Primate   Mise à jour récente !


Les animaux tueurs sont de retour ! Après les récents Dangerous Animals (Sean Byrne, 2025) et Anaconda (Tom Gormican, 2025), Hollywood élargit le bestiaire en ce début d’année avec Primate (Johannes Robert) dans lequel un chimpanzé enragé s’emploie à trucider une bande de jeunes dans une villa hawaïenne. La promesse d’un spectacle jouissif et régressif semble tenue. Mais n’y avait-il pas mieux à faire avec ce singe ?

Au premier plan, dans une lumière clair-obscur lunaire, une jeune femme côté conducteur d'un véhicule ; elle regarde devant elle et ne remarque pas, derrière elle, sur la banquette arrière, le primate qui la fixe, menaçant.

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La bebête qui singe

Il faut reconnaître à Johannes Robert une certaine humilité. A l’heure où Hollywood tente de revitaliser les genres cinématographiques à coups d’ironie méta et de glacis progressistes, le réalisateur de 47 meters down (2017) assume un premier degré et une brutalité digne d’un cinéma d’horreur à l’ancienne. En 1h28, Primate déroule son implacable programme, sans jamais dévier de son pitch de départ : une bande de jeunes reclus dans une villa isolée va devoir survivre aux assauts sanglants d’un chimpanzé enragé. On pourrait développer davantage en précisant que Ben, le chimpanzé en question, est un animal domestiqué, capable de communiquer avec les humains. Aux yeux de notre héroïne Lucy et de sa sœur Erine, il est même considéré comme un membre de la famille. Mais préciser cela, c’est déjà mettre le doigt sur les limites d’un film qui n’exploite jamais sérieusement ces propres pistes narratives, tout préoccupé qu’il est à soigner sa mise en scène horrifique. Pourtant, en choisissant de mettre en scène un chimpanzé, on s’attendait à ce que Primate développe un antagoniste au caractère ambigu à même de faire dérailler un genre aussi balisé que le film de prédateurs. En effet, le choix d’un tel animal n’a rien d’anodin car contrairement aux serpents, aux requins ou aux crocodiles, le singe ne représente pas une altérité absolue. Au contraire, c’est un miroir ! La plupart des productions  mettant en scène des singes hostiles, de Link (Richard Franklin, 1986) à  Incidents de parcours (George A Romero, 1988) en passant par le dérangeant documentaire Project Nim (James Marsh, 2011), jouaient d’ailleurs de cette troublante proximité entre nos deux espèces pour mieux questionner la nature humaine. Il n’en sera rien ici ! 

Au bord d'une piscine, au pied d'une paroi rocailleuse, quatre jeunes font face à un chimpanzé dans le film Primate.

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Passé cette relative déception, il faut reconnaître que l’on s’amuse beaucoup devant Primate ! Le film est conçu comme une véritable attraction, laissant de côté le développement de personnages et l’identification pour mieux miser sur l’immersion physique et la participation active du spectateur. Les diverses scènes d’exposition dialoguées ne sont qu’un prétexte pour déployer une géographie claire et suffocante. On découvre nos protagonistes dans l’allée exiguë d’un avion de ligne avant d’être débarqués sur l’île d’Hawaï puis transportés dans une villa somptueuse à flanc de falaise. La maison familiale des Lambert, îlot de civilisation perdu dans la jungle luxuriante, est conçue comme un espace hybride et symbolique. Ses différents niveaux renvoient à la verticalité de la végétation environnante tandis que les murs vitrés brouillent la frontière entre la domesticité et le monde sauvage. Même la piscine à débordement, située en dans une cavité rocheuse, fait office de grotte artificielle. Un décorum exotique qui avoue sa dimension factice et dont Johannes Robert exploite avec méthode chaque recoin, chaque accessoire afin de construire une dramaturgie pratique et viscérale. Un soin particulier est accordé à la séquence de la piscine, seul refuge possible pour nos protagonistes confrontés à un chimpanzé enragé qui ne supporte plus la vue de l’eau. A l’unité de lieu s’ajoute alors l’unité de temps, car le séquence s’étire et se reconfigure sans cesse au rythme des assauts du primate.

A priori, le chimpanzé n’est pas l’animal le plus spectaculaire pour un film de prédateurs. Sa force et son adresse naturelle en font pourtant un adversaire redoutable et les scènes de mise à mort ont ceci de glaçant qu’elles ont toutes à voir avec la mutilation du visage humain : peau scalpée, têtes écrasées, mâchoire décrochée etc. Les belles gueules de la jeunesse américaine se retrouvent maltraitées par les mains expertes de Ben dont l’identité glisse rapidement vers celle du monstre sans jamais non plus céder au surnaturel. Un jeu plastique sur les surfaces et les voiles déforment le visage du primate et accentuent son instabilité mentale à mesure que la maladie le ronge. Mais plus encore que le monstre, c’est dans la figure du serial killer qu’il faut trouver la clé du film. C’est là que le choix du singe prédateur s’avère payant ! Si Roberts a pu confier lors d’interviews récentes que Primate était sa déclaration d’amour à Cujo (Lewis Teague, 1983), c’est en convoquant les codes du slasher tout autant que ceux du film d’animaux tueurs que le cinéaste confère à sa créature une identité troublante. A travers de références appuyées à Halloween (John Carpenter, 1978), Scream (Wes Craven, 1997) ou même Shining (Stanley Kubrick, 1980), le long-métrage révèle son véritable ADN. Le fait que l’animal soit incarné avec brio par un acteur en costume achève de rendre poreuse la frontière entre le tueur humanoïde et le singe enragé. Dans la fameuse scène du lit baldaquin dont on taira l’issu, la symbolique du viol d’autant plus explicite qu’elle renvoie autant aux allégories sexuelles de King Kong (Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, 1933) qu’à celle du tueur au couteau.

Johnny Sequoyah accroupie, dans le salon de la villa du film Primate, dans l'attente.

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On peut tout de même regretter que Primate ne creuse pas davantage la voie ouverte par Dangerous Animals. L’originalité du film de Sean Byrne était de réactualiser la figure du requin au cinéma à l’heure où notre lien avec le vivant se doit d’être totalement repensé. Il ne sacrifiait pas pour autant pas aux impératifs de spectacle, mais il déplaçait la violence du côté de l’humain via, justement, la figure du serial killer ! Dans Primate, Roberts s’enferme dans une représentation efficace mais datée de l’animal tueur. Aussi dangereux qu’il soit, Ben le chimpanzé n’avait rien demandé et paie pour la stupidité des humains. Or, le récit s’attarde peu sur son triste sort et préfère réhabiliter le père fautif et incompétent pour mieux célébrer en bout de course des valeurs familiales conservatrices. On a beau apprécier ce petit shot d’horreur nostalgique et régressif, nous ne sommes plus dans les années 1980 !


A propos de Clément Levassort

Biberonné aux films du dimanche soir et aux avis pas toujours éclairés du télé 7 jours, Clément use de sa maîtrise universitaire pour défendre son goût immodéré du cinéma des 80’s. La légende raconte qu’il a fait rejouer "Titanic” dans la cour de récré durant toute son année de CE2 et qu’il regarde "JFK" au moins une fois par an dans l’espoir de résoudre l’enquête. Non content d’écrire sur le cinéma populaire, il en parle sur sa chaîne The Look of Pop à grand renfort d’extraits et d’analyses formelles. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riSjm

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