La fin du voyage n’est plus très loin mais les spectateurs continuent de s’amasser dans les salles, à la recherche d’un dernier frisson du FIFIGROT 2024 avant la reprise du quotidien.
Jour 6 • Sens dessus dessous

« Striptease Intégral » © Tous droits réservés
La salle était pleine ce samedi matin pour rebondir dans la télé des années 90 avec Striptease intégral (Jean Libon, 2024). Sous la forme d’un long métrage de 5 segments, Jean Libon, le co-créateur de l’émission culte franco-belge Strip-Tease nous invite à suivre les parcours de 5 profils distincts tous représentatifs d’une époque bien différente de celle qu’il filmait il y a déjà presque 40 ans. L’émission Strip-tease : le magazine qui vous déshabille diffusée sur les écrans à partir de 1985 annonçait clairement les prémices de la téléréalité en suivant des personnalités atypiques dans leur quotidien le plus classique. Sans voix off, pour mieux laisser s’exprimer ceux qui sont filmés, l’émission a souvent été accusée d’être putassière et sans limites dans l’intimité des protagonistes. Quel intérêt de relancer ce concept à une époque où l’avènement des réseaux sociaux, l’inondation de téléréalités, font que cette accusation peut sembler un peu naïve ? Justement parce que ces reportages restent sans filtres face la société de l’apparence qu’ils dénoncent. Celle bling bling et autocentré des influenceurs, qui se soucient plus de la couleur de leurs dents que de la guerre en Ukraine. Ou alors celle de cette cinquantenaire qui cherche à être célèbre à un âge ou la femme est invisibilisée. Sans oublier cette mode zéro déchets qui touche une famille nombreuse pourtant profondément ancrée dans les traditions. Chaque cas dénonce une absurdité tellement évidente aux yeux du spectateur qu’il ne peut que rire devant le ridicule des situations qui se déroulent devant lui. Les dialogues sont si naturellement parfaits que l’on se croirait parfois devant un film de Jean-Christophe Meurisse, qui nous avait régalé au FIFIGROT avec Oranges Sanguines (2021). Pourtant, derrière ce rire moqueur et parfois réprobateur se profile l’angoisse de l’avenir. Si le premier sketch commence par pointer du doigt l’insouciance de la jeunesse, le dernier se termine sur un cadavre, précédé d’un segment de vie qui prouve qu’une maladie peut gangréner une famille entière. Plus on vieillit, plus on conscientise la gravité de la vie, jusqu’à une mort qui rend tout le reste futile.
C’est une odeur de soufre qui hante La Clepsydre (Wojciech Has, 1973), adaptation du roman Le Sanatorium au croque-mort de Bruno Schluz et film maudit qui a mis fin à la carrière de son réalisateur. Ancien étudiant en beaux-arts, la vision époustouflante de son oeuvre-rêve est à ce jour la plus chère de l’histoire cinématographique polonaise et ça se ressent à l’écran sur lequel le personnage principal, Jozef, en visite dans le sanatorium ou réside son père déambule dans de véritables tableaux vivants. Tel Alice pénétrant dans le terrier du lapin, il va faire la connaissance de différents personnages loufoques, des femmes tentatrices felliniennes à des vieillards difformes. Introspection autant historique que psychologique, ce voyage va le confronter au passé douloureux du peuple juif, mêlé à ses propres souvenirs fantasmés. Telle la clepsydre du titre, le personnage se laisse couler dans ce temps distordu, fusionnant passé et présent, passages poétiques et horrifiques. Une atmosphère délétère empoisonne tous les plans, révélant une beauté macabre ou le spectre du nazisme s’infiltre dès le début du récit avec Jozef qui se réveille dans un train en route vers un véritable cauchemar. Le voyage du spectateur sera lui aussi long et éprouvant, soumis à des situations incompréhensibles tel Henry Spencer dans Eraserhead (David Lynch, 1977). On quitte la projection sonné, comme lorsque l’on sort d’un sommeil chargé de rêves, sans se rappeler vraiment s’ils étaient agréables ou déplaisants

« J’ai tiré sur Andy Warhol » © Tous droits réservés
Retour sur terre avec le documentaire J’ai tiré sur Andy Warhol (Ovidie, 2024) déjà disponible sur Arte au moment où le film est diffusé lors du festival. C’est pourtant une salle pleine qui accueille Ovidie désireuse de mettre pour la première fois en images la vie d’une figure importante du féminisme qui a pourtant été rayée de l’Histoire. Celle de Valérie Solanas, autrice du SCUM Manifesto, pamphlet féministe et radical qui prône l’éradication pure et simple de l’espèce masculine. Sous forme de biographie, la vie de Valérie est racontée à la première personne, ponctuée de la lecture de quelques passages de son ouvrage. À travers la rencontre de ses anciens amis et des images d’archives, Ovidie retrace l’existence douloureuse d’une femme qui s’est toujours faite posséder violemment par les hommes. Une succession de traumas qui n’aura fait qu’alimenter sa colère, elle qui estimait que l’homme est une femme manquée. Ovidie a retiré de cette femme quelque chose d’émouvant, révélant un personnage bien évidemment dans les extrêmes mais en souffrance constante, écrasée par le patriarcat. Le peu d’archives l’a conduite à réaliser elle-même les scènes clés de sa vie, tournées réellement en Super 8, reconstituant les rues de New-York à Angoulême. Ne connaissant pas moi-même Valérie Solanas avant la projection, j’ai été surprise de constater qu’elle a pourtant influencé la jeunesse de certaines spectatrices présentes dans la salle, partageant leur première approche du féminisme à travers la découverte de son livre. Une bonne entrée en matière dans la vie d’une figure de proue féministe dont Ovidie espère bien, un jour, tirer un long-métrage.
Jour 7 • Un Monde sans paroles

« Primitifs » © Tous droits réservés
Force et courage aux survivants toujours debout pour la cérémonie de clôture et la remise des amphores. Si les spectateurs semblent encore en pleine forme, les organisateurs utilisent leurs dernières forces pour remercier bénévoles, public et invités. Débutant la cérémonie en souhaitant faire écouter un vocal de Noël Godin, tristement absent de cette édition, ils déclenchent l’hilarité de la salle lorsqu’après un nombre incalculable d’essais, les très engagés gloup gloup de Godin surgissent enfin du téléphone. Cela donne immédiatement le ton de cette remise de prix si particulière, entourée par cette bulle de liberté et de spontanéité qui constitue l’essence même du festival. Le dernier village qui résiste face à l’oppression nous a encore offert une proposition de films barrés, sensibles, engagés et surtout différents. Notre mal aimé Micron sera le maître de cérémonie, hué joyeusement à chaque intervention. C’est dans la continuité de cet esprit grotesque que le premier prix de la cérémonie, Michael Kael, a été attribué à… Un chien, plus précisément le chihuahua Mezcal de Chiennes de vie (Xavier Seron, 2024) tout à fait à l’aise dans son rôle d’ersatz du diable, fixant mon maître avec une intensité inquiétante. La Petite Amphore des Jeunes pour le meilleur court-métrage sera remise à Assoiffé (Lisa Sallustio, 2023) et l’Amphorette à Les mystérieuses aventures de Claude Conseil (Maie-Lola Terver et Paul Jousselin, 2023). Après les courts, passons aux longs avec le prix de l’école audiovisuel ENSAV remis à Aimer perdre (Harpo et Lenny Guit, 2024) réalisé par un duo qui avait déjà participé au festival avec son inclassable Fils de plouc (2021). L’Amphore du Peuple, décernée par le public appelé à voter après les projections est remporté par Riverboom (Claude Baechtold, 2023). Le jury, composé de Dominique Abel, Fiona Gordon, Laurent Melki et Ovidie a lui choisi de récompenser Miséricorde (Alain Guiraudie, 2024). Mais le prix tant désiré pour le film le plus grolandais de l’année, l’Amphore d’Or, sera remportée par Aimer perdre qui repart donc du festival avec deux belles récompenses. Quant à moi, je m’auto-attribue l’Amphore de l’acte manqué n’ayant, comme pratiquement chaque année, vu aucun film récompensé et ne pouvant ainsi ni me réjouir, ni m’insurger de l’attribution de ses prix. Je vais donc garder le silence à l’instar des personnages que nous allons suivre dans le long-métrage suivant, Primitifs (David Zellner et Nathan Zellner, 2023), film quasi documentaire sur le quotidien extraordinaire du Bigfoot. Filmé entièrement du point de vue de la bestiole poilue, le seul regard humain que nous aurons est le nôtre, posé probablement avec condescendance sur cet être qui dévoile au monde entier tous les comportements humains honteux que nous tentons de dissimuler. Sans paroles, seul l’humour visuel quasi burlesque nous permettra de nous connecter avec la part animale du Bigfoot, qui réagit face à chaque évènement se dressant sur sa paisible route de manière totalement inattendue et hilarante. C’est bien le côté humain de la créature qui va nous émouvoir, notamment à travers des regards qui dévoilent une détresse insondable ou des gestes emprunts de solitude. La peur, la colère, l’instinct maternel sont des sentiments primitifs mais qui nous connectent aussi profondément à notre nature animale. Notre empathie face à ces êtres nous ferait presque redouter leur confrontation à l’être humain, dont la présence est de plus en plus prégnante et dangereuse au fur et à mesure du récit. Dévoilant beaucoup sur l’homme sans jamais le montrer, Primitifs culmine sur l’absurdité de l’humanité dans un final qui vous laissera sans voix.

« The Way to Die » © Tous droits réservés
Terminons le festival dans une rave party suffocante avec The Way to die : The film of John Balance and Peter Christopherson (Maxime Lachaud et Reivaks Timeless, 2024), morceaux de vie et de destruction des leaders du groupe avant-gardiste électronique Coil. Aux antipodes du documentaire traditionnel, c’est un travail titanesque effectué par les réalisateurs pour déterrer les archives inédites du duo expérimental. Disposant d’un matériel conséquent, des pellicules de différents formats jusqu’aux cassettes audio, il leur a fallu former un tout cohérent sans trahir l’essence même du groupe. Si un petit texte au début du film recontextualise la naissance de Coil et la vie de ses interprètes, le spectateur plonge sans se mouiller la nuque dans l’univers obscur et SM du groupe, risquant des expérimentations toujours de plus en plus intenses. À la limite du snuff movie, les corps nus subissent des sévices consentis, la caméra s’attardant parfois sur leurs visages en extase. Pour les néophytes, les turbulences entre clips et vidéos de vacances sont assez violentes : elles mettent toutefois en exergue la dualité et l’esthétique parfois extrême de ce duo, toujours dans l’expérimentation macabre. Pour les amateurs du groupe, impossible de passer à côté de ces images intimes, à la fois poétiques et perturbantes, mêlant le sang et la sueur de leur énergie sexuelle masculine. C’est sur cette dernière séance hallucinatoire que mes pieds retouchent doucement terre, quittant la planète Groland jusqu’à l’année prochaine. La pluie accueillant mon petit cafard de fin de festival, je retourne dans un monde ou les bigfoots et les monstres marins n’existent pas mais qui possède encore la force de rêver et de s’insurger.
