[Masterclass] David Fincher, l’illusion du contrôle


De retour sur Netflix le 10 novembre avec The Killer (2023), David Fincher était l’invité de la Cinémathèque Française en octobre dernier dans le cadre d’une rétrospective de sa brillante carrière. L’occasion de redécouvrir les grands classiques que sont Seven (1995), the Social Network (2010) ou encore Zodiac (2007), “film dossier” ultime sur lequel le cinéaste s’est longuement confié avant d’enchaîner sur les motivations à l’origine de ses projets, le mythe du cinéaste tout-puissant ou encore l’avenir du cinéma à l’heure des bouleversements technologiques. Rien que ça !

David Fincher assis lors de sa masterclass, écoutant attentivement son interlocuteur.

© William Tessier

Enfance sous le signe du Zodiac

“Zodiac” de David Fincher © Tous droits réservés

Zodiac (2007), c’est un retour à l’enfance pour moi ! J’ai grandi dans la baie de San Francisco où les meurtres ont eu lieu à la fin des années 60. A l’école primaire, le tueur du Zodiac était notre croque-mitaine ! Tout le monde en parlait et était terrifié ! On pouvait aller à l’école bien sûr, les gens n’étaient pas cloîtrés chez eux. Seulement, il y avait en effet ces voitures de police qui suivaient les bus scolaires comme on le voit dans le film. Je me souviens avoir demandé à mon père ce qu’il se passait et il m’a répondu : “A oui, il y a un serial killer en liberté et il menace de tuer des enfants avec un fusil à pompe” Et je me souviens lui avoir répondu : “tu pourrais nous emmener à l’école tout de même !”. Mais en réalité, ce n’était pas si dramatique que ça en a l’air. Plus tard, à l’âge de mes 14 ans, mes parents et moi avons déménagé de la baie. Je me revois jeter un dernier regard à travers la vitre de la voiture me soudain poser la question : “Qu’est-il advenu du tueur du Zodiac ? Est-ce qu’ils ont finalement attrapé ce type ?”. Quand le script m’est arrivé dans les mains, ce moment de ma vie m’est revenu immédiatement. La reconstruction de cette époque a donc été facile pour moi parce que j’ai grandi dedans ! 1969, c’est un peu l’année où mes premiers souvenirs débutent. Je savais quelle était l’odeur des cuisines, la forme des fourchettes, des stylos. On pouvait m’amener dix stylos et je savais lesquels n’existaient pas à cette époque. Je savais à quoi ressemblait la rédaction d’un magazine parce que mon père travaillait pour Life à cette époque. Donc ce n’est pas tant une reconstitution méticuleuse qu’un point de référence qui m’était très personnel. A cette époque, l’idée de faire des films n’était pas hors de portée pour moi, bien au contraire ! Dans le nord de la Californie où je vivais, il y avait toute une bande de jeunes réalisateurs qui débutaient et qui se sont révélés très influents par la suite : Francis Ford Coppola, George Lucas, Michael Ritchie, Phillip Kauffman etc.. Tous leurs films étaient produits dans la baie de San Francisco, de la fin des années 60 jusqu’au début des années 70. Des gamins de ma classe venaient à l’école avec des cheveux rasés parce qu’ils étaient figurants sur THX 1138 (Georges Lucas, 1971), Des rues de mon voisinage étaient fermées pour le tournage du Parrain (F. F. Coppola, 1972) où de L’invasion des profanateurs de sépultures (Philip Kaufman 1978). American Graffiti (Georges Lucas, 1973) a même été tourné devant chez moi !”

Inspecteur David

Jake Gyllenhaal fouille dans les archives du film Zodiac de David Fincher.

“Zodiac” de David Fincher © Tous droits réservés

« Contrairement à ce qui a été dit et amplifié dans les médias à la sortie de Zodiac en 2007, nous n’avons pas essayé de résoudre l’enquête par le biais du film. Nous avons acheté les droits du livre de Robert Graysmith et c’est avant tout son histoire que nous avons racontée. Nous avons tiré le fil en faisant très attention à ce que les liens avec l’enquête de David Toschi et Paul Avery restent cohérents. Le but était de rendre hommage et faire honneur à Graysmith en respectant au maximum son travail de synthèse qui est tout de même à l’origine de la mythologie du tueur du Zodiac. Dans le cas de l’attaque sur Kathleen Jones par exemple, nous avons également essayé de coller au plus près des rapports de police, des photos, des témoignages et de l’horreur qu’elle a pu vivre sans en montrer davantage, d’autant que dans son cas, le suspect n’est pas passé à l’acte. Nous avons tout de même ajouté des scènes qui nous semblaient intéressantes comme celle où Toschi va voir Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971) au cinéma. Je n’ai pas vu le film quand il est sorti à l’époque mais en le découvrant j’ai trouvé le parallèle entre Scorpio et le tueur du Zodiac assez évident. Le fait d’utiliser l’affaire du Zodiac pour en faire un vulgaire élément de scénario au moment où le gens sont terrifiés me semblait déplacé et collait bien au sentiment de Toschi. A présent, on sait qu’il a manqué de preuves suffisantes pour inculper Lee Allen parce que la technologie de l’époque n’était pas assez avancée. Le film ne parle d’ailleurs pas tant des diverses théories que des déficiences techniques et technologiques de la criminologie à cette époque et qui n’ont pas permis à la police de l’arrêter. Il ne faut pas oublier que c’était une période très primitive. Il n’y avait même pas le fax partout ! Aujourd’hui il est certain que l’on parviendrait à traduire en justice nombre de tueurs. Le film est aussi un témoignage de ça, de l’impossibilité de savoir et des preuves suffisantes qu’il faut détenir pour pouvoir exercer la justice. »

Références & Esthétique

“Zodiac” de David Fincher © Tous droits réservés

« Quand James Vanderbilt et moi avons commencé à parler de faire Zodiac, il me disait : “c’est un film de détective, c’est un film de détective ! Mais après avoir lu le premier script je lui ai répondu : “ça ressemble plutôt à un “film dossier” ! Et quand on fait un film dossier, la référence sera forcément Les hommes du président (Alan J. Pakula, 1976) qui est à mes yeux l’un des cinq plus grands films jamais réalisés. Impossible de passer à côté de l’esthétique et de la manière de filmer les rédactions des journaux de cette période. Donc oui, forcément on y rend hommage. Sur Zodiac, j’avais terriblement envie de travailler avec Harry Savides qui est une des personnes les plus talentueuses que j’ai rencontré. C’est le premier film que j’ai tourné en numérique et Harry était un peu frustré de devoir essuyer les plâtres avec cette nouvelle technologie. Parmi les références que nous avions, il y avait le photographe Steven Shore, Gordon Willis, le directeur de la photographie des hommes du président (Alan J.Pakula, 1976), Klute (Alan J.Pakula, 1971), Le parrain (1972), mais aussi Conrad Hall (Marathon Man, John Schlesinger, 1976). C’était le genre de références que nous avions en tête en matière d’atmosphère. Mais au bout du compte, quand on vous présente un décor et qu’on se retrouve à devoir l’éclairer, on essaie surtout de trouver la solution qui nous semble la plus juste pour ce décor et ce n’est pas tout le temps celle qui va coller avec la référence historique et/ou esthétique qu’on a en tête. On s’était également mis d’accord sur la prédominance de la couleur jaune, certains motifs comme le motif écossais, les panneaux de bois, typiques de la fin des années 1960 et début 1970, ou encore l’influence de l’esthétique d’une série comme The Brady bunch (1969-1974). »

Faire des choix

Jesse Eisenberg dans le film The Social Network de David Fincher ; il est à une réunion qui semble profondément l'ennuyer, se tenant de manière désinvolte tandis que des personnes plus âgées, en costume cravate, prennent des notes à côté de lui.

“the social network” de David Fincher © Tous droits réservés

A chaque fois, le choix de passer plusieurs années de sa vie sur une histoire et à l’élaboration d’un film résulte de motivations très différentes. Sur Seven (1995) par exemple, j’aimais l’idée que le tueur opère une sorte de performance artistique bien que macabre et que j’allais pouvoir représenter ça d’un point de vue esthétique. Et puis il y avait cette structure narrative étonnante qui démarre comme un film policier avec la dynamique du jeune flic et le vétéran ; puis cela mute progressivement vers le film d’horreur. Je suis attiré par cette manière de repenser les structures narratives. Quand John Doe se rend alors qu’il me reste encore seize pages du script à lire, je me mets à la place du spectateur qui va se dire : “wouah qu’est-ce qui se passe ?!” J’aime bien mettre les spectateurs dans cette position. Même chose pour The Game (1997), qui ressemblerait un peu à un épisode de La quatrième dimension (1959-1964) avec cette horreur abstraite qui n’est expliquée qu’à la toute fin et de manière très simple : “En fait c’était juste un film et tu es la star ! Tu es même payé pour ça !” C’était amusant. Après le personnage principal n’aurait peut-être pas dû tomber de si haut à la fin mais bon…On apprend en faisant ! Sur Fight Club (1999) c’est vraiment l’humour qui m’a attiré. Je ne pouvais pas m’empêcher de rire en lisant le livre. Cette manière de dire les choses, cette sombre vérité que le personnage se révèle à lui-même. C’est une manière de voir le monde et d’écrire qui n’appartient qu’à Chuck Palahniuk. The Social Network (2010) est beaucoup plus personnel en revanche. Bien que je n’y connaisse rien à la programmation informatique, le script de Sorkin m’a rappelé ce que c’est que d’avoir vingt ans et de se lancer dans un business avec un groupe d’amis. J’ai une bonne idée de ce à quoi ressemble l’écosystème des jeunes hommes entrepreneurs qui se lancent dans un projet avec tout un tas de valeurs et d’idéaux et qui se retrouvent confrontés à la dure réalité des choses. J’ai assisté à ce genre de discussion où on vous dit : “tu as donné le meilleur de toi-même mais l’entreprise va dans une autre direction et il n’y a pas de place pour toi”. Je connais la douleur et la frustration de se faire exclure de ce genre projet. (il faut rappeler que David Fincher a débuté sa carrière dans les industries des effets spéciaux, du clip et de la publicité ndlr) Et je sais aussi ce que c’est quand le groupe se fait assaillir par les influences extérieures qui comprennent soudain qu’il y a de l’argent à se faire et qui mettent en place des stratégies pour créer la méfiance et la rivalité au sein du groupe. Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011), c’est Kathleen Kennedy qui me l’a fait découvrir en pitchant le livre comme “l’histoire d’une motarde lesbienne, hackeuse à Stockholm.” Intéressant ! Mais à cette époque là j’essayais de faire L’étrange histoire de Benjamin Button (2008) depuis déjà neuf ans j’ai laissé filer le projet. Quand Scott Rudin est revenu vers moi pour le remake, ce qui m’a plus intéressé, c’est la relation entre les deux personnages. J’ai aimé leur déséquilibre à la fois sexuel et générationnel et le fait que malgré tout ça, ils trouvent une façon de devenir partenaires et même amis. Après il y a le plaisir de rajouter la juste dose de serial killers et de Nazis et surtout de réaliser certaines scènes comme celle de la parade. Quand on lit une scène comme ça, on se régale d’avance ! Il y a cette magie de pouvoir jouer avec l’animation de ces photos d’archives auxquelles on va ajouter des jeux de reflets etc…C’est clairement du director porn ! Plus récemment sur The Killer (2023), je crois que j’ai aimé l’idée du narrateur auquel on ne peut pas se fier. Il y a un monologue du personnage principal au début de la bande dessinée qui brasse énormément de sujets géopolitiques, économiques etc… Se pose alors la question de la vérité. Est-ce que ce que nous dit le personnage est la vérité ou bien est-ce sa vérité à lui, ce qu’il se dit pour se rassurer. Ça c’est intéressant pour moi.”

Projets avortés

Les deux policiers de la série Manhunter, réalisée par David Fincher, en salle d'interrogatoire ; l'un est assis à une table, avec devant lui un micro ; l'autre est assis contre le mur, en hauteur, sur sa droite.

“Mindhunter” de David Fincher © Tous droits réservés / Netflix

« Le remake de 20 000 lieues sous les mers (Richard Fleischer, 1954) verra le jour avec James Mangold aux manettes, mais ce ne sera pas le film que je voulais faire. Mon projet était de coller au plus près du roman de Jules Verne et de dissimuler le thème de l’impérialisme du 19ème siècle dans le cocon d’un film Disney ! Mais le film allait coûter 220 millions de dollars et comme je ne voulais pas non plus caster uniquement des stars blanches pour le film, je me suis retiré. Le projet a peut-être changé mais je suis passé à autre chose entre temps. Et puis j’ai eu la chance de mettre en scène un combat avec un crabe géant dans mon court-métrage animé Bad travelling (2022) pour la série Love, Death and robots (2019-2023), donc mes désirs de fantaisie sont assouvis ! Concernant la suite de Mindhunter (2017-2019), je ne dis pas non bien sûr mais je doute que cela puisse se faire un jour. J’encourage cependant tous les gens qui ont aimé là série à aller se faire 5 millions d’amis et leur demander dix dollars chacun. Là, on pourra discuter ! »

Le cinéma n’est pas mort !

« On est tous là à dire que le cinéma est mort mais je ne m’inquiète pas de la mort d’une forme artistique sous prétexte qu’une autre émerge. La poésie n’a jamais disparu ! Le cinéma est si jeune, à peine 100 ans alors que la peinture à 3000 ans ! Je suis sûr que dans quelques années des gens voudront refaire Zodiac en utilisant les mêmes caméras que nous avons utilisé pour reproduire le look 2007 et se demanderont : “mince il nous faudrait de meilleurs caméras ! Comment ils ont fait à l’époque!’ . Les artistes parviennent toujours à utiliser la technologie pour la mettre au service des émotions, que ce soit avec de l’analogique ou du numérique. L’année dernière, Hollywood a produit 600 films. C’est du jamais vu ! Certains seront vite oubliés et certains rentreront dans l’histoire. En 1974 c’était seulement 48 films mais on se souvient d’une poignée comme Le Parrain 2 (F. F. Coppola) ou Chinatown (Roman Polanski). La technologie n’est qu’une manière d’ouvrir les possibilités créatives. »

L’illusion du contrôle

Brad Pitt et des agents de police s'apprêtent à entrer dans un bâtiment taggé, sous une pluie battante, dans le film Seven de David Fincher.

“Seven” de David Fincher © Tous droits réservés

Je crois que l’idée d’un réalisateur en maîtrise totale de son film est un mythe. Imaginez un cinéaste assez puissant et suffisamment éloquent pour dire exactement et clairement ce qu’il désire à 90 personnes, tous les jours, pendant des semaines. C’est une idée folle ! On vient avec une stratégie bien sûr, parce qu’il serait imprudent de ne pas le faire, mais la vérité c’est que l’on arrive sur le plateau en disant : “Ok les gars, voilà ce que l’on va essayer de faire aujourd’hui”. Avec un peu de chance 80% de ce que tu avais planifié est effectivement faisable et 70% des acteurs sont prêts à te suivre. Maintenant, encore faut-il y parvenir ! Donc l’idée que le réalisateur débarque le matin avec une liste de plans pour la journée et prend son équipe en otage tant que la liste n’est pas achevée est fausse. C’était peut-être le cas dans les années 1920 et encore, mais certainement pas aujourd’hui. Par exemple, Seven (1995) a été tourné à Los Angeles durant l’hiver 1994. C’était l’année de la tempête El Nino donc il a plu tout le temps. Je n’avais pas prévu ça mais je me suis adapté en me disant que ça donnerait au film un look à la Blade Runner (Ridley Scott, 1982), d’autant que j’avais pris soin d’éviter les lieux iconiques de L.A. Du coup, pour être raccord et aller au bout de l’idée, il a fallu faire venir des machines à pluie pour les jours où il ne pleuvait pas. Cette pluie donne une vraie singularité au film mais ce n’était pas absolument pas prévu ! Hollywood a tendance à faire croire qu’il fonctionne comme la NASA et que tout est millimétré. En réalité, il fonctionne beaucoup plus à l’arrache, au tâtonnement et le réalisateur se bat pour limiter le désastre. C’est très spécifique au cinéma d’ailleurs. Dans un orchestre, chaque musicien a passé des années à apprendre son instrument. Ce qu’on leur demande de jouer peut être exprimé assez rapidement sur une feuille de papier. L’orchestre délivre donc les notes comme on leur a demandé de le faire et le chef d’orchestre décide ensuite des modalités, un peu comme un mixage en direct. Le cinéma ne fonctionne pas comme ça. Le cinéma, c’est une opération militaire menée par des enfants précoces. Il n’y a aucun contrôle ! »


A propos de Clément Levassort

Biberonné aux films du dimanche soir et aux avis pas toujours éclairés du télé 7 jours, Clément use de sa maîtrise universitaire pour défendre son goût immodéré du cinéma des 80’s. La légende raconte qu’il a fait rejouer "Titanic” dans la cour de récré durant toute son année de CE2 et qu’il regarde "JFK" au moins une fois par an dans l’espoir de résoudre l’enquête. Non content d’écrire sur le cinéma populaire, il en parle sur sa chaîne The Look of Pop à grand renfort d’extraits et d’analyses formelles. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riSjm

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