Terrifier 2


Enorme carton-surprise au box-office US, Terrifier 2 est sorti en France tout auréolé de son buzz : critique du deuxième volet d’une saga qui en comporte en fait trois et dont le dernier tout bruyant est, peut-être, le moins bon.

Art le Clown dans un magasin de farce et attrapes, à côté d'un étalage de lunettes de soleil ; il semble s'esclaffer ; scène du film Terrifier 2.

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Jeux du cirque

Plan rapproché-épaule sur Sienna Shaw, dans la boutique de farce et attrape, vue de dos qui regarde derrière son épaule, la mine inquiète ; issu du film Terrifier 2.

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Tout a commencé avec un tweet de Stephen King daté du 20 octobre 2022 : « Terrifier 2 : Grossin’you out old-school ». Le maître de l’horreur littéraire en prescripteur d’opinion de choix contribua ainsi grandement au véritable buzz que le long-métrage de Damien Leone a suscité outre-Atlantique. A moins que de l’œuf ou la poule, Stephen King l’ait vu suite à un bouche-à-oreille déjà très favorable ? Quoi qu’il en soit, en ayant rapporté 12 millions de dollars pour un budget de 250 000, Terrifier 2 renoue avec un des grands mythes de nos cinémas de genre : le petit tour de force indépendant qui casse le box-office en deux. De La nuit des morts-vivants (George A. Romero, 1968) à Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1973) en passant par Halloween (John Carpenter, 1978) Evil Dead (Sam Raimi, 1982) ou Le Projet Blair Witch (Daniel Myrick & Eduardo Sánchez, 1999),  des succès sortis de nulle part faits par des mains vaillantes et plus ou moins inconnues ont contribué tant à la rentabilité du genre qu’à sa reconnaissance critique – si l’on parle des trois premiers exemples en particulier, des œuvres historiques. ESC Distribution et Shadowz ont fait le pari de surfer sur la vague Terrifier 2 aux États-Unis, on l’a dit bien aidée par la promo de King, mais aussi par sa réputation de film extrême ayant provoqué des malaises et autres vomissements, pour le coup un type de promotion dont on n’a déjà que trop l’habitude au point que l’on peut s’étonner qu’il fonctionne encore. Le public français a ainsi découvert le 11 janvier 2023 le second volet d’une saga qui en compte en réalité trois, sans, potentiellement, avoir eu vent des précédents.

Votre serviteur est dans un cas un peu différent. De par sa posture de privilégié dans les très hautes sphères de la cinéphilie – ou juste d’un gars inscrit à des newsletters – il a été informé du buzz des semaines avant la sortie en salles initialement prévue en décembre 2022 puis repoussée. Ce qui lui a permis, donc, de se confronter à l’intégralité de la trilogie dans son sens chronologique avant d’aller voir Terrifier 2 au cinéma. Pas d’effet de surprise en salles, hélas serait-on tenté de dire, car il semble que l’étonnement soit pour beaucoup dans la réception d’un long-métrage, en particulier auprès des aficionados de cinéma de genre, qui en soit est bardé dé défauts et peut-être bien moins réussi que les deux volets qui l’ont précédé…Commençons par le début. Damien Leone vient à peu près de nulle part. Sa page IMDB indique qu’il a d’abord travaillé comme responsable des effets spéciaux sur plusieurs courts-métrages et longs de série B – un amour pour le trucage qui sera palpable dans ses travaux postérieurs, la générosité des effusions de chair et de sang semblant effectuées en plateau, sans effet numérique. Le passage derrière la caméra en tant que réalisateur justement, c’est avec The 9th Circle (2008, visible ici sur Youtube), l’histoire d’une jeune femme prise au piège d’un rituel ésotérique sanguinolent juste après avoir croisé un étrange clown dans une salle d’attente : on a là la première apparition d’Art le Clown, le boogeyman de Terrifier 2. Dans The 9th Circle toutefois, son rôle ne s’apparente qu’à une silhouette surréaliste, de passage.

Ses véritables faits de gloire seront visibles dans l’anthologie All Hallow’s Eve (2013) premier long-métrage de Leone cinéaste. Art est présent dans tous les segments : The 9th Circle est le premier chapitre ; Art apparaît en clin d’œil, sous la forme d’un tableau, dans le second ; enfin il est la star du dernier. Le clown est ainsi le maestro de ce qui est à nos modestes yeux un des slashers les plus étonnants de l’histoire du genre. All Hallow’s Eve bouscule le spectateur le plus aguerri à la fois par une cruauté sans nom lorgnant vers le torture porn, et par son dosage dans le mélange des genres puisqu’on traverse la science-fiction, l’ésotérique, enfin le délire méta à la Ring (Hideo Nakata, 1999), mais toujours, toujours, dans l’état d’esprit de faire un slasher direct, angoissant, terrible. Don d’un cinéaste que l’on devine passionné, bourré d’idée qu’il arrive à faire gober alors qu’il n’a pas un rond, All Hallow’s Eve est le plus beau rejeton des trois films mettant en vedette Art le Clown, l’épisode de la saga qui fait le plus avancer son genre et le bout de cinéma qu’il représente avec lui. L’auteur-réalisateur en ressort conscient du potentiel de son méchant : il lui offre en 2016 les honneurs d’un récit qui lui est entièrement dédié, toujours auto-produit, Terrifier. Moins surprenant que All Hallow’s Eve, Terrifier premier du nom n’en est pas moins un excellent slasher qui réussit l’exploit de la fraîcheur. Simplicité du dispositif – un jeu de massacre dans un immeuble désaffecté le jour d’Halloween – ne s’encombrant pas de psychologisme – les personnages sont très peu travaillés – c’est surtout une ode à son personnage de tueur de plus en plus fascinant, sadique mais aussi drôle dans un humour noir à la Chucky ou Freddy Krueger, gratiné de gore sans occulter la précision de la mise en scène. Il est d’ailleurs particulièrement question de mise en scène, tant ce Terrifier se construit sur les jeux et donc, la mise en scène déployée par Art pour accomplir sa cruauté : on rappelle que le clown vient de l’art du spectacle… Le coup d’éclat du spectacle étant (spoil alert) la formidable scène d’assaut final, où l’on assiste au premier suicide d’un tueur de slasher, Art le Clown se posant là en metteur en scène absolu… On a frôlé le coup de maître, cependant le cinéma d’horreur étant une industrie, le scénariste-réalisateur s’empressera d’annuler cette mort via une résurrection qui ouvre grand la porte à, enfin, Terrifier 2.

Plan rapproché-poitrine sur un Art le Clown souriant, faisant coucou, alors qu'il est abondamment tâché de sang, issu du film Terrifier 2.

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Terrifier 2 se déroule aussi le jour de Halloween. Il nous projette auprès de la famille Shaw, composée d’une mère veuve qui élève seule ses deux enfants Sienna (fin d’adolescence) et Jonathan (ado). Les événements tragiques provoqués par Art le Clown dans le chapitre précédent font l’objet d’une retombée médiatique importante, et le tueur est le sujet d’une fascination au point que le jeune Jonathan envisage de se déguiser comme lui. Damien Leone pioche ici dans Halloween forcément et dans la saga Scream (Wes Craven 1996-2011, puis Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett 2022- en cours) avec son tueur qui devient lui aussi une célébrité et même la vedette de films dans le film, les fameux Stab. Comme Ghostface, Art le Clown profitera de cette aura pour marquer son retour aux affaires… Par le choix de prendre Sienna pour personnage principal, une adolescente se structurant dans une cellule familiale heurtée par un trauma – la mort du père d’une soi-disant tumeur au cerveau qui le faisait délirer – , et les thématiques que cela induit – la filiation, les fameux “rapports compliqués” entre l’ado et sa mère – le cinéaste ne fait pas non plus dans l’originalité pour un postulat de départ. Leone, cela dit, se fixe une ligne et s’y tient : là où toutes les apparitions antérieures d’Art le Clown s’incarnaient dans des slashers adultes dans lesquels il avait toute la place – il était sans aucun doute le vrai personnage principal – Terrifier 2 va au bout de sa logique adolescente en revêtant les atours du teen movie de plus en plus fantastique, jusqu’à se conclure dans un univers super-héroïque/heroic fantasy, mêlant récit initiatique, féminisme, prophéties. Un développement très audacieux qui rabat complètement les cartes de la saga, et toujours ce mélange des genres détonants chers à son auteur. Mais en cette approche Damien Leone peut donner le sentiment de se tirer une balle dans le pied, car l’on peut penser que son cheval de course ne saurait être une jeune damoiselle wonder-womanesque sortie d’on ne sait où dans son univers, mais bien le boogeyman, Art le Clown dont les apparitions et autres séquences de meurtres scènes font office de perturbateurs du récit plus qu’autre chose, destinés à nous donner la dose de dégoût de rigueur (pour le coup, il y va franco, à nouveau). Nécessité pour un auteur de montrer qu’il est maître de son monde, bien que son budget ait grimpé depuis le premier volet ? Clin d’œil mercantile à un public adolescent cible privilégiée des productions d’horreur ? Délire personnel mal dosé, ou gros dérapage risible…L’annonce d’un Terrifier 3, voire d’un quatrième épisode, nous éclairera peut-être.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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