Pour inaugurer notre dossier consacré aux petites pépites oubliées du cinéma de genre français, nous vous invitons à (re)découvrir La Mort en direct (Bertrand Tavernier, 1980). Un film pour le moins visionnaire dans tout ce qu’il présage de l’évolution de la télévision et qui, à l’aune des années 2020, prend un relief tout particulier.

© Gaumont / Tous droits réservés
En Direct sur NTV
Le vieux marronnier qui consiste à dire que le septième art made in France ne se serait jamais emparé de la science-fiction est souvent mis à mal par les faits, tant notre cinéma a exploré les cinémas de genres en long et en large. Entre Le Voyage dans la Lune (Georges Méliès, 1902) et Mars Express (Jérémie Périn & Laurent Sarfati, 2023), on peut même affirmer – avec une pointe de chauvinisme bien de chez nous – que le cinéma français a posé quelques jalons dans le domaine. Plus précisément, le genre français a régulièrement posé ses valises dans l’anticipation, ouvrant sur une science-fiction moins débridée, plus discrète, comme Fahrenheit 451 (François Truffaut, 1966) l’eu fait en son temps par exemple. La Mort en direct, qui nous intéresse ici, est de ce même bois : une œuvre moins spectaculaire mais où les éléments futuristes se mêlent à des éléments familiers, rendant la dystopie plus vertigineuse. Dans un futur proche et indéterminé, les plus grandes maladies ont trouvé remède. Toutefois Katherine Mortenhoe, une autrice, apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable et qu’il ne lui reste que quelques temps à vivre. C’est alors que NTV, une chaîne de télévision, la contacte pour la filmer jusque dans ses derniers moments, ce qu’elle refuse. Elle sera tout de même filmée par Roddy, à son insu, dont les yeux sont équipés de micro-caméras.

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Si le voyeurisme n’est pas né avec la téléréalité ou internet, on voit bien à quel niveau le film résonne particulièrement avec aujourd’hui. Depuis 1980, nous avons en effet vécu l’arrivée des ordinateurs personnels, puis d’internet, de Loft Story et des réseaux sociaux. En cela, le film de Tavernier, adapté de The Continious Katherine Mortenhoe de David Guy Compton, est éminemment visionnaire tant il préfigure l’avènement, vingt plus tard, de Big Brother et sa panoplie de déclinaison. Pour autant, Bertrand Tavernier n’appose pas de morale particulière. La posture de NTV est évidemment sinistre, mais le cinéaste s’empêche d’émettre un jugement. En fait c’est plutôt notre regard de spectateur qu’il interroge. Dans son procédé de mise en scène, il joue bien souvent avec notre curiosité morbide pour nous questionner sur notre rapport à la mort. Sommes-nous, nous aussi, avides de vouloir voir la fin annoncée de cette femme ? Dans une scène, Romy Schneider feint de mourir pour provoquer une réaction chez le producteur paniqué de ne pas pouvoir filmer cela. L’effet est vertigineux puisqu’à ce stade du récit, en tant que spectateur, nous voilà quasi « déçus » que les choses aient été si précipitées. La Mort en direct est une réflexion sur notre attache à l’entertainment par l’image, tout comme à une certaine idée du cinéma.
La mise en abîme est évidente : la caméra implantée dans les yeux de Roddy et celle de Tavernier se juxtaposent comme autant de miroirs déformants entre les faits et ce que l’on en attend. Le regretté cinéaste français, qui signe ici son premier long-métrage en langue anglaise – suivront Autour de minuit (1986) et Dans la brume électrique (2009) – et son unique incursion dans la science-fiction, nous invite à occuper la même place que les spectateurs du show NTV. Après les formidables L’Horloger de Saint-Paul (1974) et Le Juge et l’Assassin (1976), il quitte donc les territoires français pour les écossais. Malgré ce dépaysement, le traitement de Tavernier s’inscrit en profondeur dans l’une des thématiques sous-jacentes de sa filmographie : les limites poreuses de la moralité et la façon dont nous, spectateurs, allons l’établir. En cela, son dispositif de mise en scène est d’une fluidité remarquable, rappelant l’immense cinéaste qu’il fut et son importance pour le cinéma français. Sans trucages ou effets spéciaux, il tire le meilleur de ses décors, sublimés par un scope sublime et de ses mouvements de caméras amples pour parvenir à une sorte de chant lyrique, passerelle subtile entre notre cinéma hexagonal et cinéma hollywoodien.

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Et pour cela, il convoque un casting international ! Romy Schneider, pour commencer, impose sa figure tragique quelques années avant son véritable décès trouble, dans les traits de Katherine. La mélancolie que le film dégage lui doit beaucoup, assurément. Harvey Keitel, qui sortait là du tournage d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), campe cet homme-caméra qui, ayant pactisé avec le diable NTV, en subit les conséquences. Il apporte une autre énergie que celle de Schneider, mais leur alchimie finit par éclater au fil du long-métrage. Au casting nous retrouvons également Harry Dean Stanton, éternel héros de Paris, Texas (Wim Wenders, 1984), qui apporte toute sa sympathie à un producteur résolument diabolique. Pour finir, Max Von Sydow, qui jouait avec la Mort dans Le Septième Sceau (Ingmar Bergman, 1957), incarne quant à lui une figure plus rassurante avec brio. Les plus attentifs remarqueront même le premier passage devant une caméra de Robbie Coltrane, Hagrid dans Harry Potter à l’école des sorciers (Chris Columbus, 2001) et les chapitres suivants de la saga. Bertrand Tavernier tire clairement le meilleur de ce casting, malgré les différences d’approches de ses comédiens : si Keitel est un adepte de La Méthode, Schneider joue plus « à l’instinct ».
En définitive, le film de Bertrand Tavernier ouvre la voie à un autre long-métrage d’anticipation français, Le Prix du danger (Yves Boisset, 1983), qui, lui aussi, montrait par l’image, l’immoralité crasse des chaînes de télévisions. On pense aussi bien évidemment à Running Man (Paul Michael Glaser, 1987) ou à The Truman Show (Peter Weir, 1998), même si finalement, La Mort en direct ne ressemble à aucun autre dans sa façon bien particulière de poser les enjeux et de ne pas toujours y répondre. La poésie qui en ressort rendant le long-métrage intemporel… Il avait bénéficié d’une ressortie en 4K il y a quelques années et force est de constater que ni la réalisation ni ses thématiques n’ont pris une ride. Le plus inquiétant dans tout ça, c’est plutôt que la réalité ait dépassé, sur bien des aspects, une fiction que l’on aurait préférée rester de l’ordre de l’hypothétique. En attendant, ce film souvent méconnu qui fait figure d’OVNI dans la carrière de ce brillant cinéaste mérite d’être redécouvert au regard de là où nous en sommes aujourd’hui…
