibataire transi, est violemment bousculé par les turbulences de la vie. Il vient d’être viré, son chien disparaît, son palmier préféré devient un sapin, une gonzesse débarque vivre chez lui… Le film est un véritable portrait d’une middle-class américaine où les cités pavillonnaires elles-mêmes suintent le conformisme et la normalité calculée. On se croirait finalement dans l’une de ses bourgades des Sims: toutes les maisons se ressemblent, tout est parfaitement agencé… mais il se passe quand même vachement de trucs chelous dans les environs. Au milieu de ce quartier à la normalité étrange, Dolph déambule, totalement paumé, à la dérive, tentant constamment de raccrocher les wagons en dilettante sur le train-train de sa vie. Tente-t-il de rester sur les rails, ou est-il simplement en train de dérailler? On ne le saura pas, et c’est peut-être mieux comme ça.

Joris Laquittant


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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