The Last of Us • Saison 2


Deux longues années nous auront séparés de la première et la saison 2 de The Last of Us (Neil Druckmann & Craig Mazin, depuis 2023), la série adaptée du diptyque vidéoludique considéré comme un chef-d’œuvre du genre. Deux années où nous nous serons posé mille questions sur les possibles directions qu’allait prendre cette suite disponible sur HBO Max

Une adolescente, l'air triste, est debout dans un cimetière dans un parc, les bras croisés ; derrière elles, plusieurs modestes croix en bois ; plan issu de la série The Last of Us saison 2.

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28 mois plus tard

Le jeu vidéo a souvent été maltraité par le cinéma et les séries au point où l’on se demandait si une bonne adaptation, passant du gameplay à la véritable proposition narrative, était possible. Dernièrement, dans des domaines différents, certaines tentatives nous ont plutôt rassurés sur ce point grâce à une vraie compréhension de l’œuvre originale et de l’utilité de s’en écarter et de la trahir, parfois, pour proposer un film – ou une série – à part entière. C’était le cas de Silent Hill (Christophe Gans, 2006) ou, plus récemment, de Super Mario Bros (Aaron Horvath, Michael Jelenic, Pierre Leduc & Fabien Polack, 2023) dans différentes mesures. Et s’il était une adaptation qui faisait saliver tous les gamers du monde entier, c’était bien celle du jeu de Naughty Dog paru en 2013, The Last of Us. On ne va pas tant revenir sur le succès critique et public de la première saison – entièrement mérités tous les deux – mais souligner à quel point Neil Druckmann, le créateur du jeu comme de la série, et Craig Mazin, showrunner de l’excellente Chernobyl (2019), ont réussi à retranscrire tout le sel du support d’origine pour mieux prendre des chemins de traverse quitte à parfois transgresser celui-ci. En témoignent l’absence des spores, les origines de la pandémie, le changement d’époque ou l’écriture de certains personnages… Dès lors, compte tenu de la tournure du second volet du jeu, tout était possible quant à la direction que pouvaient prendre les auteurs. En effet, The Last of Us – Part II, sorti en 2020, est un volet vidéolduque très spécifique dans sa construction du fait de son changement soudain de point de vue entre Ellie et Abby, un nouveau personnage. Attention spoilers !

Plongée dans un tunnel aux lumières rouges, une jeune fille tient, malà l'aise, un revolver ; scène de la série The Last of Us saison 2.

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Dans la première saison de la série, nous avions laissé Ellie et Joel après que celui-ci ait décimé tout un hôpital pour sauver sa fille d’adoption quitte à renoncer à sauver l’humanité – l’immunité d’Ellie aurait pu créer un vaccin mais cela impliquait qu’elle y reste. Joel mentait délibérément à Ellie sur ce qui s’était passé et ceux-ci rejoignaient Jackson, une petite ville-forteresse où vit Tommy, le frère de Joel. La saison 2 reprend donc quelques années plus tard dans un contexte de guerre froide entre Ellie et Joel. Nous n’en savons guère plus à ce stade, si ce n’est que le binome ne s’adresse plus la parole. Un jour débarquent Abbie et ses sbires du WLF qui attaquent Joel et l’abattent sous les yeux d’Ellie qui, laissée en vie, décide de se venger et se rend à Seattle, où vivent les WLF, en compagnie de Dina. Elle y découvrira – ou pas – les raisons de la colère d’Abby. Cette deuxième saison de The Last of Us nous plonge donc directement dans le grand bain avec la furieuse envie d’envoyer valser tous les acquis de la saison originelle : la complicité de Joel et Ellie n’est plus, de nouvelles dynamiques entre les personnages se développent et la quête morale n’est plus du tout la même. Le premier point de bascule du jeu résidait dans la mise à mort brutale de Joel, un personnage que nous avions pris le temps d’apprendre à aimer, y compris dans ses zones d’ombres. Une radicalité autour de laquelle son homologue sérielle ne tourne pas très longtemps puisque dès le second épisode, nous en sommes déjà là. Le point de non-retour ultime qui nous fait savoir que rien ne sera plus comme avant. Et, autant le dire, cette mort restera probablement comme l’une des plus marquantes de l’histoire de la télévision.

Une fois le choc passé, les nouvelles directions qu’emprunte The Last of Us s’avèrent passionnantes, épisode après épisode. Se posent tout un tas de questions morales autour de la vengeance qui anime Ellie : faut-il perpétuer le cycle violent et renoncer à la quiétude de Jackson ? Plus encore que dans la première saison, la série assume son héritage vidéoludique avec des scènes d’exploration qui prennent le temps de présenter les forces en présence à Seattle, les motivations qui animent les WLF et les Séraphites. Au travers de cette guerre de territoires entre ces deux groupes, plus que la menace des infectés toujours présente, c’est une allégorie puissante du conflit intérieur motivant notre héroïne. Encore une fois, l’écriture de Druckmann et Mazin sont redoutables de précision et de réalisme. Alors que l’absence annoncée de Joel dans le récit aurait pu condamner notre intérêt, les scénaristes parviennent à relancer la machine grâce à des personnages hautement captivants. C’est le cas de Dina, simple love interest un peu plat dans le jeu à qui l’on offre ici un rôle bien plus charnière : elle est à la fois le moteur et le frein d’Ellie, mais aussi un soutien stratégique quand l’héroïne serait tentée de foncer tête baissée. L’histoire d’amour qui les unit est suffisamment bien amenée, dans l’écriture comme dans la réalisation, pour faire de cet arc narratif une vraie attache émotionnelle pour le spectateur. De même, Jesse, le boyscout de Jackson, s’il arrive parfois comme un deus ex-machina, n’est pas seulement un PNJ fonctionnel servant la quête principale mais un vrai personnage dans le sens où ses interactions font avancer le récit. Même chez les « ennemis », on retrouve une profondeur, les humanisant et permettant d’aller au fond du propos de la série.

Sous la neige, une jeune femme effrayée se blottit contre un mur, ; devant elle un groupe de zombies est tout juste bloquée par un grillage peu épais ; scène de la saison 2 de The last of us.

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The Last of Us – la série comme le jeu – est un récit hautement pessimiste sur l’humanité qu’elle questionne à tour de personnages, d’actions ou d’arcs narratifs. Et cette humanité est bien souvent une affaire de perception : le point de vue est au cœur de cette série tant et si bien qu’on la retrouve à plusieurs niveaux. D’abord dans ce que l’on croit n’être qu’une simple crise d’adolescence au début de la série, provoquant la dispute entre Ellie et Joel, avant qu’un formidable sixième épisode ne vienne révéler les coulisses de cette incompréhension entre les deux. Puis, surtout, la différence de point de vue entre Ellie et Abby qui, chacune, ont des raisons valables d’exprimer leurs colères. La question de la perception est donc ce qui nous place, nous spectateurs, dans la situation inconfortable de devoir s’attacher à deux femmes que tout oppose, sauf la rage, et de potentiellement choisir un camp. De fait, le manichéisme est totalement absent et stérile dans un monde et un récit comme celui-ci. C’est ce qui rend cet univers si riche et passionnant, et on a hâte, au vu des derniers plans de cette saison 2, de voir jusqu’à quel point iront les showrunners. En l’état, la deuxième temporalité est dans une parfaite continuité de la première : on peut même penser qu’elle amplifie son propos et nourrit ses larges thématiques. Une réussite que quelques ralentissements ou facilités, notamment dans le dernier épisode, ne sauraient atténuer. En effet même cette impression d’ennui ou de surplace demeure une donnée essentielle pour comprendre et apprécier la trajectoire d’Ellie et, par ricochets, celle de Dina, héritée du jeu où l’idée d’un monde aussi vaste que dangereux ne fait que participer au vertige de l’expérience.

Malgré les critiques idiotes faites à l’endroit de Bella Ramsey – souvent plus des attaques ad hominem sur son physique, c’est dire les arguments… – force est de constater qu’elle a les épaules assez larges pour porter la série. Ce qui faisait sa force dans la première saison, c’était son sens de la répartie et de la bonne phrase. Si l’on retrouve, par petites touches, cet aspect ici, c’est désormais une Ellie défigurée par la rage que l’on suit et Ramsey parvient à retranscrire cette donnée parfaitement. La comédienne de 21 ans passe par un large spectre d’émotions toutes plus radicales les unes que les autres et impressionne de justesse. Isabela Merced, dans le rôle de Dina, est, elle aussi, très crédible dans un personnage aux multiples facettes. On retiendra la prestation de Kaitlyn Dever, incroyable Abby dont on n’a pas encore aperçu le plein potentiel : certaines de ses séquences risquent de marquer durablement les spectateurs quoiqu’en pensent, là encore, les quelques rageux pour qui le physique compte surtout chez les personnages féminins. Gabriel Luna, Jeffrey Wright, Catherine O’Hara ou Joe Pantaliano complètement également une distribution mêlant intelligemment vétérans du septième art et nouvelles têtes. C’est Pedro Pascal néanmoins qui remporte la palme du personnage le plus crève-cœur : déjà à cause d’une scène de mort traumatisante, mais surtout pour l’humanité qu’il arrive à imposer dans ce monde si désolé et à transmettre à Ellie comme des soubresauts de bonté. La réussite du sixième épisode, peut-être le meilleur de la série toute entière, tient beaucoup à sa prestation. On espère que d’autres flashbacks le feront revenir dans la suite des évènements vu qu’il reste à bien des égards le cœur émotionnel de la série et des motivations d’Ellie.

Plan rapproché épaule sur une jeune fille infestée : son visage est blessé, couvert de croûte, et ce qui semblent être des bois surgissent de son crâne.

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The Last of Us truste donc toujours dans le haut du panier des adaptations vidéo-ludiques et des séries en général. Le niveau d’exigence de HBO, malgré la semi-déception de la saison 3 de The White Lotus (Mike White, depuis 2021), est toujours atteint grâce à une écriture heureuse et des ambitions formelles à l’avenant. Chaque épisode de cette saison 2 est confié à un.e cinéaste différent.e apportant une richesse sans cesse renouvelée tout en restant cohérente. On regrette que certaines séquences nocturnes ne soient pas assez bien éclairées, rendant la lisibilité de l’action compliquée – ce qui semble être le mal de beaucoup de productions actuellement – cependant, la série empile tellement de scènes marquantes qu’on pardonne ces quelques scories. Les morceaux de bravoure se succèdent à tel point qu’il est difficile de retenir une scène en particulier, hormis le meurtre de Joel. Quant à la bande originale de Gustavo Santaolalla, déjà à la baguette sur le jeu vidéo ou sur de grands films comme 21 Grammes (Alejandro Gonzales Inarritu, 2003) et Le Secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005), elle continue de nous enivrer et apposer une touche d’espoir dans ce monde de brutes. On se demandait où cette saison nous amènerait, si elle suivrait la trame du second jeu, si elle reproduirait le miracle de la première fois, et c’est peu dire que nous ne sommes pas déçus. Une troisième saison, d’ores et déjà en cours d’écriture, est teasée par les dernières images et le changement s’annonce encore une fois risqué puisque nous suivrons une bonne fois pour toutes les pas d’Abby pour un nouveau changement de point de vue des plus radicaux. L’attente va être longue…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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