[Lecture] Le cinéma de genre au féminin


De l’exploitation la plus régressive à la plus – soi-disant – intellectuelle elevated horror, le cinéma de genre(s) a de bien nombreuses fois instrumentalisé les femmes au nom de sulfureux mélanges d’Eros et de Thanatos. Publié en milieu d’année 2023 par Jaguarundi Editions, Le cinéma de genre au féminin de Marine Bohin et Julien Richard-Thompson propose un tour d’horizon des réalisatrices francophones qui changent la donne.

Agathe Rousselle s'allonge sur le capot du'ne voiture dorée, sous le regard des spectateurs dans un hangar ; scène du film Titane abordé dans Le cinéma de genre au féminin.

© “Titane” de Julia Ducournau Tous Droits Réservés

De l’étincelle au Feu Sacré

On installe un viel appareil dentaire à une petite fille sous une lumière jaune dans le film Earwig évoqué par le livre Le cinéma de genre au féminin.

‘Earwig” de Lucile Hadzihalilovic © Tous Droits Réservés

En première de couverture, le regard caméra magnétique d’Adèle Exarchopoulos dos aux flammes, le visage éclairé contre toute logique – l’affiche expressionniste des Cinq Diables de Léa Mysius (2022). Noémie Luciani (La Septième Obsession) justifie ce choix dans une préface où elle tisse un fil rouge analytique et politique autour du motif de la lumière : puisque ces réalisatrices « mettent en lumière et se mettent en lumière » sans attendre l’aval des autres. Elle témoigne, au travers d’un lyrisme interprétatif, de ces lumières signifiantes, manifestées par un briquet qui signe un départ d’incendie ou symbolisant une métamorphose ; tableau complété par l’ombre, symbole de maîtrise dans laquelle les hommes sont plongés par la perte de la vue ou la saute des plombs. Par ses entretiens, Le cinéma de genre au féminin ne s’excusera donc pas de dresser sa série de portraits en clair-obscur. Quelques pages plus loin, Julien Richard-Thomson (co-auteur et fondateur de Jaguarundi Films) introduit le livre en commençant par rappeler que « les femmes et le cinéma, c’est aussi une histoire de marginalité, de combats et de conquête » de territoires. L’histoire du cinéma a une mémoire sélective. Alice Guy, l’une de ces nombreuses « effacées » a attendu près d’un siècle avant d’être réhabilitée comme l’une de, sinon celle, qui a inventé le cinéma de fiction, avec La fée aux choux en 1896, film fantastique qui plus est. Face aux bouleversements récents – le mouvement MeToo, la palme de Julia Ducournau pour Titane (2021), l’augmentation du nombre de productions de genres dans le paysage francophone… – Le cinéma de genre au féminin prend le pouls d’une période de bascule, autant artistique que sociale et économique. Bien qu’il ne faille pas juger un livre à sa couverture, il est bon de souligner la qualité de cet ouvrage modeste dont l’apparence répond d’un charme entre le fanzine et la littérature fantastique ou horrifique. A l’intérieur, le papier glacé, la mise en page et le texte imprimé en relief stimulent le toucher et donnent le sentiment d’un certain luxe, la perle dans la coquille. Hélas, si l’on devine dans la retranscription des entretiens la volonté d’un geste naturaliste, presque documentaire, de rester proche de l’oralité du matériau source – probablement pour conserver l’identité des intervenantes – il se fait au détriment d’une lisibilité parfois heurtée par des soucis de syntaxe.

Jumbo de Zoé Wittock Noémie Merlant

“Jumbo” de Zoé Wittock © Rezo Films

A travers ses maigres 148 pages et seulement 8 entretiens Le cinéma de genre au féminin incarne à son corps défendant ce contre quoi il lutte : la rareté des réalisatrices de cinémas de genres. Le panorama embrasse toutefois une diversité de générations et de carrières : si Agnès Merlet, Lucile Hadzihalilovic et Marina de Van ont comme qui dirait “de la bouteille” ; Coralie Fargeat, Léa Mysius, Aurélia Mengin, Zoé Wittock et Joséphine Darcy-Hopkins ne sont pas en reste. Ainsi la préciosité d’un tel ouvrage tient – fort de leurs expériences respectives – de la pluralité et de la diversité des points de vue qu’il contient et des contradictions qui peuvent en découler, esquivant le piège de devenir un manifeste finalement réducteur, où le féminin deviendrait un symbole utilitaire et uniforme. De fait, toutes n’établissent pas de corrélation entre leur identité – parfois un frein, rarement une barrière – et la difficulté d’accès aux moyens de production pour leurs films qui tient de bien plus de facteurs, à commencer par leur nature. Ainsi peut-on deviner que Jumbo (Zoé Wittock, 202O), romance fantastique fragile entre une femme et un manège de parc d’attraction, et Revenge (Coralie Fargeat, 2017), série B brutale et aride, n’ont pas connu le même parcours en commissions – dont les sensibilités des équipes, changeantes, jouent aussi dans la balance. Les biais sexistes et les inégalités sont une réalité à ne pas diminuer, mais s’y cloisonner participe aussi d’une certaine ghettoïsation.

Couverture du livre Le cinéma de genre au féminin édité par Jaguarundi.Ces échanges sont l’occasion d’interroger leur rapport au cinéma de genres et son histoire trop souvent masculine, au cinéma français comme art et industrie – plusieurs ont dû trouver des financements ailleurs, comme Lucile Hadzihalilovic qui nous partageait ici son expérience avec le système de production anglais pour Earwig (2023)  – à la création et aux imaginaires, à la notion de female gaze… L’occasion de brasser des sujets plus larges, comme la place du cinéma de genre dans le paysage culturel français – d’hier et de demain – les aides à la production de films de genre du CNC et leur(s) effet(s), l’hypothèse de l’avenir du genre dans la liberté des plateformes plutôt que les salles ; ou plus recentrés, sur l’évolution de leurs carrières et leurs films – que la presse, encore paternaliste a pu bouder. Mais encore, l’importance du désert dans Revenge et des montagnes dans Les Cinq Diables, la représentation de l’enfance chez Lucile Hadzihalilovic, l’artisanat des décors chez Aurélia Mengin… Avec ce livre, Marine Bohin et Julien Richard-Thomson participent ainsi humblement à un travail qui se doit être commun et de longue haleine, celui de l’inclusivité au sens le plus large du terme. Sans quoi le septième art, qui fut et sera encore un véhicule de violences et d’oppressions, se prive bêtement de nouveaux horizons.


A propos de Louise Camerlynck

Etudiante en Master 2 à l’UFR des Arts d’Amiens, Louise est atteinte d’une maladie rare qui fait que son cœur s’arrête net si elle ne regarde plus de films. Elle a appris à vivre avec et à même les apprécier, surtout quand ils sont lents, contemplatifs, introspectifs et déprimants tel un "Eternal Sunshine of the Spotless Mind". Entre mise en scène de pièces de théâtre et réalisation de podcast, elle s’intéresse au cinéma sous un prisme queer et féministe. Elle aime un peu trop l’étrange et le bizarre, si bien que si vous la croisez dans les couloirs, fuyez, pauvres fous. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rit1i

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