Premier film de son réalisateur, Companion (Drew Hancock, 2025) débarque en ce début d’année avec la ferme intention de nous faire (un peu) peur, nous faire (un peu) rire et nous faire (un peu) réfléchir. Un programme chargé donc, et qui s’inscrit dans un mouvement plus large du cinéma d’horreur moderne.

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Ex (Toxique) Machina
On le théorise à toutes les sauces, mais l’elevated horror a pris une place très importante dans le cinéma d’épouvante depuis bientôt dix ans. The Witch (Robert Eggers, 2016), Get Out (Jordan Peele, 2017), Hérédité (Ari Aster, 2018), etc. la liste est longue, à tel point que l’on en oublierait presque le reste. Car derrière ce mouvement un peu surcoté – ou, à tout le moins, mal nommé – persiste un cinéma d’horreur plus simple, un peu moins ostentatoire, revigoré par les succès de Scream 5 (Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett, 2022) ou Thanksgiving (Eli Roth, 2023). Une horreur qui n’hésite pas à verser dans l’autodérision voire dans le meta, héritée de Wes Craven, John Carpenter ou Kevin Williamson, et dont une nouvelle génération s’empare – on pense par exemple aux petits gars de chez Radio Silence. Companion, qui nous intéresse aujourd’hui appartiendrait, de prime abord, à la deuxième catégorie tant son approche rappelle à plusieurs égards l’horreur rigolarde d’un Wedding Nightmare (M. Bettinelli-Olpin & T. Gillett, 2019) et la façon de s’auto-commenter d’un Scream (Wes Craven, 1996). Toutefois avant d’aller plus loin dans cet article, il est nécessaire de prévenir que dès le prochain paragraphe, nous allons devoir divulgâcher un twist qui arrive à la demi-heure de récit– révélation qui est faite dans la bande-annonce.

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Iris et Josh décident d’aller passer un weekend avec deux autres couples dans une villa reculée dans les bois. Tout le monde est heureux d’aller faire la fête mais le lendemain, Sergey agresse Iris qui, pour se défendre, l’égorge violemment. Alors que le chaos s’installe parmi les amis, Josh révèle à Iris qu’elle est en réalité un robot sexuel et qu’il s’est servi d’elle pour assassiner Sergey dont il convoitait la fortune. Iris va donc essayer d’échapper à ses amis dans un jeu du chat et de la souris. Companion, pour peu que l’on n’ait pas vu les trailers promotionnels, propose donc une surprise de taille ! En effet, si les premières minutes traduisent rapidement un malaise et une menace à venir, impossible de comprendre d’emblée la dimension science-fictionnelle du long-métrage. Et Drew Hancock arrive à tirer le meilleur d’une telle révélation puisqu’il n’en fait que très occasionnellement un accessoire rutilant ou une énième réflexion sur l’humanité des machines. Non, il préfère de loin partir du principe qu’androïde ou vraie femme, les personnages masculins les considèrent de toute façon comme étant au service de leurs propres intérêts. C’est grâce à ce parallèle sensible que les trente premières minutes arrivent à conserver le secret : en utilisant des injonctions typiques du couple teinté de misogynie, on ne conçoit pas que Josh, macho de première catégorie, puisse s’adresser à un robot.
Le cinéaste n’évacue pas pour autant les tropes autour de l’humanisation d’une machine puisqu’Iris est confrontée à ses sentiments réels ou virtuels. Il y a toute une réflexion plutôt pertinente autour des souvenirs – ceux qu’on enjolive la plupart du temps – caractérisés par des flashbacks drôles à souhait. Or plus que dans beaucoup d’œuvres récentes sur le sujet, Hancock, également scénariste, fait de cette prise de conscience robotisée une vraie métaphore d’émancipation féminine, et de Companion en général, un portrait au vitriol du couple comme prison dorée. Les faux-semblants, en amour comme en amitié, sont au cœur du long-métrage si bien qu’aucun couple ou même aucune relation amicale ne trouve grâce aux yeux du réalisateur. C’est sur ce constat que l’humour jaillit, entre quelques répliques bien senties et totalement what the fuck rendant tous les personnages plus mal aimables les uns que les autres. Seule, au final, Iris s’avère capable d’humanité, ce qui n’est pas d’une originalité folle mais ce qui permet de tenir de A jusqu’à Z un discours misanthrope aux petits oignons, à peine entaché par un dernier acte qui s’éternise quelque peu. Pour un premier film, c’est à saluer, à plus forte raison quand le tout est saupoudré de scènes de tension efficaces. Drew Hancock réussit donc, scénaristiquement parlant, un très beau numéro d’équilibriste !

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Au niveau de sa réalisation, en revanche, on regrette qu’il n’ait pas osé plus. Il n’y a pas à dire, la forme est soignée, il y a de vraies partis pris de mise en scène ou d’esthétique – notamment cette lumière omniprésente rendant l’image quasi publicitaire et rétro – hélas le réalisateur se contente parfois trop de plans convenus. C’est malheureusement trop scolaire par endroits et cela ne rend pas toujours justice à un scénario bien plus audacieux. Il est même étonnant que Zach Cregger qui produit Companion et qui avait réalisé avec beaucoup de force le très bon Barbare (2022) n’ait pas plus poussé la réalisation vers quelques élans de folie. Heureusement, ce n’est pas ce qu’on retient du film puisque le casting assure terriblement : qu’il s’agisse de rôles secondaires comme Lukas Gage, découvert dans The White Lotus (Mike White, depuis 2021), ou Harvey Guillén, ou d’un Jack Quaid en surchauffe comme dans The Boys (Eric Kripke, depuis 2019) ou Scream (2022), tout ce beau monde est absolument génial. Surtout c’est l’excellente Sophie Thatcher qui impressionne dans le personnage casse gueule d’Iris. Aperçue dans Le Croque-mitaine (Rob Savage, 2023) ou dans MaXXXine (Ti West, 2024), elle a surtout pris une extraordinaire dimension avec Heretic (Scott Beck & Bryan Woods, 2024) et la série Yellowjackets (Ashley Lyle & Bart Nickerson, depuis 2021). Une nouvelle scream queen à n’en pas douter qui infuse une profonde émotion à tous ses rôles. Et dans un récit où l’humanité est décrite comme un tas de déchets sans foi ni loi, sa performance résonne particulièrement. Elle est le cœur émotionnel du long-métrage… Companion a ainsi les mêmes défauts que bon nombre de premiers films, la faute à une réalisation trop timorée, mais a aussi une certaine pertinence après laquelle courent toujours de nombreux cinéastes aguerris. Surtout, il fait montre d’une vraie sincérité et un profond respect envers le genre qu’il aborde, sans le prendre de haut ni prétendre le réinventer. Encore un réalisateur à suivre attentivement…



