Syndicat du meurtre


Artisan souvent mal considéré par l’Histoire du cinéma, John Guillermin a pourtant réalisé quelques films marquants comme La Tour infernale (1974) ou assez efficaces tels que King Kong (1976) ou Mort sur le Nil (1978). Aujourd’hui, Elephant Films nous invite à découvrir l’une de ses réalisations les moins connues : Syndicat du meurtre (1968). Un film noir sous influence directe du plus célèbre des espions – James Bond – qui venait d’investir le grand écran…

George Peppard regarde son verre en souriant, dans un bar ; scène du film Syndicat du meurtre.

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Le petit sommeil

Alors que nous sommes toujours friands de redécouvrir le cinéma d’espionnage des années 60, Syndicat du meurtre (John Guillermin, 1968) s’impose comme un objet de curiosité, singulier et inégal. Réalisé quelques années avant que Guillermin ne devienne le cinéaste du spectaculaire de La Tour infernale (1974) ou King Kong (1976), ce film se situe au carrefour du thriller politique, du film noir et l’espionnage à la sauce Guerre Froide. En résulte une œuvre dont la facture technique impressionne par son sérieux et sa rigueur, mais dont l’intrigue s’éparpille à mesure que le long-métrage avance, au point parfois de diluer notre implication émotionnelle de spectateur. Il y est question du détective privé new-yorkais Peter Joseph Detweiler, dit « P.J. », le titre original du film, qui cherche à se refaire financièrement et accepte de servir de garde du corps à Maureen Preble, maitresse d’un millionnaire peu scrupuleux. Évidemment, P.J. commence à tomber sous le charme de sa cliente, mais se rend compte que celle-ci et son amant sont les instigateurs d’une grande machination visant à éliminer l’entourage du riche homme. P.J. va être accusé des crimes et va chercher à laver son honneur et confondre les amants. 

Gayle Hunnicutt regarde amoureusement un homme vu de dos, dans le film Syndicat du meurtre.

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Dès les premières minutes, John Guillermin impose un ton : une atmosphère tendue, des cadrages précis et un sens de l’action venant poindre de-ci et de-là. On comprend que l’objectif est de créer un climat d’angoisse paranoïaque où personne n’est tout à fait fiable et où les apparences masquent des intentions troubles. La mise en scène évite tout effet tapageur en privilégiant l’efficacité narrative, des plans courts, des déplacements de caméra élégants dans des décors bien pensés. Syndicat du meurtre se distingue sur ce terrain. Certaines séquences sont même remarquables dans leur façon de manier le cadre et jouer avec les reflets. Sans frime aucune, le long-métrage impressionne par la qualité de certaines d’action qui n’ont pas pris beaucoup de rides – on pense à la séquence dans le métro où un homme menaçant termine accroché au wagon – et une esthétique à la croisée des chemins. On ressent l’influence inévitable d’un phénomène d’alors, James Bond, mais son côté « pop » est contrebalancé par un ton néo-noir qui en fait un objet quasiment hybride pour l’époque. La réalisation est donc le gros point fort de Syndicat du meurtre – prouvant par la même occasion John Guillermin peut être un excellent artisan ! – qui n’a malheureusement les mêmes qualités d’écriture. 

Car si la caméra du cinéaste sait jongler entre différentes tonalités, le scénario peine à trouver l’équilibre dans le mélange des genres. La légèreté de certains dialogues au beau milieu de certaines situations dramatiques jure quasi systématiquement. Surtout l’intrigue dans son ensemble finit par ennuyer gentiment et à nous perdre à cause de ramifications nébuleuses. On pardonnera les quelques poncifs comme celui de la femme fatale forcément traitresse, difficile néanmoins de garder de l’appétence pour cette histoire jusqu’au bout. Heureusement que John Guillermin parvient à dynamiser la chose avec son sens de la mise en scène, sans quoi nous tomberions en parfaite léthargie au bout des 109 minutes que compte le long-métrage. Incohérences, retournements de situations cousus de fil plus blanc que blanc, personnages au motivations floues : tout est là pour nous perdre et reprend allègrement les grandes lignes du Grand sommeil (Howard Hawks, 1946) dont nous chroniquions le remake raté il y a peu. Même le personnage de Peter Joseph Detweiler n’est pas assez caractérisé pour imprimer. Malgré les efforts de George Peppard, vu dans Diamants sur canapé (Blake Edwards, 1961) ou dans La Conquête de l’Ouest (Henry Hathaway, John Ford & George Marshall, 1962), son personnage, qui aurait pu devenir le héros de sa propre série, ne restera guère une réussite. On peut noter un casting haut de gamme avec Raymond Burr en magnat brutal et Gayle Hunnicutt en maîtresse trouble.  

Blu-Ray du film Syndicat du meurtre édité par Elephant Films.Finalement on admire le travail porté sur le visuel tout en restant à distance à cause du reste. C’est peut-être ce qui explique le destin de Syndicat du meurtre, être resté relativement méconnu depuis six décennies. Elephant Films nous convie à le découvrir dans une édition combo DVD et Blu-Ray dans un boîtier à la jaquette réversible. Restaurée en 2K, l’image du film y est bien retranscrite gardant les spécificités du Technicolor et du CinémaScope original propres au travail de Loyal Griggs, directeur de la photographie ici et sur L’Homme des vallées perdues (George Stevens, 1953) ou Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille, 1956). Que ce soient les scènes intérieures berçants dans l’obscurité ou les quelques scènes d’action parsemant le film, l’équilibre entre le lissage de la restauration et la restitution du grain est parfait. Si la version française est un peu moins soignée, la piste audio d’origine est tout à fait correcte, laissant la place aux multiples détails du sound design et à la musique singulière de Neal Hefti, compositeur de la série Batman (William Dozier, 1966-1968). En revanche, du côté des bonus, nous ne trouverons qu’une seule présentation – assez approximative – du long-métrage par Julien Comelli, critique cinéma suisse, et une bande-annonce d’époque qui, elle, n’a pas été restaurée.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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