En permettant au public français de découvrir Kamen Rider, star nippone du tokusatsu méconnue chez nous, Roboto Films a mis le doigt dans l’engrenage, car il est évident qu’après avoir goûté au super-héros mi-homme, mi-sauterelle, il nous en faut plus ! Le jeune éditeur satisfait aujourd’hui notre nouvelle addiction en sortant deux moyens-métrages en Blu-Ray, Kamen Rider Zo (1993) et Kamen Rider J (1994), tous deux réalisés par Keita Amemiya, d’après le personnage crée par Shotaro Ishinomori.

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Invasion de sauterelles !

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Ces deux films sont le fruit d’une association entre la célèbre société de production Toei et le non moins célèbre fabricant de jouets Bandai. Destinées à un public moins enfantin, ces aventures d’environ trois quarts d’heure chacune marquent une évolution notable dans la franchise. Certes, le fond reste le même : il est toujours question de génies du mal qui veulent dominer la Terre avec leur cortège de monstres en caoutchouc, de disparition de savants, d’enlèvement d’enfants, de glorification de l’amitié et du courage, d’environnement (on passera sur le fait qu’un super-héros écolo roule en moto, mais les sauveurs de l’humanité n’en sont plus à une contradiction près…). Dans Kamen Rider Zo, le Mal est représenté par les « Néonoïdes » (en gros, de vilaines bestioles) créés par un savant disparu, le professeur Mochizuki. Masaru, son assistant et cobaye, se réveille dans une grotte après avoir subi diverses expériences génétiques qui l’ont transformé en Kamen Rider. Des voix l’enjoignent à veiller sur le jeune Hiroshi, le fils du scientifique (NB : les quadras reconnaîtront dans un petit rôle Kenji Ohba, l’acteur de X-Or, Hattori Kazuyasu et Toshiaki Kobayashi, 1982-1983). Si le scénario n’est guère original et que l’action est toujours menée tambour battant au mépris parfois de la cohérence, les aspects formels connaissent de plus grands bouleversements : outre une mise à jour des costumes et l’apport de nouvelles technologies, la dimension horrifique prend une ampleur considérable, signe des temps et des modes. Les emprunts à Terminator 2 : Le Jugement dernier (James Cameron, 1991) sont flagrants : le héros doit protéger un enfant d’une créature beaucoup plus puissante que lui possédant la faculté de se reconstituer après une blessure. L’utilisation d’images de synthèse renforce encore cette évidente référence. Predator 2 (Stephen Hopkins, 1990) et Alien 3 (David Ficher, 1992) sont également passés par là, mais davantage dans les aspects visuels que scénaristiques : Doras, le premier monstre croisé par l’homme-sauterelle, est un chasseur impitoyable, effrayant et gluant. Pour la première fois peut-être, l’ennemi est plus redoutable que ridicule. Malgré un budget qu’on devine assez limité, Kamen Rider Zo séduit aussi par la cohabitation entre des procédés ancestraux comme la stop-motion et des technologies plus modernes (animatronique et CGI), ainsi que par le grand soin apporté à la réalisation de certaines créatures – la monstresse arachnide, par exemple, a dû effrayer plus d’un enfant. La pyrotechnie se fait plus réaliste aussi : les explosions ne ressemblent plus à de simples gerbes d’étincelles inoffensives. Exit aussi les kaiju qui explosent et les inévitables carrières désaffectées, bien pratiques au demeurant, au profit de paysages urbains ou naturels. En somme, la saga a perdu de sa légèreté, son aspect aussi routinier que rassurant s’est dilué dans une « réalité » plus sombre.

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Si l’équipe qui réalise Kamen Rider J l’année suivante change peu, le résultat est toutefois plus classique et nettement moins « terrifiant ». Le scénario, bien sûr, est conforme aux canons du genre : la Terre subit de grands cataclysmes et des extinctions massives (on apprend enfin pourquoi les dinosaures ont disparu !), en fait l’œuvre de la vilaine Fog Mother qui se prépare à lâcher ses monstres sur la Terre. Pour accomplir un rituel destiné à les réveiller, elle doit procéder à un sacrifice. C’est pourquoi trois de ses envoyés à forme humaine capturent Kana, une enfant, et laissent son grand frère pour mort. Le corps de ce dernier est récupéré par deux « Terra-Humains » et leur messagère, une sauterelle nommée Berry. Ils ressuscitent le jeune homme et font de lui Kamen Rider J (on sait maintenant d’où vient le signe de Jul !). Là encore, les références au cinéma occidental de science-fiction sont nombreuses, telle cette éclosion d’œufs façon Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979) ou ce kaiju à sabre laser. Le budget est également un peu plus élevé que pour un épisode de base : les décors sont soignés et les effets visuels plus variés – les kaiju peuvent voler, ce qui implique une logistique plus conséquente à base de câbles et de poulies. Mais c’est un procédé vieux comme le tokusatsu qui fait son apparition pour la première fois dans la série : la scène de gigantisme. En France, hormis les longs-métrages qui mettent en scène des créatures préhistoriques (Godzilla, Rodan, Mothra, de Ishirô Honda, respectivement 1954, 1956 et 1961, Gamera, de Noriaki Yuasa, 1965…), les petits Français de l’époque se souviennent surtout de Spectreman (Sôji Ushio et Daiji Kazumine, 1971-1972) qui grandissait systématiquement pour affronter son adversaire dans le combat final. Les mêmes procédés sont repris ici : ralentis, contre-plongée et destruction en pagaille de modèles réduits d’immeubles, pour le plus grand plaisir des amateurs.
Outre un poster et un livret signé Julien Sévéon, les suppléments sont tous dignes d’intérêt. Une mini-aventure de neuf minutes intitulé Kamen Rider World (Katsuya Watanabe, 1994) met en scène les deux combattants (J et Zo) dans un affrontement mené en deux temps trois mouvements contre le Roi centenaire, un super vilain en armure. Les commentaires audios sont signés Fabien Mauro, qu’on ne présente plus, et Paul Gaussem, critique sur Dark Side Reviews. Ils décortiquent le phénomène Kamen Rider et donnent une multitude de détails sur l’historique, le contexte et la production des deux moyens-métrages. Les making of d’époque, qui s’apparentent surtout à des films publicitaires, ont tout de même le mérite de montrer l’envers du décor : la réalisation des trucages, les cascades (on découvre que le tournage pouvait être dangereux pour les acteurs eux-mêmes !), la machinerie du plateau, tout un savoir-faire artisanal à l’ancienne, en somme. Ils contiennent aussi des entretiens avec le réalisateur Keita Amemiya et des techniciens comme Nubuo Yajima, figure des effets spéciaux des tokusatsu et chargé des scènes de gigantisme dans Kamen Rider J. Des bandes annonces et des spots TV complètent le matériel supplémentaire d’époque.
Avec ce second coffret très attendu – qui en annonce d’autres, il faut le souhaiter ! – Roboto Films nous offre, à travers l’emblématique Kamen Rider et par l’intermédiaire de nombreux bonus, une nouvelle plongée dans cet univers si particulier des super-héros nippons, mélange unique entre l’influence des comics américains d’après la Seconde guerre mondiale et la tradition japonaise, sa mythologie, ses samouraïs, ses contes populaires. Du fait de sa longévité, la carrière de l’homme-sauterelle est un laboratoire idéal pour analyser l’évolution du genre et indirectement celle de la société à laquelle il appartient. Car s’il paraît monolithique dans sa réalisation et dans ses thèmes, guidé parfois par des impératifs vulgairement économiques comme la vente de jouets, le tokusatsu n’a cessé de grandir et de s’adapter aux mutations, gagnant en maturité et se nourrissant en permanence de nouvelles influences, souvent occidentales, tout en restant fidèle à sa spécificité insulaire.



