Francis Ford Coppola, rien ne peut rester d’or pur


Carlotta vient de ressortir deux films majeurs et malheureusement mésestimés de Francis Ford Coppola, Peggy Sue s’est mariée (1986) et Jardins de Pierre (1987). Deux essais de la même période, les années 80, peut-être la plus tourmentée de son auteur, mais aussi la plus mélancolique. Un temps où le cinéaste semblait obsédé par la perte de l’innocence, la sienne – celle d’un ange déchu forcé de réaliser des films de commande après un échec retentissant – et celle d’une nation tout entière quelques années après la Guerre du Vietnam.

Dans une serre éclairée par la nuit et la lumière de la lune, Nicolas Cage enlace Kathleen Turner, dos à lui ; scène du film Peggy Sue s'est mariéede Francis Ford Coppola.

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Nothing Gold Can Stay

« Nothing Gold Can Stay ». C’est le titre d’un poème de Robert Frost que les deux jeunes héros du chef-d’œuvre Outsiders (F.F. Coppola, 1983) récitent devant un magnifique soleil couchant. Alors que les yeux émerveillés des adolescents subliment un peu plus le paysage de cette scène inoubliable, le spectateur prend conscience, avec eux, qu’elle n’est qu’un instant évanescent et que, comme ce soleil, la jeunesse et l’innocence des jeunes garçons seront bientôt perdues, disparues derrière l’horizon. Si nous entamons cet article par l’évocation de cette scène, c’est parce qu’elle est peut-être la plus éloquente pour illustrer le sentiment qui plane sur tous les travaux des années 80 de Coppola. Peggy Sue s’est mariée (1986) et Jardin de Pierres (1987), sortis quelques années après Outsiders, sont nimbés de la même mélancolie, si différents soient-ils. D’un côté, un conte fantastique saturé de couleurs et de reconstitutions luxueuses ; de l’autre un mélodrame sobre, implacable et pourtant deux objets racontant bien une même perte, une même désillusion tragique. Cette mélancolie s’explique sans doute d’abord par la filmographie de Coppola. Les années 80 commencent pour lui avec ce qui reste encore aujourd’hui son plus grand échec. Coup de cœur (1981), œuvre absolument visionnaire, d’une virtuosité et d’une inventivité sans cesse renversantes, fut en effet un désastre économique sans précédent dans la carrière de son auteur. Cette comédie musicale, éclairée par un Vittorio Storaro au sommet de son génie exalté et porté par la déchirante musique de Tom Waits, est autant l’un des sommets de sa carrière que l’une de ses pires malédictions. Film totalement possédé par la folie des grandeurs de son cinéaste – entre autres anecdotes ubuesques, Coppola avait fait venir un avion immense dans le studio, avant de se rendre compte qu’il ne pouvait pas y entrer, ce qui mena à des jours de reconstructions – il occasionna l’hypothèque de sa maison, ainsi qu’une campagne promotionnelle invraisemblable où la très jeune Sofia Coppola tentait d’attiser la pitié des spectateurs américains en racontant face caméra, dans des trailers embarrassants, les sacrifices de son pauvre papa. Cela n’a visiblement ému personne, et Coppola, après ça, était condamné à accepter des projets de commande pour revenir dans la lumière et éviter de sombrer définitivement.

Une femme blonde en robe de cérémonie parle à un micro, tenant un bouquet et portant une couronne sur la tête ; à côté d'elle deux hommes l'applaudissent ; scène du film Peggy Sue s'est mariée de Francis Ford Coppola.

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Peggy Sue s’est mariée n’est donc pas un projet de Coppola au départ, mais il est pourtant incontestable que de cette commande le cinéaste tire une œuvre très personnelle : la ressortie conjointe de ce dernier et de Jardins de Pierre donc permet de parfaitement saisir la cohérence de cette période dans son œuvre. En filmant d’un côté l’histoire d’une femme brisée dans sa vie adulte pouvant voyager de nouveau dans l’époque et les lieux de son adolescence, Coppola se plonge entièrement dans la mélancolie de son intrigue. La direction artistique rutilante et saturée de couleurs dépeint les années 50 comme un îlot de joie en surrégime, jamais loin de l’hystérie, et toujours inconscient des évolutions du monde les plus violentes. Une scène témoigne bien de cette inconscience, cet aveuglement volontaire : lorsque Peggy fait l’inventaire des évolutions qu’a connues le monde et l’Amérique pendant toutes ces années qui la séparent de son adolescence, elle n’oublie rien des évolutions technologiques, mais ne dit pas un mot de la Guerre du Vietnam, événement traumatisme pourtant fondamental de sa génération et qui, pour Coppola, est sans doute l’élément clé de la perte de ses idéaux. Ce point aveugle pourrait jouer contre le film, et bien des spectateurs, eux-mêmes aveugles aux subtilités des aventures de Peggy Sue délicieusement jouée par la trop rare et pourtant intense Kathleen Turner, ont pu y voir une bluette insignifiante et hystérique. La profonde grâce de Peggy Sue s’est marié se situe précisément dans cet aveuglement.

Un homme et une femme qui semble-t-il ne se connaissent pas sont dans un ascenseur, un sac de course en papier dans les bras ; leur regard est dirigé vers le haut de la cabine, comme s'ils avaient entendu un bruit ; scène du film Peggy Sue s'est mariée de Francis Ford Coppola.

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Coppola filme les années 50 de ses personnages sans la moindre distance. Le regard émerveillé de Peggy redécouvrant les décors et les voitures de son enfance lorsqu’elle vient d’y re-débarquer est l’image qui représente le mieux cette œuvre déchirante. Coppola, comme dans Coup de Cœur, n’a pas ici la main molle sur les artifices. Il les magnifie, les rend toujours plus baroques, comme pour mieux nous dire que ce nous voyons là n’est qu’un mirage. Le voyage fantastique de Peggy n’est jamais vraiment ramené à du tangible. Le scénario n’est pas exempt d’invraisemblances, et celles-ci pourtant ne servent pas vraiment la « réussite » de Peggy. Au contraire, Peggy n’a de cesse de clamer que ce voyage ne pourra rien sauver de son mariage raté. L’artificialité ici est le meilleur moyen de montrer le caractère perdu de ce paradis : qu’importe finalement que ce paradis soit un temple consumériste, ou qu’il déifie des figures naïves et vulgaires – les coupes de cheveux, les fringues et la musique en rebuteront sans doute plus d’un – ce qui compte c’est la mélancolie qui nimbe ces décors et ces corps. Faisant débuter et s’achever la fiction par deux mouvements de caméra sublimes, deux traversées de miroir où les doublures des reflets ne sont pas tout à fait synchrones, la mise en scène de Coppola ne fait qu’appuyer sur l’irréalité, l’illusion de ce qu’il représente, comme pour nous montrer qu’il filme là une chimère de bonheur, une hallucination exaltante mais peut-être terriblement vaine. Peggy Sue a beau appartenir au genre de la « comédie du remariage » – conceptualisée par Stanley Cavell, où la fiction doit être entamée par la séparation d’un couple et s’achever par sa réconciliation – il ne se termine pas si parfaitement que semble l’indiquer les derniers mots de ses personnages. Peggy retrouve bien son mari, incarné par un Nicolas Cage possédé et déchirant de candeur, mais rien ne sera comme avant. Leur bonheur apparent, et leur étreinte sur un lit d’hôpital, ne sont peut-être que des illusions de bonheur, le rappel d’un souvenir évanoui. Nothing gold can stay.

Un troupe de Marines au garde-à-vous devant les tombes d'un cimetière militaire dans le film Jardins de Pierre de Francis Ford Coppola.

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A la démesure ne craignant aucun kitsch de cet essai de 1986, le cinéaste répond ensuite par un mélodrame épuré, aussi doux dans sa façon de regarder ses personnages que dur dans la manière qu’il a de dresser son constat, au fond le même que celui animant tous ses travaux des années 80. Jardin de Pierres est donc, a priori, bien différent de Peggy Sue. Évoquant sur le mode du souvenir le destin tragique de Jack Willow, jeune soldat idéaliste tué au Vietnam, le long-métrage suit son évolution dans l’armée, en commençant par son enterrement. Comme au début de son précédent projet, Coppola entame son œuvre sur la perte. Nous connaissons donc l’issue tragique de son personnage qui tout au long de l’histoire n’aura de cesse de vouloir partir à la guerre, malgré la défiance et les conseils avisés d’un ami de son père, joué par un bouleversant James Caan. Ici donc, le Vietnam est au centre du récit, et pourtant il en est aussi le grand absent puisqu’aucune scène ne se déroulera sur le front. Comme le dit très bien Jean-Baptiste Thoret dans une passionnante présentation en bonus, Jardin de Pierres peut se voir comme le miroir inversé d’Apocalypse Now (1979). Ici, la guerre ne se joue pas dans une jungle hallucinée, elle n’a rien d’un trip opératique et envoûtant. Elle n’est filmée que dans les ravages qu’elle cause loin d’elle, dans des esprits idéalistes et dans tous les foyers américains. Si le film est bien moins chatoyant que le précédent, il n’est certainement pas austère pour autant. Jack Willow a ceci de complexe qu’il conserve toujours la même innocence. Le cinéaste et le spectateur pourraient juger de haut cette naïveté, conscients dès l’ouverture que celle-ci le mènera à sa perte, et à une mort absurde seulement quelques jours avant son retour programmé. Une mort d’autant plus annoncée que nombreux sont les personnages à lui prédire le destin tragique qui l’attend… Pourtant, Coppola ne juge jamais et adopte le regard du personnage de Ed Harris, regard lucide mais qui ne peut s’empêcher de se laisser toucher par cet enthousiasme presque enfantin qui s’exprime plus d’une fois dans des scènes d’un charme fou. Des rendez-vous amoureux chastes et sirupeux, de grands discours sur l’honneur et la nécessité de défendre son pays… Autant de choses qui pourraient être rendues dérisoires par la cruauté de cette ouverture, cette mort annoncée, mais qui n’en sont que plus émouvantes. Cette volonté de ne pas juger se voit aussi dans la manière qu’il a de filmer les conflits entre pacifistes et militaires, sans jamais véritablement prendre partie, suivant, d’une certaine manière, le mode de pensée induit par l’autre histoire d’amour de son histoire. Celle entre James Caan – militaire bourru et patriote – et le beau personnage de journaliste, visiblement plus à gauche, incarnée par Anjelica Huston.

Blu-Ray des films de Francis Ford Coppola Peggy Sue s'est mariée et Jardins de Pierre, tous deux édités par Carlotta Films.Ce mélange de tendresse – Coppola ne peut s’empêcher d’accompagner son personnage, de croire en lui et de se laisser toucher – et de cruauté – par la lucidité de sa structure tragique – est ce qui fait toute la beauté de sa vision. C’est cette même vision que nous partagent donc ces deux chefs-d’œuvre mélancoliques, bien trop méconnus encore (Jardin de Pierres n’est quasiment jamais cité dans ses films les plus importants), et qu’il vous faut rattraper de toute urgence. Les éditions de Carlotta Films sont de grande qualité. Nous avons pu nous procurer les simples éditions Blu-Ray – des packs plus prestigieux encore sont disponibles également – et ainsi profiter de remarquables masters, à chaque fois respectueux des teintes très différentes des deux métrages, celles superbement colorées de Peggy Sue, et les autres plus sobres mais non moins belles de Jardin de Pierres. Les bonus ont beau être légers, ils sont instructifs et travaillés. On relèvera donc tout particulièrement les interventions de Jean-Baptiste Thoret, toujours très en verve quand il s’agit d’évoquer le cinéma américain de cette période, et en particulier la carrière de Francis Ford Coppola. Il prend la juste mesure de ces deux réussites méconnues et leur rend un hommage particulièrement émouvant. C’est tout ce qu’elles méritent.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste et réalisateur diplômé de la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La Maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.

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