A toute épreuve


Le dernier film de John Woo, avant son départ aux États-Unis, est ressorti en cette fin d’été, avant de conclure l’année par sa parution en Blu-Ray par Metropolitan Films dans une sublime copie. A toute épreuve (1992) est bien plus qu’un baroud d’honneur dans le Hong Kong pré-1997, “c’est l’un des meilleurs films d’action de tous les temps” comme le dit Edgar Wright dans le dernier Konbini club, et il est difficile de lui donner tort.

Tony Leung fume une cigarette, pensif, sur une banc.

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The last dance

Le distributeur états-unien Shoot Studio ! a eu l’excellente idée de négocier les droits de tout le catalogue de la société de production hong-kongaise de la Golden Princess. Merci à eux. La France voit déferler depuis 1 ans des répliques de la vague hongkongaise des années 1980 – 1990. Police Story 3 : Supercop de Stanley Tong avec Jackie Chan, dont nous avons déjà évoqué les acrobaties, les Histoires de fantômes chinois de Ching Siu-tung qui nous envoûtent à nouveau en salle en ce mois de décembre et A toute épreuve. Le dernier cadeau de John Woo au cinéma d’action HK avant la rétrocession et son départ pour Hollywood. On y trouve la quintessence de son style : des ralentis, de la violence exacerbée par son impact visuel, de l’amitié virile, de la droiture morale des films de chevalerie et des personnages héroïques combattant à l’aide de plusieurs armes à feu. “Avoir deux pistolets en action donnerait quelque chose de similaire aux battements d’un tambour” comme le dit si bien le cinéaste qui confère à chacune de ses fusillades des airs de ballets issus de l’opéra de Pékin.

Tony Leung et Chow Yun-Fat se tiennent mutuellement en joug avec leur pistolet, dans un hangar du film A toute épreuve.

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Revenons quelques années en arrière, lorsque la patte de John Woo prend véritablement forme avec Le Syndicat du crime (1986). Avant la sortie de ce classique du cinéma HK, il a eu le malheur de faire des comédies à succès et n’arrivait pas à sortir de cette prison artistique, jusqu’à finir placardisé. Tsui Hark lui permet de s’évader avec ce polar qui fut le plus grand succès du cinéma hong-kongais. Cette liberté lui permet d’enchaîner avec Le Syndicat du crime 2 (1987), The Killer (1989), Une balle dans la tête (1990), Les Associés (1991), puis A toute épreuve, soit une histoire d’amitié entre un policier prêt à tout pour arrêter les bandits, le fameux dur à cuire du titre, et un autre, infiltré, qui voit son identité se troubler à force d’être du mauvais côté du miroir. Dans les années 1990, John Woo est marqué par les faits divers provoqués par le crime organisé de son île et la guerre entre les États-Unis et le Koweït. Malgré la violence de son cinéma, il l’exècre profondément, surtout quand celle-ci fait des civils des victimes collatérales de l’armée et des criminels. Dans A toute épreuve, les civils vont se retrouver au milieu de scènes apocalyptiques.

Dans un club de jazz, des ralentis magnifient un solo de clarinette et son interprète : Chow Yun-fat. Acteur fétiche de John Woo qu’il met en scène dans une imagerie renvoyant au cinéma de Jean-Pierre Melville, à la différence qu’il n’est cette fois par une réinterprétation du Samouraï (1967) mais d’une sorte d’Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971). La taupe, Tony, devenue tueur pour la mafia, interprétée par Tony Leung, débarque dans le long métrage à bord d’une voiture décapotable dévalant le périphérique hongkongais, accompagnée par des lunettes de soleil et de la pop cantonaise. Ces deux entrées iconiques disent deux éléments essentiels : nous sommes bien dans un film de John Woo et dans une production HK des années 1990. Le récit s’articule autour de la frontière poreuse entre flic et voyou. John Woo interprète d’ailleurs un ancien flic, mentor de l’inspecteur Tequila (Chow Yun-fat), qui va essayer de lui apporter des éléments dans des échanges parsemant le film, sans nécessairement donner de réponse. Réponse qui faciliterait aussi le devoir de Tony et de sa rédemption. Après chaque meurtre, le personnage fait des grues en papier, symbole de paix, paix qu’il retrouve en s’alliant à Tequila pour combattre son ancien patron. John Woo va même plus loin dans la symbolique rédemptrice en mettant en scène la résurrection du personnage de Tony dans les sous-sols d’un hôpital, avant que ce dernier ne doive remonter à la surface, physiquement et moralement. Il n’y a pas de colombe – sauf sur une affiche – dans ce film de John Woo, mais sa foi chrétienne est bien présente !

Chow Yun-Fat glisse sur une rembarde d'escaliers avec deux revolvers dans le film A toute épreuve.

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Trois séquences, trois morceaux de bravoure dans trois lieux différents organisent le récit : la maison de thé, le hangar et l’hôpital. Dans la première, tournée plusieurs mois avant le reste afin de capter l’âme du lieu qui allait être détruit, une fusillade éclate entre policiers et gangsters avec des civils entre les balles. Outre la grande fluidité qui se dégage de la séquence, un aspect en particulier attire l’attention. Tequila pourchasse plusieurs criminels en fuite dans un escalier. Il prend à son tour cet escalier quand les fuyards lui tirent dessus. Afin d’éviter les balles et gêner par la présence d’autrui, il se jette sur la rambarde et glisse dessus en tirant. Cet effet est saisissant : Yun-Fat est amené à faire cette pirouette non pas parce que c’est « cool » – même si ça l’est – mais parce qu’il n’a pas le choix de le faire en termes d’espace. Ce n’est pas un choix post-moderne, le cinéma de John Woo est premier degré, surtout dans ces scènes d’action, ce qui renforce l’impact qu’elles ont. La séquence se finit par Tequila qui recouvert de farine – la scène se déroulant dans une cuisine – met une balle dans la tête à son adversaire. L’impact fait jaillir du sang sur son visage blanc, le transformant en ce qu’il est, un ange exterminateur du crime.

La seconde séquence se déroule dans un hangar, décor épuré de tout artifice, offrant à John Woo le loisir de mettre en scène un spectacle composé de bruit et de fureur. La scène est le lieu dans lequel Tony trahi son ancien chef, au profit d’un autre. Séquence dramatique et schizophrénique pour le personnage, il va à la fois sourire à son nouveau patron et pleurer pour le précédent. Un enchaînement d’émotions qui aurait pu être ridicule sans la performance de Tony Leung, rappelant par ailleurs l’inoubliable final de Lust Caution (2007) d’Ang Lee. A la suite de cette passe d’armes entre criminels, Tequila, seul contre tous, fait son apparition dans un affrontement dantesque. Pour capturer au mieux les mouvements des chorégraphies, John Woo filme à plusieurs caméras. Au montage, il triture l’image comme seuls les cinéastes hongkongais ont le secret à l’époque. Il use de ralentis, d’accélération, de retours en arrière, de raccords mouvement, pour immerger le spectateur dans le feu – véritablement – de l’action. John Woo peut remercier le responsable des chorégraphies, Philip Kwok, interprétant également le personnage de Mad Dog, principal antagoniste de nos héros. Le cinéaste hongkongais lui offre en retour l’allumage de cigarette le plus iconique du cinéma, dans les flammes d’une carcasse de voiture, vestige de la barbarie interlope.

Chow Yun-Fat, arme à la main, et dos contre une paroi pour se protéger des tirs, lance un regard à Tony Leung face à lui, en amorce ; plan issu du film A toute épreuve.

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La dernière séquence, celle de l’hôpital, est la plus longue, avec quasiment une heure d’action non-stop, sans frôler l’indigestion, en raison d’un renouvellement sans cesse de la mise en scène. Le climax, si tenté qu’il n’y en ait qu’un, est un plan-séquence impressionnant où l’on apprend dans les bonus du Blu-Ray que Tony Leung a été blessé durant celui-ci. Le tournage est d’ailleurs bien documenté par les nombreuses interviews, qu’elles soient d’époque ou récentes. L’échange avec l’acteur Anthony Wong – le nouveau chef mafieux de Tony – est savoureux et apporte une vision davantage macro sur les conditions de tournages de cette période. Il fallait avoir une très grande vitalité de la part des équipes de films pour tenir le rythme des 200 à 250 tournages par an sur un territoire aussi grand que la métropole lyonnaise. A l’occasion de cette sortie événement, Metropolitan Films a aussi produit le premier épisode du podcast HK revisited, un échange entre les créateurs du magazine HK, à savoir Christophe Gans, David Martinez, Léonard Haddad et Julien Carbon qui revient sur l’essentiel d’A toute épreuve. Une œuvre symbole de Hong-Kong qui, encore aujourd’hui, permet de rendre cette cinématographie éternelle.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNTIY

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