Avec Until Dawn (2025) David F. Sandberg s’est posé l’épineuse question : comment adapter des mécaniques de jeux vidéo au cinéma ? La réponse est à la fois plutôt cool et profondément décevante.

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Mais Papy, c’est pas un film, c’est un jeu vidéo !
Qu’on se le dise, adapter un jeu vidéo au cinéma est souvent une mauvaise idée. Pas que, par défaut, cela fasse de mauvais films (quoi que…), mais parce que c’est souvent un combat perdu d’avance. L’intérêt principal du jeu vidéo étant l’interactivité entre le joueur et l’histoire qu’on lui propose , adapter un jeu vidéo au cinéma, c’est lui retirer cet aspect majeur qui définit son médium. La plupart des adaptations vidéo-ludiques ne se posent aucune question sur la façon de transposer ça à l’écran et se focalisent uniquement sur l’histoire du jeu, en ayant ici et là quelques références au gameplay et aux mécaniques de leur support d’origine, comme par exemple l’affreux Doom d’Andrzej Bartkowiak (2005) et sa vomitive séquence à la première personne qui ne raconte rien en dehors du clin d’œil abusivement cher à produire qu’elle fait au FPS d’origine. Autant dire qu’on attend au tournant et sceptique chaque nouvel essai en la matière et ce Until Dawn signé David F. Sandberg ne faisait pas exception.

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, on va aborder un peu la carrière du réalisateur qu’est David F. Sandberg. S’étant fait remarquer en 2013 avec son court-métrage horrifique Lights Out, un film de trois minutes particulièrement efficace réalisé dans le cadre d’un concours de court-métrage, le cinéaste se lance dans une carrière intéressante, mais profondément inégale. Il adaptera d’abord son fameux court-métrage en 2016 avec Dans le Noir pour un résultat… bof. Si cette version étendue possède quelques moments sympathiques, la mise-en-scène reste très molle et peu inspirée. Sandberg réalisera ensuite ce qui, à ce jour, reste son meilleur film, à savoir Annabelle 2 : La Création du Mal (2017), suite du Annabelle (John R. Leonetti, 2014). Tout comme Mike Flanagan l’avait fait avec son Ouija : Les Origines du Mal (2016), Sandberg arrive à redorer le blason d’une franchise plus que médiocre avec une suite étonnamment qualitative. Puis vient la dégringolade avec Shazam (2019) et Shazam : Fury of the Gods (2023), deux films de super-héros sans intérêt faits sous la tutelle d’un studio avare qui n’en a pas grand-chose à foutre de la créativité des auteurs à la baguette. Donc, lorsqu’il est engagé par Sony pour adapter Until Dawn au cinéma, un jeu d’horreur déjà construit comme un film interactif, on est en droit de se dire que ça ira bien, surtout quand ça ramène le cinéaste au genre horrifique qui a construit sa carrière.
En même temps, c’est quoi l’intérêt d’adapter Until Dawn ? Tout le principe du jeu, c’est de placer des personnages clichés dans un décor cliché pour les faire survivre (ou mourir) dans une histoire débile remplie de mauvais jumpscares et QTE (Quick time event) ridiculement simples à exécuter. Le tout avec un Rami Malek en début de carrière qui prouvait déjà son incapacité à avoir l’air sincère à l’écran. Oui, je le porte vraiment dans mon cœur, ce jeu. Fort heureusement le cinéaste a réfléchi à son approche et Until Dawn le film n’est pas une adaptation d’Until Dawn le jeu, du moins pas vraiment. Cette adaptation filmique va suivre un groupe de futures victimes de meurtres dans leur quête pour retrouver la sœur disparue de l’une d’entre elles, parce que pourquoi laisser une enquête à des enquêteurs quand on peut la mener soi-même ? Nos cadavres en devenir vont donc s’arrêter dans le parking d’une halte routière où se trouve un petit musée touristique sur la région. Rapidement, ils se feront massacrer par un clown tueur dont le design est le même que celui du jeu et… à ce stade, il reste encore plus d’une heure de film. C’est là que le film devient intéressant. Nos amis fraîchement découpés en morceaux se réveillent sains et saufs comme si rien ne s’était produit. “Ah, c’est comme Un jour sans fin” (Harold Ramis, 1993), me direz-vous à travers votre écran d’ordinateur ou votre téléphone. Alors oui, mais non. Car Until Dawn ne se contente pas de placer ses protagonistes aussi vides de personnalité qu’un céleri dans une boucle temporelle. Si notre clown meurtrier est toujours de la partie, chaque décès rajoute une menace issue d’un autre genre horrifique. Nous avons donc droit, en plus du slasher, à de la sorcellerie, de la possession démoniaque, du body horror et plusieurs autres surprises.

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Là où une grosse partie de la critique y voit un film répétitif, insipide et cliché, il faut peut être y voir davantage un réalisateur rendant hommage à toute la panoplie de sous-genres du cinéma qui ont façonné sa carrière et qu’il affectionne visiblement beaucoup. Si c’est pas beau, ça ! Mais la démarche ne s’arrête pas là. Si Sandberg n’adapte pas l’histoire du jeu, il adapte sa mécanique centrale — qui est aussi sa seule mécanique, soyons honnêtes — à savoir : faire des choix. Chaque résurrection permet aux marionnettes de viande que nous appelons « personnages » d’en apprendre plus sur la situation dans laquelle ils sont et donc de faire différents choix pour tenter de sauver leur peau. Bon, c’est pas révolutionnaire pour un sous, car la base d’un scénario, c’est des personnages qui font des choix pour faire progresser le récit. Mais en plus, ça va servir de petite métaphore pour les jeux vidéo dans leur ensemble, où les morts et résurrections sont choses communes. Ce n’est d’ailleurs pas la seule utilisation des mécaniques du jeu que le film emploie. Le mur invisible permet dans un jeu vidéo d’empêcher les joueurs de sortir de la zone délimitée par les concepteurs et Until Dawn utilise ce concept avec une tempête gigantesque entourant le décor du film, empêchant ainsi cet ersatz de Scooby gang de s’échapper. Sandberg va aussi réutiliser les designs de monstres du jeu et va même récupérer Peter Stormare, interprète du Docteur Hill dans le jeu, qui reprend le même rôle ici, et qui, comme dans le jeu, démontre qu’il est beaucoup plus charismatique et talentueux que ses jeunes co-stars dont la carrière va probablement mourir aussi vite qu’elle est née.
Il faut dire que les acteurs ne sont pas aidés par l’écriture de leurs personnages. Ils sont chiants, ils sont bêtes, ils sont tellement inintéressants à suivre, que cela ruine presque complètement le long-métrage. Les regarder mourir sans arrêt reste fun, surtout quand on prend en considération les superbes effets gores pratiques et les décès de plus en plus gores et élaborés que le réalisateur nous a préparés. Mais l’ensemble serait tellement meilleur si un effort quelconque avait été fait lors de l’écriture des non-personnages que nous suivons pendant presque deux heures.De plus, le récit a beaucoup de difficulté à aller au bout de ses idées. Oui, on rend hommage à des tonnes de sous-genres du cinéma horrifique, mais dans des séquences extrêmement courtes qui ne sont jamais réellement explorées ou développées. Le constat est sans appel, Until Dawn veut faire beaucoup trop de choses à la fois : être un film d’horreur, une adaptation de jeu vidéo, un hommage au cinéma d’horreur et une histoire sur le deuil. Il y a trop d’ingrédients mal mélangés si bien que la sauce ne prend hélas jamais.

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Si Until Dawn œuvre dans la méta-fiction tout en rendant hommage au cinéma d’horreur il peine à renouveler le genre et souffre de la comparaison avec d’autres films qui l’ont précédé sur ce terrain. Si vous avez vu l’excellent La Cabane dans les bois (Drew Goddard, 2011), cette description devrait sonner quelques cloches. Tout ce que David F. Sandberg fait ici a été mieux exécuté il ya plus de dix ans par Drew Goddard. Des multiples sous-genres horrifiques en passant même par l’aspect vidéoludique — car bien qu’il ne soit pas une adaptation de jeu, The Cabin in the Woods en utilise bien les codes — les deux scientifiques en sous-sol qui gèrent la cabane et relâchent les monstres sont clairement une représentation de joueurs (ou concepteurs) de jeu vidéo, et même l’idée du mur invisible empêchant les personnages de fuir est présente dans ce film et bien mieux utilisée. Puis, pour bien enfoncer le dernier clou dans le cercueil de cette pâle adaptation d’Until Dawn, les personnages de La Cabane dans les bois, bien que stéréotypés, sont aussi très bien écrits dans leurs archétypes, bien développés et attachants. Est-ce que cette comparaison est injuste ? Elles le sont sûrement toutes un petit peu alors à vous de décider après avoir vu les deux films si l’un des deux souffre de cette assimilation.



