L’Appât


A l’occasion de la diffusion de L’Appât (Bertrand Tavernier, 1995) sur Arte, critique d’un excellent film policier hexagonal inspiré de la sinistre affaire Hattab-Sarraud-Sutra.

Eric est derrière Nathalie, tous deux se regardent dans un miroir, souriants, scène du film L'appât.

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Les innocents

Assis sur un canapé, Bruno Putzulu, Clotilde Courau à côté de Marie Gillain au téléphone, face à cette dernière Olivier Sitruk, accroupi, scène de L'appât pour notre critique du film.

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Bertrand Tavernier est un nom que vous pouvez croiser régulièrement dans nos lignes… Toutefois, et c’est presque un comble, jamais en tant que réalisateur. Ou plus exactement, jamais pour un de ses propres films mais plutôt pour sa présence habituelle dans les bonus de l’éditeur Sidonis Calysta. Il faut dire que Tavernier est autant un cinéaste qu’un « passeur de cinéma ». Il a été critique comme toute l’équipe de la Nouvelle Vague et, particulièrement, attaché de presse : c’est donc un homme dont la vie est tout autant dédiée à son œuvre qu’à parler de celle des autres, ce avec une franchise aussi subjective, comme il ne s’en cache pas, que riche sur les plans analytiques et historiques. Dans son souci de transmettre le cinéma, il est l’équivalent à mes yeux de la posture d’un Martin Scorsese outre-Atlantique, ayant lui aussi, tourné un documentaire sur le cinéma de son pays, Voyage à travers le cinéma français (2016) comme l’Américano-italien en a fait un sur Hollywood. Passeur donc Tavernier, mais bel et bien réalisateur et d’un intérêt net. Féru de genre pour ce qui nous intéresse. Dans sa filmographie, sans oublier ses apports dans la science-fiction ou le film de guerre, il en a même deux de prédilection : le film historique et le film policier quand il ne mélange pas les deux (Le Juge et l’assassin, 1976). A l’occasion de la diffusion sur Arte le 29 avril 2020 d’un de ses travaux autour du crime, L’Appât, réalisé en l’an de grâce 1995 – juste après La fille de d’Artagnan, quand on vous dit qu’entre les deux son cœur balance – on saute sur l’opportunité de vous parler enfin, de ce que le bonhomme fait derrière la caméra.

En 1984, une affaire défraie la chronique dans nos contrées hexagonales. Nommée l’affaire Hattab-Sarraud-Sutra elle secoue les médias par deux aspects : un, la brutalité des deux homicides commis, braquages ayant mal tourné et conduit au meurtre avec ce qu’on peut décemment appeler des actes d’acharnement et de torture; deux, la personnalité du trio responsable, Valérie Subra en première ligne. C’est elle l’appât, belle jeune femme attirant dans ses filets des hommes riches, allant chez eux en laissant la porte ouverte pour que ses deux compères viennent braquer le logis. Adaptant le roman éponyme de Morgan Sportes (on y reviendra) sorti en 1990, Bertrand et Colo Tavernier font le choix d’un scénario transposant l’action dans les années 1990, décennie que le spectateur reconnaîtra autant pour le look des protagonistes que pour l’utilisation de chansons de variété (on y reviendra aussi). Pas supplémentaire dans la velléité de fiction, les noms des personnages ont été changés : exit Valérie, Laurent, et Jean-Rémi, bonjour Nathalie, Eric et Bruno. Néanmoins le récit suit ce que l’on sait de l’enquête et finalement invente assez peu, dans des faits que Tavernier met en scène avec une grande maîtrise, précision et vitalité. On sent l’héritage des cinéastes qu’il affectionne dans le genre du film noir, style L’inexorable enquête (1952) de Phil Karlson ou Les bas fonds new-yorkais (1961) de Samuel Fuller, via ses mouvements de caméra rapides, une utilisation de la violence jouant habilement avec le hors-champ – à l’époque des films noirs, la violence était régie par ce satané code Hays et les réalisateurs même des longs-métrages les plus brutaux ne vont jamais vraiment très loin dans la violence physique frontale – et bien sûr, la noirceur morale qui fait toute la sève de L’Appât.

Dans une cabine téléphonique, la nuit, Marie Gillain est au combiné, avec une moue boudeuse, scène du film L'appât pour notre critique.

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Car si le film a raflé un Ours d’Or à Berlin, c’est bien parce qu’il ose une vision de cinéaste et n’est pas une simple illustration du fait divers. En effet, L’Appât ne quitte pas des yeux le trio infernal. Sans point de vue extérieur qui pourrait servir de repère moral, le spectateur est immergé dans leur monde, à part, bulle intacte, jusqu’à ce que surgissent brutalement (au propre comme au figuré) les policiers en toute fin de récit, un soudain retour du réel dont la rudesse fait d’ailleurs penser à celle avec laquelle Bertrand Bonello fera éclater le final de son Nocturama (2016). Mais là où chez Bonello, on est forcément un peu du côté de ces jeunes révolutionnaires qui semblent poursuivre un combat juste, chez Tavernier on ne peut qu’être tiraillé entre la sympathie que nous évoque ces grands enfants rêveurs et l’horreur de leur conduite meurtrière vis-à-vis de laquelle ils font preuve d’un étonnant détachement. Sur ce point, le long-métrage évite judicieusement le procès et toute tentative d’explication psychiatrique. Qu’est-ce qui a pu, alors, les pousser à agir de la sorte ? S’il y a bien l’histoire personnelle de chacun des trois protagonistes, une place insidieuse mais omniprésente est faite à l’influence culturelle. Le métrage est parsemé de références à la sphère médiatique de l’époque – clips, publicités, émissions – et particulièrement au cinéma américain dont les affiches pullulent ça et là dans le décor, même quand ça n’a a priori pas de justification narrative, comme ces PLV de vidéo-club qui se trouvent chez leur deuxième victime. Ces assassins juvéniles alors, produits d’une société de la consommation cannibale aveuglée par les marques de luxe ? Abrutis par l’American way of life citant Scarface (Brian de Palma, 1983) et buvant Coca-Cola et Budweiser ? Trop malin pour choisir une réponse, Tavernier se contente de mettre les éléments sous nos yeux, à l’image du Gus Van Sant de Elephant (2003) et c’est à nous d’en tirer les conclusions, si conclusions on ose admettre… Pour aller plus loin, on pourra certainement se pencher sur le travail romanesque de Morgan Sportes qui a voué une attention particulière à la barbarie inconsciente d’une certaine jeunesse, dans L’appât donc, mais aussi dans Tout, tout de suite d’après l’affaire Ilan Halimi/le gang des Barbares : là aussi, l’histoire de jeunes paumés assoiffés de billets, d’une jeune femme servant d’appât, et d’une atroce sauvagerie.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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