On ne va pas faire genre : le rythme cannois commence à sérieusement peser et les heures de sommeil ne suffisent plus à suivre la cadence des projections quotidiennes. C’est pourtant à ce moment précis du festival que surgissent certaines des œuvres les plus passionnantes de cette édition 2026. Neuvième journée sur la Croisette, entre grands « petits » films et déceptions de taille.

« Victorian Psycho » de Z. Wigon © Tous droits réservés
Jour 9 : Au revoir les enfants

« La Gradiva » de M. Atlan © Tous droits réservés
Il faudrait commencer à sérieusement répertorier toutes les fois où le cinéma – français en particulier – s’est rendu en Italie pour tenter de régler ses problèmes existentiels. À croire que lorsqu’on n’arrive plus à mettre les mots sur le vertige de la vie, un petit séjour napolitain s’impose. Rien que sur ces trois dernières années : c’était le cas de Sophie Letourneur, qui avait repris le nom de certaines grandes œuvres de la modernité transalpine pour chroniquer et sonder les relations familiales, avec Voyages en Italie (2023) et L’Aventura (2025). On pense aussi à Bis Repetita (2024), comédie d’Emilie Noblet, qui emmenait concourir une classe de latiniste au pied du Vésuve. La Gradiva (Marine Atlan, 2026), sélectionné à la Semaine de la Critique, repose d’ailleurs sur un postulat quasi identique. Le premier long-métrage de sa réalisatrice, que l’on connaît surtout pour son travail de cheffe opératrice, suit à son tour un voyage scolaire en Campanie. La cinéaste capte à merveille tous les enjeux qui se cristallisent là, dans cette petite histoire si importante dans le cœur des lycéens, entre premiers émois et recherche d’identité. En particulier, Toni (Colas Quignard), qui espère profiter de ces quelques jours sur la terre de sa grand-mère pour trouver une place où loger son besoin d’enracinement. Il n’est pas le seul : toute la bande est un accouchement de comédien·nes qui emportent le film. Le volcan et les statues, les ruines et les pierres noires de la région sont un parfait réceptacle à ce tourbillon d’âmes qui grondent sans exploser, et donne un caractère éternel à ces histoires qui se mêlent sous le regard de Madame Mercier, jouée par Antonia Buresi, passionnante en prof d’histoire tantôt volontaire, tantôt découragée. On tient là un premier film aussi grave que les sentiments qui s’y dévoilent et parfois fragile comme ces histoires le requièrent. Une révélation logiquement récompensée par le Grand Prix de la Semaine de la Critique.

« Roma Elastica » de B. Mandico © Tous droits réservés
Restons en Italie, mais remontons un peu en direction de la capitale avec le retour à Cannes de Bertrand Mandico pour une ultime séance de minuit ; film qui aura divisé les festivaliers, par son étrangeté éthérée et sa programmation tardive. Au bout de la nuit, au bout du festival, était-ce bien le meilleur écrin à accorder à une œuvre bien moins explosive que d’autres et qui aurait sans doute été mieux reçue par des spectateurs un poil plus en forme ? Pourtant, Roma Elastica (Bertrand Mandico, 2026) a toute sa place dans ce genre de moments douteux et propose sûrement l’héritage le plus pur du cinéma midnight, bizarrerie hallucinée qui sent bon le bis italien. Mandico assume d’emblée son hommage à tous les niveaux. D’une part, son intrigue autoréflexive – le film n’aura pas était le seul à tenter l’exercice cette année – dans laquelle Eddie (Marion Cotillard), actrice au bord de la crise, et son assistante Valentina (Noémie Merlant) se rendent à Rome en 1982 afin de tourner dans une production fumeuse de science-fiction. Sur place, Eddie perd peu à peu pied avec la réalité entre les fêtes décadentes des technicien·nes et un tournage sur lequel la fiction commence à prendre le pas. Mandico profite de l’occasion pour faire apparaître un paquet de grands noms de l’exploitation transalpine que l’on adore retrouver chez Fais Pas Genre. Ainsi, Franco Nero, célèbre pour son rôle dans Django (Sergio Corbucci, 1966), et Ornella Muti, qu’on a évidemment aimer dans Flash Gordon (Mike Hodges, 1980), complètent parmi d’autres ce casting. Jusque dans la décoloration de son image, la cinéaste cherche à renouer avec un cinéma passé, mais choisit la distance de la mise en abyme plutôt que la pleine incarnation. Par-delà la belle coquille artistique, il nous semble, comme d’habitude avec Mandico, que c’est à travers ses actrices que son cinéma brille le plus fort. Il tire de son duo de comédiennes une excentricité dans laquelle pointe l’inquiétude, qui se déverse ensuite dans le reste du film. Nous y reviendrons à tête reposée, donc, mais pas sûr pour autant que Roma Elastica nous apparaisse alors moins comme un rêve fiévreux.
Bien décidé à continuer notre quête de l’étrange sur la Croisette, nous nous sommes ensuite tournés vers Un certain regard, sélection rarement la plus propice à la découverte de films qui font pas genre. Victorian Psycho (2026) de Zachary Wigon semblait pourtant cocher toutes les cases ; notre déception sera à la hauteur de l’espoir que nous avions placé dans cette séance. Winifred Notty (Maika Monroe), gouvernante libérée de son précédent poste dans des circonstances douteuses, débarque dans le manoir des Pounds, une riche famille anglaise. Son arrivée provoque d’inquiétantes disparitions. Si le sujet – et le possible massacre aristocratique qu’il porte en germe – a de quoi nous enthousiasmer, la tonalité semi-comique ringarde plombe tout de suite le résultat. Dans son exécution, les pirouettes techniques de la caméra de Wigon – effort qui n’est jamais mis au service de l’angoisse – finissent davantage par irriter, comme un hochet qui s’agite très artificiellement pour nous faire oublier un cruel manque d’inventivité dans son déroulé. Même chose avec le surjeu assumé des acteurices, qui n’emporte jamais le film vers une quelconque angoisse – faire les gros yeux et pencher la tête pour jouer la folie ne fait désormais plus peur à grand monde… Ni vraiment drôle ni vraiment angoissant, surtout agaçant. On préférera revoir Mārama (Taratoa Stappard, 2025), fable horrifique gothique et anticolonialiste découverte au PIFFF puis au BIFFF ces derniers mois, et dont le réalisateur nous a récemment accordé un entretien.

« Les Roches rouges » de B. Dumont © Tous droits réservés
Il y a des merveilles qui se font attendre. Les Roches rouges (2026) de Bruno Dumont est arrivé en fin de Quinzaine à petit pas, seulement muni d’une belle affiche et de la promesse de retrouver un habitué du festival, en sélection parallèle cette fois. Finalement, cette place à l’écart sied bien à la simplicité de ce film au casting presque intégralement composé de petits enfants. Géo, Ève et Rouben passent leurs journées à sauter dans la Méditerranée. Une nouvelle bande de gamins leur dispute les meilleurs rochers, mais Géo se rapproche de Manon, quitte à créer des tensions. Accompagné de ses précieux non-acteurices, ce grand film a des allures de petits : il est tout en mouvement, dans son terrain de jeu miniature – une seule ville ou presque, quelques roches, des cadres qui reviennent sans cesse. Bruno Dumont laisse toute la place aux petit·es pour bouger dans tous les sens, notamment Géo qui ne tient pas en place. Pourtant, la caméra peut se faire très proche de ses sujets – sans doute un peu envahissante –, et ces derniers ne manquent pas de le faire remarquer en fixant bien l’objectif des yeux. C’est peut-être ça la formule magique employée ici par le cinéaste nordiste : se faire tellement présent qu’on en oublierait que c’est un film ; parvenir à rentrer dans le cadre et faire partie de la fiction qui n’en a alors plus l’allure. De très près ou de très loin, l’image des Roches rouges est éblouissante et parfois impressionnante, toujours évidente. Sans forcer, on est tenté de dire que c’était la meilleure façon de témoigner de cette chronique enfantine. En fait, le film est bien aidé par cette agitation contagieuse, ce mouvement perpétuel transmis des corps vers le spectateur. Dumont comprend bien qu’une fois cette énergie enregistrée, il n’y a plus qu’à la faire advenir au cinéma de la plus simple des manières. Surtout, on voudrait voir la bouille de Géo et sa bande bousculer tous les films un peu endormis de cette édition 2026, qui s’achève pour votre rédacteur de la plus belle des manières. Avec un film – drôle de hasard – tourné dans une ville à quelques kilomètres de la Croisette et que nous traverserons en train à notre retour. Aucun doute, nous aurons les yeux rivés vers les roches rouges.


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