Le kaiju est-il indissociable du tokusatsu ? Les super sentai utilisent-ils tous le henshin ? Profitant de la sortie chez Roboto Films du coffret Kamen Rider : les films Showa 1972-1988, nous tenterons de répondre à ces questions cruciales et de mettre en lumière un héros quasiment inconnu en France mais qui ne pâlit nullement face à ses nombreux compatriotes aux costumes chamarrés.

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Trampoline, motos et monstres en latex
Les mâles les moins jeunes d’entre nous se souviennent peut-être, un an après un traumatisme initial nommé Goldorak (Tomoharu Katsumata et Masayuki Akehi, 1975-1977), de l’émoi qu’ils ont ressenti un jour de septembre 1979 lorsque la série San Ku Kaï (Minoru Yamada, 1978-1979) a débarqué sur les écrans français grâce à un certain Huber Chonzu, alias le producteur Bruno-René Huchez. Puisqu’elle met en scène un duo de héros occasionnellement costumés, on peut raisonnablement la considérer comme la première représentante du genre super sentai (la version nipponne des groupes de super-héros) à être diffusée dans l’Hexagone, même si la forme canonique du genre serait plutôt apparue chez nous à partir de 1985 avec Bioman (Minoru Yamada, Takafumi Hattori, Nagafumi Hori, 1984-1985). Dérivé des Évadés de l’espace (Kinji Fukasaku, 1978), une copie à la sauce japonaise de La guerre des étoiles (Georges Lucas, 1977), San Ku Kaï fait partie des films à effets spéciaux (appelés tokusatsu) qui ont fait florès dans l’archipel suite à l’énorme succès de Godzilla (Ishiro Honda, 1954). Or c’est incontestablement la copie américaine Power Rangers (Shuki Levy, Haim Saban, 1993-1996) et ses multiples dérivés qui restent les champions toutes catégories dans les mémoires collectives européennes et nord-américaines. Ces escadrons de justiciers qui utilisent très largement le henshin – la transformation en un humain « augmenté » en costume, popularisé en France par le « transmutation ! » de X-Or (Hattori Kazuyasu et Toshiaki Kobayashi, 1982-1983) – étaient déjà très populaires au Japon dès la fin des années soixante. Si Goranger (Shozo Uehara, 1975-1977) est considérée comme la première série super sentai respectant strico sensu les caractéristiques du genre et de la franchise – bien que définies a posteriori – le super-héros télévisé japonais est plus ancien et Ultraman (Eiji Tsuburaya, Tetsuo Kinjo, 1966-1967), puis Kamen Rider (Masaru Igami, 1971-1973) en sont les représentants les plus connus là-bas et sont toujours exploités aujourd’hui.

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Regarder Kamen Rider aujourd’hui, c’est plonger aux sources d’un genre qui a été importé en Europe principalement à partir des années quatre-vingts et dont tout le monde connaît aujourd’hui au moins un spécimen, ne serait-ce que par les parodies dont il a fait l’objet. Destinées au (très) jeune public masculin et conçues pour permettre à la société Bandai de vendre des jouets, ces séries hyper répétitives aux scénarios interchangeables sont basées sur l’action, le happy end, et véhiculent des valeurs d’amitié et de courage un peu naïves et manichéennes, voire quelques vagues messages écologiques. Au-delà des divers sous-genres et appellations, il existe un point commun à tous ces feuilletons de super-héros nippons, solitaires ou groupés en escadrons colorés façon Crayola, aux costumes collants chatoyants ou métallisés, évoluant dans l’espace, en jeep ou à moto : le kaiju. Né des radiations, de la pollution, des manipulations génétiques ou venu d’une autre planète, le monstre est une constante quasi-absolue du tokusatsu. De là à déduire qu’il est la matérialisation d’un agrégat de peurs – la Seconde Guerre Mondiale et son dénouement atomique, les colères de la Terre et de la mer dont l’archipel est souvent victime, la pollution qui devient problématique dans les années soixante-dix – il n’y a qu’un pas qu’il est aisé de franchir.
Les séries Kamen Rider dérivent du manga de Shotaro Ishinomori (1938-1998), figure incontournable de la bande dessinée japonaise. Inadaptable à la télévision en l’état car trop sombre et trop violent pour les enfants, le personnage est retravaillé par l’auteur et un producteur des studios Toei, comme l’explique notre spécialiste national Fabien Mauro dans sa présentation. Pour plus de détails, on pourra se référer aux pages consacrées à ce héros dans son massif et très recommandable ouvrage Kaiju, Envahisseurs & Apocalypse : L’âge d’or de la science-fiction japonaise (éd. Aardvark). Le présent coffret édité par Roboto Films contient deux Blu-Rays consacrés aux films de cinéma tirés des nombreuses séries de l’ère Showa (c’est-à-dire celle de l’empereur Hirohito décédé en 1989). Ces moyens-métrage de 25 à 45 minutes restaurés en 4K et sous-titrés en Français suivent l’évolution du personnage sur deux décennies et dans ses différentes versions. Comment expliquer que cette institution japonaise nous parvienne aussi tardivement alors que des titres beaucoup plus anecdotiques ont été diffusés sur nos écrans ? A l’évidence, la censure n’aurait pas permis au jeune public hexagonal de voir du sang et des morts, du moins aussi ostensiblement. En effet, on peut voir ici des innocents souffrir ou mourir dans d’« atroces » souffrances. Ainsi dans Kamen Rider V3 contre les mutants de Destron (Minoru Yamada, 1973), des prisonniers sont soumis à une mousse très corrosive qui les réduit à l’état de squelette (en plastique). Dans Kamen Rider : mission urgente à Onigashima ! (Konishi Michio, 1988) des enfants sont même torturés ! Le choix de ceux qui ont introduit les tokusatsu dans les pays occidentaux s’est donc porté d’abord sur des productions jugées appropriées pour des yeux de jeunes occidentaux. Toutefois, si la série était jugée digne d’intérêt malgré sa violence, elle était caviardée ou même remontée avec de nouvelles scènes. Spectreman (Sôji Ushio, Daiji Kazumine, 1971-1972) est à ce titre un bel exemple de censure puisque c’est la version expurgée par les producteurs américains qui a été diffusée en France. Côté animation, Gatchaman alias La bataille des planètes (Tatsuo Yoshida, 1972-1974) illustre quant à elle la censure qu’on pouvait alors faire subir à un dessin animé : les scènes problématiques ont été retirées et pour ne pas nuire à la cohérence, les studios américains Sandy Frank Entertainment ont ajouté un robot un peu ridicule et censément « comique » (R2D2 est passé par là) qui « raconte ce qui se passe » depuis sa base sous-marine. Là aussi, c’est cette version estropiée qui a été diffusée sur les écrans hexagonaux à partir de 1979. On observera qu’ensuite, lorsque le marché européen commencera à s’ouvrir plus largement aux programmes japonais pour la jeunesse (principalement car ces derniers, réalisés de façon quasi industrielle par la TOEI, sont très bon marché), ceux-ci seront parfois spécialement calibrés pour un éventuel export vers des pays plus pointilleux en matière de protection de l’enfance.

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Ce qui frappe immédiatement dans Kamen Rider, c’est l’extrême naïveté de l’ensemble, l’invraisemblance systématique des scénarios et le respect scrupuleux de la même trame quasiment dans chaque aventure. Kidnappings d’enfants, de scientifiques (voire d’animaux, tant qu’à faire), turn-over de créatures en caoutchouc, poursuites en moto respectant les limitations de vitesse, mannequins en mousse tombant d’une falaise, poses et gestuelles affectées : voici quelques-unes des constantes qui parsèment les huit films proposés dans ce coffret. Chaque épisode contient par ailleurs son lot de dangers menaçant la Terre. Ainsi, dans Kamen Rider contre l’ambassadeur infernal (Minoru Yamada, 1972), Shocker (une organisation terroriste) veut installer un rayon destructeur au sommet du mont Fuji pour raser le Japon. Le sus-nommé Ambassadeur Infernal, avec ses airs de Toutankhamon façon Gérard Darmon dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (Alain Chabat, 2002) est l’un de ces génies (pas très doués) du mal toujours épaulés par une brochette de monstres humanoïdes qui poussent des cris de mouette et portent des noms plus délirants les uns que les autres (« Milpattos », « Raie-King », « Ecureuil-volor », « Fanatigre », « Pachydermor », pour n’en citer que quelque-uns). Si leurs caractéristiques physiques plaisent aux enfants, elles ne sont que peu exploités car les scélérats en latex passent généralement de vie à trépas assez rapidement, le format court ne tolérant aucun temps mort. Les bougres ne peuvent toutefois s’en prendre qu’à eux-mêmes : lorsqu’ils encerclent Kamen Rider plutôt que d’attaquer en masse et s’assurer la victoire, ils avancent sagement l’un après l’autre pour se prendre leur raclée… Et finir leur misérable existence en explosant. Kamen Rider, ce n’est donc ni plus ni moins qu’un authentique plaisir coupable d’enfulte, où les sauts en trampoline des héros, les combats improbables à base de karaté dans des carrières désaffectées et les coups spéciaux scandés bien haut constituent l’essentiel du menu.
Bien ancrés dans leur époque, les quatre premiers films, tournés entre 1972 et 1974, sont marqués par les « armures » colorées des riders aux yeux de sauterelles et aux foulards roses (pardon, aux « écharpes pourpres » comme le dit la chanson), dont les exploits sont illustrés par une bande son souvent signée Shunsuke Kikuchi. On reconnaît ici facilement la patte de ce compositeur prolifique, spécialiste du recyclage de ses propres compositions, pour peu qu’on se souvienne des musiques de fond de Goldorak ou de Dragon Ball (Minoru Okazaki, Daisuke Nishio, 1995-2003). Six ans plus tard, à défaut d’être flagrants dans les scénarios, les changements dans l’esthétique générale sont visibles : un générique plus synthétique, des monstres plus effrayants, plus de violence (dans la limite du tolérable au Japon bien sûr), des costumes plus outranciers… Et des motos plus « futuristes ». Autre signe des temps, la femme sort peu à peu de son rôle de potiche effrayée. Dans Kamen Rider Super-1 (Tôru Hirayama, 1981), on trouve des femmes combattantes du côté du bien comme du mal – qui ne souvient pas de la belle Eolia et de la méchante Furia dans San Ku Kaï ? Les quatre réalisations tournées entre 1980 et 1988 se rapprochent ainsi davantage de ce qu’on a connu en France à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts, lorsque nos têtes blondes découvraient avec ébahissement, dans une débauche de zooms avant et arrière et d’expressions faciales sur-jouées, des héros se battant avec les mains et les pieds contre de rugissantes créatures en latex.

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Certains emprunts sont évidents et d’autres prêtent à rire. Dans Kamen Rider contre Shocker (Minoru Yamada, 1972), le vilain en chef ressemble à s’y méprendre à Dracula, tandis que dans Kamen Rider contre King Dark (Tôru Hirayama, 1974), les kaiju en caoutchouc portent des noms issus de la mythologie gréco-romaine et une sorte de monstre de Frankenstein ailé avec un canon sur le dos (« Vesper-Franken » !) affronte les cinq super sentai (car la troupe s’est considérablement agrandie en quelques années… Et la couleur des écharpes s’est diversifiée !). Au-delà de ces références classiques, la série suit également la mode du moment : dans Les 8 Riders contre le roi galactique (Shotaro Ishinomori, 1980), on plonge dans la science-fiction à la Star Wars avec au passage quelques belles maquettes dont les studios japonais ont le secret. Une station spatiale qui teste un rayon désintégrateur (ça ne vous dit rien ?), est prise d’assaut par des envahisseurs qui convoitent cette arme et dont le chef est une sorte de robot un peu rigide à tête sphérique. Moins futé que Dark Vador, celui-ci détruit ladite station (les stratégies des vilains sont parfois difficilement compréhensibles) tandis que les plans sont transférés dans le cerveau d’un chien qui regagne la terre dans une capsule juste avant l’explosion finale. Au-delà de ce gloubiboulga de références occidentales, ces séries et films portent également l’héritage du théâtre traditionnel japonais, où le surnaturel occupe une place importante ; en effet, le jeu très codifié du nô met notamment en scène des guerriers, des dieux, des démons, portant des masques et costumes très sophistiqués. Il n’est ainsi par rare, parmi la pléthore d’adversaires de Kamen Rider de croiser des méchants portant cornes, capes et maquillage.
Chacune de ces réjouissantes perles de kitsch nippon est éclairée par les lumières de Fabien Mauro en bonus : anecdotes de tournage, analyse des codes, de l’esthétique du tokusatsu, historique de la série. Claude Leblanc, auteur de Ishinomori Shotaro – Il était une fois le Roi du manga (éd. IMHO), retrace quant à lui le parcours du célèbre mangaka, et en particulier son travail sur Kamen Rider, qu’il analyse comme une œuvre très marquée par l’écologie. L’abondant livret (auquel nous n’avons pas eu accès) écrit par Nicolas Jeantet, spécialiste de Godzilla, apporte sans doute encore un autre éclairage sur le héros. Le doublage parfois improbable et les musiques « made in France » qui faisaient le sel de ces tokutastus ont largement contribué à leurs succès auprès des bambins de chez nous. Les adultes qui furent autrefois des enfants sauront toutefois apprécier à sa juste valeur le caractère précurseur de Kamen Rider, magnifié par ces superbes restaurations. Ils retrouveront peut-être par la même occasion un peu de leur candeur passée, celle des cours de récréation où ils se donnaient des coups de pied pour de faux dans un kung-fu approximatif bruité à la bouche.



