[Carnet de bord] PIFFF 2025 • Jours 3 et 4


Les films passent et ne se ressemblent pas au PIFFF 2025. Carnet de bord de la troisième et quatrième journée de festival.

Jour 3 • A mourir de rire

Gros plan sur une femme au sourire effrayant, éclairée en clair-obscur dans le film Crazy old Lady projeté au PIFFF 2025.

« Crazy old Lady » de Martín Mauregui © Tous droits réservés

Comme ont commencé à le relever certain·es observateur·rices, il doit y avoir quelque chose dans l’air du temps et ce n’est pas franchement réjouissant, pour qu’autant de films d’horreurs récents prennent pour objet de terreur les vieilles personnes et particulièrement le corps des femmes âgées. Est-ce le relent d’un petit culte à la jeunesse et aux peaux parfaites qui revient nous hanter en cette période troublée ? C’est en tout cas avec cette légère appréhension qu’on se lance dans Crazy Old Lady, comédie très noire de Martín Mauregui présentée en compétition. Pour son premier film, l’Argentin s’est bien entouré et peut compter sur J.A. Bayona à la production et sur l’immense Carmen Maura, collaboratrice de longue date de Pedro Almodóvar tenant ici le rôle principal. Laura est inquiète pour sa mère Alicia, qui vit isolée dans sa grande maison et qui n’a plus toute sa tête. Elle demande à son ex-mari Pedro de bien vouloir veiller sur elle le temps d’une nuit. Pas de chance pour lui, Alicia le prend pour un fantôme de son passé avec qui elle a des comptes à régler… Ce n’est pas tant le corps d’Alicia qui intéresse Mauregui, tout au plus son désir qui apparaît comme une transgression. Plutôt, le film s’embarque dans un quasi-huis-clos alternant entre rire nerveux et vraie angoisse. Le résultat tendrait à s’enfermer un peu sur lui-même (à l’image des mots qu’Alicia répète en boucle), mais bascule à la fin son angoisse vers le traumatisme d’une violence inattendue et toute masculine. On riait jaune et on finit par ne plus rire du tout.

Le duo de comiques du film Mort de rire de Alex de la Iglesia en plein numéro à la télévision.

« Mort de rire » de Alex de la Iglesia © Tous droits réservés

Témoin plus ancien du goût très prononcé des Espagnols pour la comédie noire, le PIFFF enchaînait avec Mort de rire, farce trop méconnue d’Álex de la Iglesia réalisée en 1999. Dans les années 1970, Bruno et Nino forment un duo comique dans lequel Bruno gifle Nino… Et c’est tout, mais ça cartonne à la télévision. Les années passent et la rivalité, puis la haine, grandit entre les deux comédiens qui élaborent chaque fois le pire pour nuire à l’autre. Après le succès considérable du Jour de la bête en 1995 et la réalisation de Perdita Duranga en 1997, Álex de la Iglesia souhaite s’engager dans un projet qu’il considère comme mineur. Mais le résultat reste l’une de ses œuvres les plus abouties et se montre particulièrement généreux. Iglesia réduit au maximum les mécanismes de la comédie et de la célébrité pour révéler toute la brutalité dans le processus, la violence qui ressort quand le rire sonne creux. À la manière d’un conteur un poil cruel, il nous embarque sur plusieurs décennies, depuis les années Franco jusqu’à la télévision reine des années 1990, et pousse tous les curseurs à fond. Surtout, son extraordinaire duo d’acteurs tragi-comiques, sublimes minables, aurait tout à fait sa place au sommet des grandes vedettes pathétiques du cinéma au côté du King de la comédie campé par Robert De Niro pour Martin Scorsese en 1982. Nino, Bruno et leur obsession à vouloir tirer chacun la plus miteuse des couvertures à soi.

Un androïde met un coup de poing au visage d'un autre androïde, crachant du sang, dans Junk World de Takahide Hori.

« Junk World » de Takahide Hori © Tous droits réservés

Rupture de ton radicale pour la suite de la compétition avec Junk World, la suite, huit ans plus tard, de Junk Head, que Fais pas Genre avait découvert à l’Étrange Festival 2021 dans une version remontée. Pour vous la (re)faire courte, son réalisateur autodidacte Takahide Hori a passé dix ans à réaliser le premier court-métrage Junk Head 1 dans son coin avant de le diffuser et d’obtenir un peu d’aide pour sa version longue, Junk Head. Le film, dystopie d’animation absurde et trash, obtient un petit statut culte et permet à son créateur de se lancer dans le second volet de ce qu’il espère être une trilogie, avec donc Junk World. Il est cette fois accompagné par une bien plus grosse équipe : six personnes. Que vaut donc cette suite qui prend place des millénaires avant le premier épisode ? Elle suit les péripéties d’un petit groupe d’humain, de clones et de robots tentant d’échapper à une attaque terroriste dans le monde souterrain. De leur survie dépend l’avenir, le présent et même le passé de toute l’humanité. De gros enjeux, donc. Avec cette suite, l’ambition de Takahide Hori est très claire : étendre son univers et repousser au maximum les limites narratives contraintes par la forme, le stop-motion et ses moyens financiers. Ce que l’on gagne donc en mythologie se fait parfois aux dépens de l’énergie punk et anarchique du premier volet qui s’enfonçait à toute vitesse dans les labyrinthes souterrains sans que l’on puisse jamais prédire où le film nous emmenait. Au contraire, le cinéaste prend le contre-pied de l’exercice et nous surprend par quantité de dialogues et de détours narratifs et temporels qui lui permettent de sans cesse étoffer son long-métrage tout en resserrant au maximum l’action à quelques lieux clés sur lesquels concentrer le travail des décors. Cette histoire de boucle temporelle nous donne presque un film puissance 2 qui a envie de se doubler et redoubler. Pas toujours le plus digeste, donc, mais une œuvre drôle et fascinante valant au moins pour son extraordinaire travail créatif, comme le premier, heureusement mis à l’honneur dans son générique/making-of.  

Jour 4 • Le voir pour le croire

Une jeune femme aux cheveux bleus et avec de fines cornes sur la tête rêvasse accoudée dans sa baignoire ; scène du film Appofeniacs projeté au PIFFF 2025.

« Appofeniacs » de Chris Marrs Piliero © Tous droits réservés

Annoncé comme une petite bombe et déjà plébiscité dans de nombreux festivals, Appofeniacs se présentait ici en compétition et accompagné à Paris par son réalisateur, le clippeur Chris Marrs Piliero, connu notamment pour son travail avec Britney Spears ou Ariana Grande. La prémisse est intrigante : un jeune homme sème le chaos en réalisant des deepfakes compromettant, simplement… Parce qu’il le peut. Un cruel jeu de domino se met en place et personne n’en sortira indemne. On reconnaît chez le réalisateur une trajectoire assez proche de celle empruntée par Joseph Kahn, grand nom du clip, lorsqu’il s’était attelé à Detention (2011), comédie gore et fou-furieuse qui avait su à sa façon capter quelque chose de son époque et du cinéma des années 2010. Appofeniacs semble à son tour vouloir saisir les grands enjeux contemporain de l’image en prophétisant la manipulation par le deepfake comme la grande menace sur la réalité et le sens collectif qu’on lui prête. Sans doute que le sujet tient à cœur à Chris Marrs Piliero, or à l’arrivée, le film s’en sert surtout comme un « amusant » ressort narratif à même de lancer et relancer son jeu de massacre. La grande influence de Quentin Tarantino (de l’aveu du cinéaste) se fait par moment lourdement sentir et on a du mal par moment à sortir du parfait exercice de style. La copie est propre, gore et décomplexée comme le veut sa note d’intention, mais on espérait peut-être un petit commentaire derrière.

The Holy Boy PIFFF

« The Holy Boy » de Paolo Strippoli © Tous droits réservés

De croyance, il en est aussi question avec un autre réalisateur ayant fait l’honneur de sa présence, l’Italien Paolo Strippoli, pour nous présenter The Holy Boy, nouveau film en compétition qui était présenté plus tôt lors de la dernière biennale vénitienne. Parfois annoncé comme le renouveau du cinéma de genre italien, c’est peut-être beaucoup demander à un film qui par ailleurs nous offre une histoire de foi et d’emprise assez passionnante. Sergio, un professeur de sport anéanti par la perte de son fils, est muté à Remis dans « La valle dei sorrisi » (titre original du film, « la vallée des sourires »), un coin perdu du nord de l’Italie où personne ne semble malheureux. Il en découvre la raison en Matteo, adolescent timide au pouvoir extraordinaire :  il suffit de l’étreindre pour ne plus souffrir. Matteo est donc un « intouchable » à qui on ne demande pas vraiment son avis, mais sa complicité avec Sergio va peu à peu lui permettre de s’affirmer et de développer d’autres pouvoirs bien plus inquiétants. Comme nous l’informe Paolo Strippoli a la fin de la séance, il n’a pas voulu faire des habitants du village de mauvaises personnes, simplement dépeindre une humanité qui se perd dans son refus à la souffrance. Cette atmosphère lourde de conséquence est très bien rendue tout au long d’un récit qui prend son temps pour établir autour de Matteo un véritable contrôle coercitif de son corps qui ne dit d’abord pas son nom. C’est profondément dérangeant et ça devient d’autant plus pervers avec Sergio qui, tout en essayant de libérer l’enfant, ne fait que projeter à son tour ses propres désirs de rédemptions. On sent dans The Holy Boy le poids trop écrasant d’une structure religieuse et sociétale, que l’enfance italienne du réalisateur aura forcément inspiré (de ses propres mots) et qui finit par étouffer celleux qu’elle se plaît tant à glorifier. Les habitants de Remis auront sanctifié Matteo lorsque ce dernier n’est qu’un adolescent (presque) comme les autres, ce que Paolo Strippoli n’oublie jamais dans son écriture touchante et inquiétante.


A propos de Elie Cimolino

Si on ne l'avait pas laissé farfouiller aussi longtemps parmi les dvds à 0,50 cts d'un cash converter, sa vie et ses études auraient pu être très différentes. C’est là qu’est née sa passion pour le cinéma bis, les vieux films d'action et les bizarreries de tous les continents. C'est pas sa faute, il cherche juste des films sincères. Si en plus ils peuvent être drôles ou bien sanglants, c'est encore mieux !

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