Au royaume des fauves (Tiger King)


En ces temps troubles de confinement et de confusion politique et sociétale, il est plus que jamais nécessaire d’avoir des choses auxquelles se raccrocher, des symboles derrière lesquelles s’unir. Qui aurait pu croire cela dit, que ce symbole serait Joe Exotic, excentrique propriétaire de grands félins et présentement en prison pour tentative de meurtre ? Pour ceux qui seraient encore épargnés par Tiger King, sensation du moment sur Netflix, c’est l’heure du rattrapage.

Joe Exotic pose avec son tigre, scène de la série documentaire Netflix Au royaume des fauves.

                                      © Tous droits réservés

Les embrigadés du Tigre

On se demande par quel bout prendre Tiger King (Au Royaume des fauves en VF). Comment appréhender ce documentaire en sept parties de quarante minutes, sorti il y a peu sur Netflix ? Difficile à dire, tant cette mini-série documentaire qui pourrait passer aisément pour un mockumentary, s’est imposée, en peu de temps, comme le choc pop culturel internet du moment. Les mèmes et les articles se multiplient, tant et si bien que Netflix a annoncé l’arrivée d’un huitième épisode sous peu. L’acteur David Spade a depuis la mise en ligne du documentaire commencé une série d’interviews en confinement consacrés aux participants de Tiger King, et certaines célébrités joutent sur les réseaux sociaux pour savoir qui pourrait incarner quel personnage dans une éventuelle adaptation cinématographique. Alors pourquoi cette série documentaire fait-elle tant parler d’elle ? Quelles sont les causes de cet engouement dingue, qui a réussi l’exploit de mettre d’accord Cardi B et le fils de Donald Trump ? S’il est difficile de décrire ici tout ce qui compose la série tant les situations et personnalités extraordinaires s’accumulent, essayons de mettre en lumière quelques-uns des éléments qui font sa saveur.

Joe Exotic présente un bébé tigre blanc, debout sur un rocher, scène de la série documentaire Netflix Au royaume des fauves.

                                     © Tous droits réservés

En premier lieu, c’est presque l’évidence, Tiger King c’est Joe Exotic. Même le scénariste le plus frappé de telenovela n’oserait inventer un personnage aussi hautement improbable. Et pourtant il est bien réel. Un homme tout droit venu de l’Oklahoma, redneck, amateur d’armes et d’explosifs, gay, polygame, chanteur de country, candidat à la Présidentielle puis au titre de Gouverneur, admettant de son propre chef qu’il a testé bons nombres de drogues, libertarien, panoplie improbable, vestes à franges, chemises à sequins, santiags, coupe mulet. Oh, et oui, propriétaire d’un « zoo » spécialisé principalement dans les grands félins. « Zoo » est cela dit un bien grand mot, tant son établissement tient plus de la mauvaise attraction que du parc zoologique. Joe Exotic est un oxymore vivant. Une combinaison de rocambolesques contraires, rattachés miraculeusement sous un mulet peroxydé et des tatouages sanglants en forme d’impacts de balles. Ce qui est peut-être plus dingue encore, c’est qu’autour de Joe, tout le monde semble décidé à gagner le premier prix de la compétition de “la personnalité la plus extravagante des États-Unis d’Amérique”. La série prend en effet le temps d’introduire et d’interviewer bons nombres de protagonistes gravitant dans une sphère très (trop) particulière : celle des amateurs américains de grands fauves. « Amateur » est un euphémisme, puisque les termes propriétaire, éleveur, voire trafiquant de marché noir, seraient en réalité bien plus exacts. Une autre personnalité notoire de cet univers, Bhagavan Antle, se veut gourou et dompteur de lion, détenteur d’un lieu bien étrange, entre le parc d’attraction à félins et la secte. Ses « employées », toutes des femmes assez jeunes, sont plus ou moins également ses maitresses, et les animatrices de charme de son parc. Jeff Lowe, Tim Stark… Beaucoup d’autres personnages haut en couleurs sont à découvrir au fil des épisodes, et pas un ne semble prêt à calmer le jeu entre exubérance, passé trouble, arnaque, trafic de drogue ou misogynie galopante. Au Royaume des Fauves ressemble bien souvent à une suite d’interviews toutes plus lunaires les unes que les autres. C’est toute l’exubérance de cette frange marginale des États-Unis qui se déploie sous nos yeux pas totalement préparés à encaisser toutes ces informations.

Un homme, casquette sur le front et chemise au motif tigre, est au volant d'une Ferrari Rouge, sur le siège passager un tigre blanc adulte.

                                   © Tous droits réservés

C’est bien ça le deuxième attrait évident de Tiger King, visiter une de ces facettes des États-Unis dont on ignorait tout (ou presque) jusqu’alors. Car le documentaire propose une plongée en immersion dans toute une sphère de la sous-culture américaine, bien plus étendu qu’il n’y parait, celle donc des fanatiques d’animaux exotiques. Il nous est ainsi expliqué dès l’introduction, qu’il y a plus de tigres en captivité aux États-Unis qu’il n’y en a à l’état sauvage. Énormément de particuliers possèdent ainsi des tigres qui sont décrits au fil des épisodes comme une commodité relativement accessible si bien que pour 2000$, vous pouvez acquérir un bébé tigre, de manière plus ou moins illégale. Les documentaristes Eric Goode et Rebecca Chaiklin réussissent très bien à dépeindre ce monde parallèle régi à ses propres lois, au sein d’un pays qui semble parfois être la parfaite fabrique à personnalités hors normes, pour le meilleur et pour le pire. Il faut dire aussi que la plateforme de streaming n’en est pas à son coup d’essai. Il y a quelques temps, Netflix avait déjà produit une série documentaire également fascinante, Wild Wild Country (Maclain et Chapman Way, 2018), narrant la grandeur et la décadence de la secte Rajneesh et de sa communauté établie dans un ranch de l’Oregon. Elle a également distribué Three Wives, One Husband (Becky Lomax, Jack Warrender et Tanya Winston, 2017), documentaire en quatre épisodes sur une communauté de mormons fondamentalistes vivant dans le désert de l’Utah, où la polygamie est acceptée, encouragée et même intégrée aux préceptes religieux des habitants. Visiblement, au cours des dernières années, Netflix a fait sa spécialité d’un certain type de documentaires à mi-chemin entre l’information et l’entertainement. Et si ces documentaires décrivent des réalités très différentes, ils ont bien une chose en commun. Ils décrivent tous les trois un aspect très particulier des États-Unis avec ses existences marginales au mode de vie sortant de la norme, souvent mal acceptées par la société américaine et qui pourtant, ne pourraient exister nulle part ailleurs dans le monde. Mais il y a aussi un autre point commun entre Wild Wild Country et Tiger King : le basculement de la série vers le fait divers policier.

Carole Baskin, un genou au sol, est au premier plan, au second plan un lion en cage, scène de la série documentaire Netflix Au royaume des fauves.

© Tous droits réservés

Car oui, Au royaume des fauves est avant tout l’histoire de Joe et de son attitude de plus en plus belliqueuse face à une autre personnalité du monde des Tigres, Carole Baskin, la fondatrice de Big Cat Rescue, association visant à protéger les félins et à interdire leur élevage et leur reproduction « intensive » à des fins commerciales. Personnalité fascinante et pleine de surprise également, Carole a la particularité d’avoir un mari disparu mystérieusement. Il n’en faut pas plus pour certains (Joe, entre autres) de l’accuser d’avoir tué cet homme et de l’avoir donné en pâture à ses tigres pour faire disparaitre les traces de son crime. Les deux individus se livrent une guerre à distance, l’une menaçant par ses armées d’avocats quand l’autre choisit plutôt les menaces physiques. Joe, se lance alors à corps perdu dans une escalade de haine, qui ira jusqu’à essayer d’engager un « homme à tout faire » pour assassiner Carole Baskin. Et c’est dans cet aspect True Crime que la série exerce à la fois un sentiment de fascination, mêlé à un certain malaise lié au voyeurisme qu’elle engage chez les spectateurs. On peut même se demander dans quelle mesure la présence des caméras n’envenime pas les choses. Car s’il y a bien une chose que Joe Exotic aime, c’est se donner en spectacle. Il possède dans son parc un studio d’enregistrement pour une WebTV qui lui est entièrement vouée, Joe Exotic TV. Se rajoute alors à l’équation, Rick Kirkham, vieux réalisateur semblant sortir de Deliverance (John Boorman, 1972) venu filmer un show de TV-réalité sur le parc, et enfin, les caméras des documentaristes de Tiger King. Joe Exotic se délecte devant toutes ces caméras pointées sur lui. Ses frasques vis-à-vis de Carole, running gag de son show permanent, deviennent alors de plus en plus violentes. D’autant plus que le documentaire lui-même joue beaucoup sur l’ambiguïté autour de Baskin et de la disparition de son mari. La gêne fait donc aussi partie intégrante de l’expérience de visionnage d‘Au royaume des fauves. En cela la série rappelle encore un autre documentaire Netflix, le français Grégory (Gilles Marchand, 2019), reprenant, depuis l’origine, tous les événements autour du meurtre de Grégory Villemin, en intégrant notamment à l’équation l’intrusion médiatique dans cette affaire devenue célèbre. La fascination se teinte rapidement de culpabilité et la série nous met très clairement face à notre attirance pour le fait divers, qui pourrait bien parfois se révéler néfaste.

Joe Exotic sur sa photo d'identification criminelle.

© Tous droits réservés

C’est d’autant plus vrai que, finalement, au bout du documentaire et après avoir été immiscé dans la folie de l’univers de Joe, de ses très probables abus sur les animaux – reproduction illégale avec notamment des croisements inter-espèces, mises à mort des félins « inutiles » une fois passé l’âge « mignon »… – de son mini-culte de la personnalité sur des employés à peine payés et surtout de sa tentative de meurtre via l’embauche d’un tueur à gage, une forme d’empathie pour le personnage arrive quand même à poindre chez le spectateur. Son passé tragique, sa personnalité et vraisemblablement le montage astucieux du documentaire, arrive en fin de compte à le rendre presque attachant. On se rappelle alors l’adresse face caméra et au spectateur qui clôturait un autre hit-documentary de la firme que fut il y a quelques mois Don’t Fuck With Cats (Mark Lewis, 2019) consacré au meurtrier Luka Rocco Magnotta. L’une des protagonistes – elle faisait partie de la cellule de recherche de gens lambda, qui, sur internet, menèrent une enquête parallèle pour faire arrêter le meurtrier – se demandait si elle n’avait pas contribué, en quelque sorte, à assouvir chez Magnotta, son désir de célébrité, nous désignant d’ailleurs directement, comme des complices voyeurs. La fascination qu’exerce sur nous Tiger King et son personnage est sûrement du même ordre. Car au final, plus que sa WebTV ou ses clips de country, c’est certainement ce documentaire qui aura permis à Joe Exotic d’exaucer son rêve de célébrité, quand bien même il demeure toujours en prison, condamné à vingt ans de réclusion. Une peine sur laquelle un certain Donald Trump, a promis, en pleine conférence de presse sur la crise du coronavirus, de « jeter un œil ». Préparez-vous à une saison deux…


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

Laisser un commentaire