Nouvelle journée sur la Croisette. Comme à notre habitude, nous revenons sur une poignée de films glanés au fil de nos projections, parmi le grand nombre d’œuvres que nous ingurgitons au quotidien, en mettant l’accent sur ceux qui ont retenu notre attention, que ce soit pour de bonnes ou de plus discutables raisons. Aujourd’hui, voyageons des plaines de la Beauce à la Russie de Poutine, en passant par la Norvège.

« Du fioul dans les artères » de P. Le Gall © Tous droits réservés
Jour 8 : Sans fil d’Ariane

« Le Corset » de L. Clichy © Tous droits réservés
Notre matinée s’est ouverte avec une incursion très attendue dans la section Un Certain Regard pour découvrir Le Corset (2026). Le projet suscite une vraie curiosité puisqu’il s’agit du nouveau long-métrage de Louis Clichy, animateur de renom passé par les prestigieux studios Pixar et coréalisateur des derniers films d’animation Astérix (avec Alexandre Astier, 2014-2018). Changement radical d’ambiance ici, puisque le cinéaste délaisse l’humour gaulois pour nous parachuter dans une ferme au cœur de la Beauce. On y suit Christophe, un garçon de onze ans, qui s’efforce de régler ses pas sur ceux de son père, un agriculteur usé par la tâche. Mais que ce soit sur les bancs de l’école, à la maison ou sur le siège du tracteur familial, Christophe penche dangereusement, avant de s’effondrer. Les médecins lui imposent alors le port d’un corset orthopédique pour le forcer à filer droit. Tandis que l’exploitation agricole traverse de graves difficultés financières, le jeune garçon grandit comme il peut, s’évadant grâce à la découverte de la musique et à sa rencontre avec Clara, une jeune fille avec qui le champ des possibles semble enfin s’ouvrir. L’histoire est d’ailleurs très largement inspirée de l’enfance du cinéaste. Visuellement, le film est d’une beauté plastique remarquable. L’animation, fine et chaleureuse, s’autorise des embardées oniriques d’une grande puissance évocatrice. Lors de séquences hallucinées, Christophe renverse le monde d’un simple mouvement de tête, provoquant des cascades d’objets qui s’entrechoquent et déclenchent des catastrophes surréalistes. Mais par-delà sa poésie, Le Corset s’impose surtout comme une œuvre bouleversante sur la dureté du monde agricole et sur la manière dont le labeur aliène et brise physiquement les corps, à l’image de cette séquence d’une âpreté terrible où le père de Christophe s’écroule au milieu de ses terres. Il est fascinant de constater à quel point ce thème de la destruction par le travail traverse de nombreux films de cette édition cannoise, agissant comme le véritable fil rouge invisible du festival. Nous le notions déjà dans le quotidien de la boucherie rurale de Gabin (Maxence Voiseux, 2026) ou à travers la folie collective générée par le stress hospitalier dans la séance de minuit de Sanguine (Marion Le Corroller, 2026). Cette même thématique irrigue de manière souterraine de purs mélodrames, à l’instar du magnifique Du fioul dans les artères (Pierre Le Gall, 2026), présenté à la Semaine de la Critique. Le film suit le quotidien d’Étienne, un routier longue distance dont la vie est entièrement dictée par le bitume. Accroché à son volant, il a progressivement réduit sa vie affective à des rencontres anonymes, rapides et éphémères sur les parkings des stations-services. Ce rideau de solitude est déchiré lorsqu’il croise la route de Bartosz, un camionneur polonais. Le film déploie alors une magnifique histoire d’amour contrariée par la fatalité des trajets et des plannings de livraisons qui séparent constamment les deux hommes. Mais sous ses dehors de romance nomade, le film est un réquisitoire poignant contre la violence du monde du travail, un univers qui vampirise le temps des individus, aspire leur énergie vitale et les expose à un danger permanent. C’est avant tout le récit de la rédemption d’un homme qui réapprend à regarder au-delà de son parebrise pour découvrir autre chose que son travail. Le film culmine dans une séquence finale d’une grâce absolue où le protagoniste coupe le moteur pour se laisser enfin aller aux battements de la vraie vie. Décidément, cette manière de disséquer l’impact destructeur du travail sur nos trajectoires intimes s’affirme comme un grand sujet politique de ce cru cannois – nous y reviendrons dans notre traditionnel article de fin de festival.

« Fjord » de C. Mungiu © Tous droits réservés
Retour à la Compétition Officielle avec la découverte de Fjord (Cristian Mungiu, 2026), le nouveau long-métrage du cinéaste roumain qui, pour l’occasion, déplace ses caméras hors de ses frontières natales pour livrer un drame asphyxiant tourné au cœur des paysages norvégiens. L’histoire s’attache à la trajectoire des Gheorghiu, un couple roumano-norvégien profondément pieux, venu s’installer dans un petit village isolé au bout d’un fjord majestueux. Très vite, ils se lient d’amitié avec leurs voisins directs, les Halberg. En dépit de modèles d’éducation radicalement différents, les enfants des deux foyers deviennent inséparables. Mais ce tableau idyllique se fissure le jour où le corps enseignant de l’école locale découvre des ecchymoses suspectes sur le corps d’Elia, l’aînée de la fratrie Gheorghiu. Un doute terrible s’insinue alors au sein de la communauté : les méthodes traditionnelles et la rigueur religieuse des parents cachent-elles des violences domestiques ? Pour camper ce couple pris dans la tourmente, Mungiu fait appel à un duo international impérial, avec Sebastian Stan, qui confirme son appétit pour les rôles de composition complexes après sa performance remarquée dans The Apprentice (Ali Abbasi, 2024), et l’irrésistible actrice norvégienne Renate Reinsve. Il faut bien admettre que nos attentes étaient grandes. Avec une précision chirurgicale, Cristian Mungiu filme la manière dont le piège de la machine administrative et des services sociaux se referme sur les personnages. C’est une forme d’horreur pure, viscérale, pour quiconque est parent – un engrenage clinique, froid, que rien ne semble pouvoir enrayer et qui orchestre méthodiquement l’éclatement d’une famille. La force de Fjord réside dans son refus absolu du manichéisme. Le réalisateur ne choisit jamais la facilité du mélo et maintient le spectateur dans un état d’inconfort permanent. Le doute plane constamment : les parents sont-ils d’honnêtes gens broyés par la rigidité d’un système scandinave surprotecteur, ou des bourreaux ordinaires dissimulés derrière leur dévotion ? L’exactitude quasi documentaire de la mise en scène, propre au cinéma de Mungiu, renforce ce sentiment de vérité. Le film prend une ampleur politique lorsqu’il ausculte les réactions extérieures. Rapidement, une mobilisation ultra-conservatrice s’empare de l’affaire pour soutenir publiquement la famille, instrumentalisant leur foi chrétienne contre les institutions de l’État. Mungiu nous renvoie ici à une horreur contemporaine particulièrement familière, surtout à l’approche d’élections : celle de la récupération politique immédiate et systématique du moindre fait divers par des groupes idéologiques. En transformant un drame familial intime en un champ de bataille médiatique, Fjord pose un diagnostic très pessimiste sur notre époque, où la nuance est piétinée au profit du spectacle.

« Minotaure » de A. Zviaguintsev © Tous droits réservés
Toujours en compétition, nous enchaînons avec la présentation de Minotaure (Andreï Zviaguintsev, 2026). Cette fois, nous sommes parachutés en Russie, au cours de l’année 2022. Gleb, un chef d’entreprise prospère, mène une existence bourgeoise et confortable aux côtés de sa femme Galina et de leur fils dans une ville de province. Mais les rouages de sa vie soigneusement construite se grippent lorsque ses affaires professionnelles se heurtent à une instabilité croissante. L’effondrement de son empire économique et de son univers domestique ne tarde pas à basculer dans une spirale de violence incontrôlable. Sous ses dehors de drame conjugal, le projet s’avère être un remake brillant de La Femme infidèle (Claude Chabrol, 1969). Mais là où le maître de la Nouvelle Vague disséquait l’hypocrisie de la bourgeoisie française, Zviaguintsev déplace le curseur pour signer un grand film politique sous la Russie de Poutine – fantomatique, que l’on ne voit que par des portraits accrochés à la mairie. Sous prétexte d’un banal thriller d’infidélité et de jalousie maladive, le long-métrage décrit le délitement de tout un pays. La Russie, alors en pleine invasion de l’Ukraine, suinte par tous les pores du cadre. Le conflit armé s’affiche de manière subliminale en arrière-plan à travers la multiplication des panneaux de recrutement militaire dans les rues, tandis que les problèmes financiers de Gleb sont causés par l’enrôlement de nombreux jeunes hommes. C’est l’histoire d’un naufrage collectif, où les entreprises se ruinent, le moral social s’effondre et les forces vives fuient le pays. À ce sujet, le plan final du film est une excellente métaphore visuelle, capturée depuis le hublot d’un avion : une mer de nuages vire au cauchemar sous l’effet d’un filtre noir et blanc austère, évoquant de manière indéniable la fumée lourde des bombardements de la guerre. L’immense force de la mise en scène réside dans son utilisation de longs plans fixes. En étirant le temps, le réalisateur nous force à observer la lente dégradation des rapports humains et la paranoïa qui ronge les esprits. L’espace architectural est sans cesse exploité pour accentuer cette impression de claustration mentale. Dans la maison bourgeoise du couple, le cadre est constamment découpé par des jeux de fenêtres, de miroirs et de portes dérobées. Les corps y sont perpétuellement visibles, révélant la terrible vérité d’espionnage au sein du lieu. Tous ces espaces sur lesquels le protagoniste tente désespérément d’exercer un contrôle illusoire finissent par se retourner contre lui pour former le labyrinthe mental de ce Minotaure blessé. C’est particulièrement frappant lors d’une séquence étouffante dans l’appartement de l’amant, où une trace de sang s’étale et macule le parquet au fil des minutes, sans que le personnage principal ne semble jamais pouvoir l’arrêter, trop occupé à cacher les preuves de sa venue. Un thriller politique glacial et implacable, qui utilise l’intime pour filmer le chaos de l’Histoire en marche. Encore une fois, on remarque que la guerre, qu’elle soit historique ou contemporaine, est dans tous les regards de cette édition 2026, et elle le sera encore dans les films à venir, si on en croit notre programme de demain. Affaire à suivre !

![[Carnet de bord] Festival de Cannes 2026 • Jour 3](https://faispasgenre.com/wp-content/uploads/2026/05/Teenage-Sex-and-Death-at-Camp-Miasma-festival-de-Cannes-2026-scaled-1-350x197.jpeg)
![[Carnet de bord] BIFFF 2026 • Jours 1 et 2](https://faispasgenre.com/wp-content/uploads/2026/04/00_Ready-or-not-2-350x197.webp)
