Archétype du rape and revenge, ce sous-genre souvent crapuleux du cinéma d’exploitation, I Spit On Your Grave (Meir Zarchi, 1978) est le film de la controverse. ESC Editions lui donne aujourd’hui un réceptacle à la hauteur des remous qu’il suscite depuis près d’un demi-siècle : une « Cult Edition » composée d’un Blu-Ray Ultra-HD et de deux autres disques contenant entre autres une version VHS d’époque et de nombreux compléments, ainsi qu’un livret, une affiche et des photos.

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Oeil pour Oeil
Parfois intitulé Œil pour Œil en Français ou Day of The Woman, titre originel donné par le réalisateur, I spit on your grave trône aux côtés de La Dernière Maison sur la gauche (Wes Craven, 1972), fondateur du genre, au hit-parade des video nasties, liste de films proscrits au Royaume-Uni dans les années 80 par des autorités puritaines qui craignaient par-dessus tout ce qu’on pouvait regarder sans impunité dans les foyers anglais. Largement accusé en son temps de flatter les pires pulsions scopiques, voire même de susciter des comportements de violence envers les femmes, ce long-métrage écrit, produit et réalisé par Zarchi est tout de même défendu par quelques voix lui trouvant des aspects féministes, au-delà du fait gênant qu’il promeuve la loi du Talion.

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Jennifer Hills, jeune autrice new-yorkaise, loue une maison dans la campagne américaine profonde pour y passer ses vacances d’été et commencer l’écriture de son prochain livre. Matthew, coursier simplet, lui livre le ravitaillement et tombe sous son charme totalement innocent. Il s’empresse d’aller en parler à ses « amis », trois autres provinciaux désœuvrés : Johnny le pompiste, leader de la bande, et deux petites frappes, Stanley et Andy. Comme on peut s’y attendre, les jeunes hommes vont profiter de l’aubaine pour draguer lourdement Jennifer et, l’effet de groupe opérant, la violer brutalement. Laissée pour morte elle se rétablit lentement tout en préparant sa vengeance. Le scénario est donc des plus basiques et modérément crédible. En effet, le jeu des acteurs (pour la plupart d’entre eux, ce sera leur seul et unique rôle) est proche de l’amateurisme et les mises à mort, en particulier celle de Matthew, sont plutôt invraisemblables. Seule Camille Keaton, qui a déjà quelques giallos à son actif en 1978 (Mais qu’avez-vous fait à Solange ?, Massimo Dallamano, 1972 ou encore Madeleine, anatomia di un incubo, Roberto Mauri, 1974) impressionne par sa performance « physique » (à défaut de ses talents de comédienne) : on imagine sans peine que le tournage a dû être pour elle particulièrement pénible, ce que confirment les nombreux compléments que contient cette réédition. I spit on your grave marque donc principalement le spectateur, aujourd’hui encore, par sa débauche de violence et de nudité crues, toutes deux intimement mêlées si l’on peut dire. Si le film a du mal à être projeté en salles à sa sortie, l’arrivée massive de la VHS rendra juteuse son exploitation dans la sphère privée.
Clara Sebastiao, journaliste, archiviste et spécialiste de la nudité sur le grand écran, apporte son éclairage sur l’œuvre dans l’un des suppléments. Elle la remet tout d’abord dans son contexte sociologique, l’analyse en regard du féminisme de l’époque et aborde plus généralement la maltraitance des femmes dans le cinéma d’horreur où celles-ci sont d’une certaine manière « punies » pour leur indépendance et leur émancipation. Elle pointe aussi l’hypocrisie du réalisateur qui prétend porter un message dénonciateur (inspiré selon lui de faits réels qu’il a vécus) mais surfe sans vergogne sur le côté sulfureux. Enfin, Sebastiao décortique les différentes idées abordées par le long-métrage comme le jeu du pouvoir ou l’opposition ruralité-urbanité, et les met en perspective avec d’autres films. Si on peut regretter qu’elle apparaisse, volontairement ou non, comme la « caution féminine » de cette édition, son intervention reste l’un des suppléments les plus intéressants, bien plus par exemple que le micro-documentaire sur les lieux de tournage, bien plus aussi que les commentaires audio quelque peu redondants voire complaisants du metteur en scène et du critique de cinéma Joe Bob Briggs. Ceux-ci n’intéresseront que les die hard fans, à l’instar de la version VHS (transférée d’une cassette d’époque) qu’on trouve sur l’un des Blu-Rays. L’entretien avec Meir Zarchi fait quelque peu doublon également avec le documentaire nettement plus consistant Growing Up with I Spit On Your Grave tourné par son fils Terry (ce dernier fait une courte figuration dans le film). Ce reportage couvre en une centaine de minutes le parcours de son père, la genèse de l’œuvre, son tournage hors du circuit des studios, les turpitudes de sa promotion et de son exploitation en salle où elle est confrontée à l’hostilité de certains éminents critiques, son sauvetage grâce au marché de la vidéo alors naissant et l’énorme publicité dont elle bénéficie indirectement grâce à la censure. Le remake de 2010 et la franchise qui en a découlé sont également évoqués. Si Richard Pace (Matthew) et Anthony Nichols (Stanley) manquent à l’appel, Terry Zarchi donne la parole aux acteurs, aussi bien à Camille Keaton qu’à Eron Tabor (Johnny) et Gunther Kleeman (Andy). En outre, et c’est à noter, le film n’est pas toujours brossé dans le sens du poil par tous les intervenants (Eron Tabor par exemple regrette sa participation). La diversité des intervenants et des points de vue rend ainsi l’ensemble bien plus intéressant que les autres suppléments : on y apprend de nombreuses anecdotes, parmi elles que la jeune femme photographiée de dos sur l’affiche, qu’on retrouve sur les jaquettes des cassettes, DVD et Blu-Rays (y compris la présente édition) ne serait autre que la Demi Moore, quelques petites années avant The Substance (Coralie Fargeat, 2024) ! Dans le contexte actuel où la parole sur les violences faites aux femmes s’est quelque peu libérée alors que simultanément leurs droits subissent des attaques de toutes parts, y compris dans des pays occidentaux, la sortie de I spit on your grave résonne d’une manière particulière, presque gênante. Malgré la justification des uns et des autres et toutes les qualités qu’on peut lui trouver, l’ambiguïté du long-métrage demeure et son visionnage reste particulièrement dérangeant.



