Le Parrain


Le retour du Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) dans le catalogue Netflix est l’occasion rêvée d’évoquer un film largement considéré comme un monument indépassable de l’Histoire du septième art. La plateforme au N rouge nous fait donc une offre que l’on ne pouvait décemment pas refuser…

Un membre de la mafia s'incline devant Don Coleone magnanime dans le film Le parrain.

© Tous droits réservés

America, America…

Beaucoup de choses ont été dites à propos du film de Francis Ford Coppola, à commencer par ses qualités intrinsèques et sa gestation houleuse. De nombreux ouvrages sur Le Parrain attestent de la richesse encore intacte de l’œuvre, et la sortie récente de l’excellente mini-série The Offer (Michael Tolkin, 2022) témoigne de l’impact culturel du long-métrage en racontant de façon romancée sa conception. Cinquante-deux ans après sa sortie, le chef-d’œuvre du Nouvel Hollywood fascine encore et ses nombreux allers et retours entre les différentes plateformes de SVOD ravivent à chaque fois la flamme auprès de nouvelles générations de publics. Il faut dire que cette huitième réalisation de Coppola est au film de gangsters ce que Sueurs Froides (Alfred Hitchcock, 1958) est au thriller ou ce que La Prisonnière du désert (John Ford, 1956) est au western : un chef-d’œuvre somme dans son genre. Le Parrain est une histoire de familles. Les Corleone en premier lieu, et la « famille », celle du milieu de la mafia. Vito, le patriarche, est à la tête de celle-ci et alors qu’il est de plus en plus fragilisé par ses ennemis, il va devoir passer son pouvoir à l’un de ses enfants. Est-ce que ce sera Sonny, l’ainé impétueux ? Fredo, le faible ? Ou Michael, celui avait décidé de s’éloigner des basses affaires de sa famille ?

Plan rapproché-poitrine sur Al Pacino, la mine concentrée, dans un restaurant, lors d'une scène de négociation du film Le parrain.

© Tous droits réservés

Évidemment, ce court préambule ne saurait résumer les trois heures que dure cette fresque shakespearienne ni la force qui s’en dégage, toutefois il met en exergue les enjeux tragiques du Parrain. Un nœud dramatique vieux comme le monde qui aura séduit Francis Ford Coppola, lui qui considérait assez mal le roman originel de Mario Puzo et qui fait du film une œuvre intemporelle traitant avant tout de la famille, de sa toxicité et de la difficulté de s’en extraire. Alors tout y est plus grand que nature à cause de la nature illégale des activités des Corleone – les non-dits et les trahisons prennent ici des proportions homériques et la question de la filiation et de l’héritage y sont amplifiés par rapport au commun des mortels – c’est bien dans l’intime pourtant que Le Parrain puise toute sa force. Coppola dissèque ainsi les mécanismes de la famille telle un système féodal où les hommes font loi. À la lumière des années 2020, il serait facile de lui faire un procès en misogynie – ce qu’a d’ailleurs fait la série The White Lotus (Mike White, depuis 2021) dans une scène hilarante – mais ce serait oublier le milieu où prend place l’intrigue, un monde où les femmes n’ont que très peu voix au chapitre. De plus, Coppola s’attarde régulièrement sur la solitude et la souffrance de trois d’entre elles, du fait des hommes, Apollonia, Connie et Kay.

À la modernité et au réalisme chers au Nouvel Hollywood dont il est l’une des figures de proue, Francis Ford Coppola oppose dans Le Parrain un classicisme hérité des années 40 ou 50. Qu’il s’agisse de la direction artistique de Dean Tavoularis, sublime, ou de la photo clair-obscur de Gordon Willis, à tomber, le film est gorgé de plans iconiques empruntant parfois plus à la peinture qu’à son propre medium. Ici, le cinéaste joue avec la forme – comme il le fera, à chaque fois différemment, avec Coup de cœur (1982), Dracula (1992) ou Twixt (2011) – comme pour se rapprocher d’une esthétique digne de l’âge d’or hollywoodien. Un classicisme apparent qui traduit une volonté de normaliser, sans pour autant la cautionner, la Cosa Nostra, là où le cinéma présentait plutôt les gangsters comme des outsiders ou des marginaux. Le choix de mise en scène de Francis Ford Coppola tend donc à montrer une mafia à la respectabilité d’apparat et le fait qu’elle s’immisce dans tous les cercles de pouvoir, de l’industrie hollywoodienne aux sphères politiciennes et judiciaires. D’ailleurs, la caméra du cinéaste se montre davantage réaliste quand elle se pose dans les contrées siciliennes, où le personnage de Michael se retrouve, dans un premier temps, loin de la violence de la cellule familiale et de son vernis doré. Bien que ce soit dans ce moment le plus naturaliste de l’œuvre qu’adviendra l’élément déclencheur de la folie du cadet des Corleone.

Echange tendre entre Al Pacino et Marlon Brando dans le jardin du film Le parrain.

© Tous droits réservés

On peut d’ailleurs y voir un propos sur l’Amérique et l’illusion de son rêve de la part d’un réalisateur qui saura mettre les deux pieds dans le plat quelques années plus tard avec Apocalypse Now (1979). D’un côté le faux semblant pour les États-Unis, de l’autre une idée de la véracité pour l’Italie. Coppola, que l’on a recruté sur la base de ses origines italiennes, saisit l’opportunité d’y interroger l’histoire de sa propre famille, qu’il convoque par ailleurs devant la caméra – Talia Shire qui incarne Connie est la sœur du réalisateur, et le bébé de Michael est incarné par Sofia Coppola, sa propre fille – comme derrière – Carmine Coppola, le père de Francis, compose quelques thèmes musicaux. Ou comment une simple commande en laquelle la Paramount ne croyait pas devient un film d’auteur personnel : dans le jargon, on appelle ça un braquage, et à ce titre, Francis Ford Coppola, soutenu par le producteur Albert S. Ruddy, a parfaitement réussi son coup. Encore une fois, il faut regarder la mini-série The Offer pour toucher du doigt et comprendre les embuches qui se seront dressées devant l’avènement du projet. Comment ne pas parler, par exemple, du casting et des batailles que Coppola a menées pour imposer Marlon Brando et Al Pacino, tous les deux iconiques et indissociables du Parrain. Dans une distribution de légende – de James Caan à Robert Duvall en passant par John Cazale ou Diane Keaton – ils électrisent chacune de leurs apparitions dans des séquences devenues mythiques, comme un passage de témoin entre deux générations d’acteurs.

Le Parrain est donc une œuvre majeure et légendaire qu’il convient de voir, revoir, et de transmettre aux générations à venir. L’auteur de ses lignes trépigne d’ailleurs d’impatience que ses enfants aient l’âge de pouvoir les découvrir et de mesurer l’impact qu’un film tourné dans le dédain des studios il y a cinquante ans peut avoir encore sur un nouveau public. Il y a fort à parier que la musique de Nino Rota vous trotte dans la tête en lisant cette critique, preuve de l’empreinte indélébile du chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola sur son art. Un sommet que le cinéaste ré-atteindra à nouveau, voire dépassera, deux ans plus tard avec Le Parrain, Deuxième partie (1974), qui doublera la mise aux Oscars, avant d’obtenir deux fois la Palme d’Or à Cannes pour Conversation secrète (1974) et Apocalypse Now. Un prestige que même le plus faible mais sous-estimé Le Parrain, Troisième partie (1990) – dont l’intéressante version director’s cut, Le Parrain, Coda : La Mort de Michael Corleone, est sorti en 2020 – n’a su amoindrir. Le Parrain nous rappelle l’importance de son auteur dans l’Histoire du Cinéma.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

5 × 4 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.