Hommes, porcs & loups


Polar violent, furieux et contestataire, aussi désabusé que maussade et rance, Hommes, porcs & loups (Kinji Fukasaku, 1964) a fait l’objet d’une sortie en Blu-Ray chez Roboto Films, alors qu’il était jusqu’ici inédit en France : critique d’un yakuza eiga pour public averti.

Ken Takakura, en sueur et effrayé, tient contre lui un des jeunes qu'il torture, hurlant, dans le film Hommes, porcs et loups.

© Tous Droits Réservés

Le ciel vaut mieux qu’une porcherie

Il y a déjà près de quatre ans que nous avions rédigé, dans l’optique de sa projection exceptionnelle au programme Aux frontières du Méliès, du cinéma éponyme de Montreuil, Battle Royale (2001), seule et unique réalisation de Kinji Fukasaku abordée dans nos lignes. Malgré tout le bien que l’on pense de ce bijou dont l’aura culte n’aura entamé, en rien, la puissance, la violence, ainsi que la mélancolie au fil des années, ce long-métrage n’est trop souvent que la face visible d’un iceberg filmique non seulement plus volumineux mais surtout encore plus captivant. Les longs-métrages de John Woo (The Killer, 1989, A toute épreuve, 1992) de Ringo Lam (City on fire, 1997), ont été récemment ré-édités par un coup de boost salvateur de l’éditeur HK Films, remettant en lumière des cinéastes fondateurs du continent asiatique. Kyoshi Kurosawa, du côté nippon, a il y a peu vu de ses réalisations – Cure (1997) et Kairo (2001) chez The Jokers – également proposées en haute définition. Le regretté Kinji Fukasaku demeure lui le parent pauvre, niant l’influence, notamment tutélaire – rappelons que c’est sa défection qui amène Takeshi Kitano à prendre les rêves de Violent Cop (1989) – de son cinéma. Wild Side avait proposé quelques DVD sur lesquels les aficionados, les connaisseurs avaient pu se jeter. Or depuis, le réalisateur est un oublié du Blu-Ray. Immense injustice, que Roboto Films – jeune éditeur scrupuleux ayant déjà les honneurs, fort mérités, d’une nomination au prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma du Meilleur Coffret et Collection DVD/Blu-ray 2025 pour son coffret Zatoichi : Les années Daiei – Partie 1 aux côtés de Shoah (Claude Lanzmann, 1985) chez Carlotta Films et de… A toute épreuve, chez HK Films, tiens – corrige avec la sortie de Hommes, porcs & loups sorti en 1964, dans sa collection Gangsters.

Kin'ya Kitaōji est assis au premier plan, l'air renfrogné ; à droite, le visage d'un de ses amis, de profil, en amorce ; au second plan, Ken Takakura, assis lui aussi, tient sa veste sur l'épaule, et regarde Kitaōji par dessus son épaule, dans une attitude désinvolte, avec des lunettes de soleil ; plan issu du film Hommes, porcs & loups.

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Trois frères grandissent dans les environs de Tokyo, dans une périphérie ressemblant davantage à nos bidonvilles européens qu’à une banlieue telle que nous la percevons aujourd’hui. Habitée par des personnes de basse extraction, notamment des éleveurs de porcs, cette zone est un repoussoir pour deux des entités de cette fratrie qui, tous les deux, font le choix du banditisme. Kuroki, l’aîné, rejoint un clan de yakuza, dans lequel il mène une carrière “tranquille”, du moins docile, tandis que Jirō, jouant avec le feu, disparaît pendant quelques années : ainsi Sabu, le puîné, demeure pour s’occuper d’une maman qui décède au début du récit, au moment même où Jirō réapparaît. Et il refait surface avec un plan en tête : il veut braquer le clan dans lequel officie Kuroki, et, avec son comparse, souhaite utiliser la bande de jeunes dans laquelle évolue Sabu. L’opération fonctionne, la petite équipe parvient à dérober une valise contenant une grosse somme d’argent liquide et de la drogue. Mais alors qu’ils sont censés tous se retrouver dans la planque – un obscur bâtiment abandonné dans la banlieue qui a vu les garçons grandir – Jirō constate que Sabu a voulu les doubler. Il a caché la valise. Dès lors, Jirō et son acolyte pas avare en violence, vont séquestrer les amis de son petit frère et lui-même. En parallèle, le clan volé demande à Kuroki de s’occuper de ses deux frères cadets ayant eu le toupet de commettre ce méfait… Yakuza eiga, film noir, brûlot contestataire, drame social, home invasion avec des fulgurances de torture porn, Hommes, porcs & loups croise les genres en les aspergeant de la révolte désespérée, du pessimisme ébouriffant de son auteur, à l’image de la complainte pop chantée/dansée par la petite bande de jeunes, “le ciel vaut mieux qu’une porcherie”, cette dernière étant bien la misère sociale, à quitter coûte que coûte, surtout quitte à trahir ses frères. Par contre, le groupe d’amis de Sabu est soudé, très soudé. C’est pour cela que chacun va être torturé, pour que l’un d’entre eux avoue où est la valise cachée : avoir de la morale est dans ce système une véritable faiblesse, sur laquelle l’ennemi appuie, comme il met les doigts dans l’engrenage qui les brise. Ce n’est que poussés dans les retranchements, et encore, trop tard, que les trois frères vont, chacun à leur manière, esquisser un début de reconnaissance familiale… Le poids sociétal et des décisions est trop lourd.

C’est pour exprimer cela que Kinji Fukasaku est, à nos humbles yeux, un des plus grands stylistes du cinéma policier. Sans négliger sa vitalité plastique, dans l’ère de son temps – on sent que la Nouvelle Vague, le free cinema  britannique et les premiers Nagisa Oshima sont passés par là – usant de la caméra à l’épaule, d’un montage dynamique, d’un abrasif noir et blanc mettant en valeur le sang et la sueur, c’est dans son admirable sens du cadrage que le cinéaste japonais impose sa patte. Rarement, au cinéma, l’aspect tentaculaire des organisations criminelles – ou pourrait-on dire, extrapolant, de toute société – n’aura paru aussi sensible : il y a très, très souvent, un personnage ou plusieurs en amorce dans les films de Fukasaku, ou au second plan de l’action, à l’arrière-plan du dialogue, quitte à devoir décadrer parfois. Ainsi toujours une présence, un regard, une silhouette rappelant les protagonistes à leurs liens humains, subis ou non, en tous cas souvent anxiogènes, voire tragiques. La séquence du vol de la valise en pleine foule, tout comme ce flux et ce reflux des badauds vivant autour de la planque, “clodos” (dixit l’un des personnages) impersonnels et muets, ne sont ainsi que des illustrations, des concentrés de cette communauté délétère. Ainsi en véritable metteur en scène au sens de metteur Blu-Ray du film Hommes, porcs & loups proposé par Roboto Films.en espace, le regard très singulier de Kinji Fukasaku s’incarne dans Hommes, porcs & loups avec une puissance formelle qui se marie à la noirceur de son propos.

Roboto Films, fidèle à ce qui est déjà une habitude pour un si jeune éditeur, livre une restauration parfaite. Aux côtés d’un livret contenant une analyse de l’auteur-réalisateur Vincent Pelisse incluant des photos du tournage, et de bandes annonces, le Blu-Ray propose par ailleurs des entretiens passionnants avec Kinji Fukasaku lui-même (en l’occurrence, plutôt interrogé sur Battle Royale, mais qu’importe) le scénariste du film Jun’ya Sato et son producteur Tatsu Yoshida ainsi qu’avec le biographe japonais du réalisateur, Sadao Yamane. Nous ne boudons pas les bonus décortiquant les films par des analystes divers et variés, mais c’est un bonheur que de voir et d’entendre, grâce à Roboto Films, les premiers concernés, et de surcroît, de ceux que l’on n’a si peu l’occasion de croiser.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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