L’étang du démon


Si Alice au pays des merveilles avait rencontré Kenji Mizoguchi, ça donnerait certainement quelque chose comme L’étang du démon (Masahiro Shinoda, 1979) : critique d’une œuvre inédite et étonnante, projetée à L’Etrange Festival 2021 et qui s’apprête à retrouver les salles le 22 septembre grâce à Carlotta Films.

Plan large du film L'étang du démon sur un véritable déluge et une falaise déchaînée ; au bord de l'image à droite, un homme esseulé contemple les torrents.

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Après moi le déluge

Yuri, incarnée par l'acteur masculin Bando Tamasaburo V, est chez elle, une maison dont les parois sont faites de papier fin ; elle tient une lampe à huile, l'air mélancolique ; scène du film L'étang du démon.

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Comme il y eut le Free Cinema au Royaume-Uni, comme il y eut plus tard la Nouvelle Vague taïwanaise, notre Nouvelle Vague hexagonale a aussi fait des émules au Pays du Soleil Levant. Dans la deuxième moitié des années 50 et jusqu’au moins la fin des années 60 – des cinéastes comme Koji Wakamatsu ou Nagisa Oshima ont poursuivi leurs approches de manière marquante dans les seventies – un groupe de jeunes réalisateurs prennent la tangente des classiques intimistes que sont Kenji Mizoguchi ou Yasujiro Ozu pour livrer un cinéma plus politique et bousculant les représentations autant que la matière filmique. Encore plus hétérogène que la Nouvelle Vague française des débuts – qui n’a pas amené les mêmes conclusions pour tout le monde, pensons aux trajectoires des Claude Chabrol ou François Truffaut en comparaison avec celles de Jean-Luc Godard ou Jacques Rivette – cette mouvance se distingue en n’étant bâtie que par des électrons libres. Ainsi, vont pouvoir émerger des cinéastes aussi différents que l’infréquentable Seijun Suzuki, le double-palmedoré Shohei Inamura, et Masahiro Shinoda, l’homme qui nous occupe aujourd’hui. Shinoda est certainement, de tous ceux qui ont été cités, le moins reconnu en France. Une première réhabilitation a pu se faire discrètement à la sortie du Silence de Martin Scorsese (2016), adaptation du roman éponyme de Shusaku Endo que Shinoda avait déjà porté à l’écran en 1971. A partir du 22 septembre 2021, L’étang du démon (1979) aura lui une belle nouvelle vie, grâce à la restauration de Carlotta Films et la ressortie en salles, ponctuée d’une projection à L’Etrange Festival.

1913. Nous suivons le professeur et homme de science Yamasawa, tokyoïte en voyage vers Kyoto pour décortiquer la nature de la province d’Echizen. Ses pas le font d’abord passer par des paysages arides, et surtout déserts, qui l’interpellent. Puis il découvre un village qui semble à première vue inhabité avant de tomber nez à nez sur son premier contact humain : une procession funéraire… Il continue sa traversée et au détour, enfin, d’un point d’eau, il rencontre Yuri, par le plus grand des hasards la compagne d’un vieil ami de Yamasawa, Akira. Il se trouve que ce couple n’est pas le moins important du village car c’est lui qui est chargé de faire sonner la cloche rituelle, sur laquelle les villageois ont une croyance forte : le jour où la cloche ne sonnera pas, le village sera emporté par les eaux de l’étang du démon. Intrigué, Yamasawa demande à aller voir l’étang, Akira l’accompagne… Et le récit bascule pour de bon dans le fantastique. Puisque la nuit tombée, surgit de l’étang une foule de créatures mythiques – samouraïs fantômes, hommes-poissons, sorcières, nymphes – guidée par la Princesse Shirayuki, être d’un autre monde dont l’existence est aussi liée à la cloche : tant que la cloche sonne, elle est prisonnière de l’étang et ne peut aller voir son prince aimé ; mais si la cloche ne sonne pas, elle sera détruite elle aussi avec les villageois lors du déluge… Situation déjà peu évidente qui va se compliquer lorsque les villageois, pour se sauver de la sècheresse, vont décider de sacrifier Yuri, la plus belle femme du village, persuadés que cela fera tomber la pluie sur leurs cultures. Quitte à oublier de faire sonner la cloche…

La princesse Shirayuki lancée dans l'évocation de son amoureux, devant toute sa cour d'êtres fantastiques : fantômes de samouraïs, servantes pâles, dans le film L'étang du démon.

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L’étang du démon est adapté d’une pièce d’un des maîtres de la littérature fantastique japonaise, Kyoka Izumi. Comme vous avez pu le constater dans le synopsis précédent – et encore, il est ici relativement simplifié – il s’agit clairement d’un conte, mais d’un conte à l’architecture narrative assez complexe, imbriquée, où le destin des êtres surnaturels est lié à celui des villageois humains sans qu’il n’y ait toutefois de contact direct entre eux. Les deux mondes semblent ainsi coexister, avoir un impact l’un sur l’autre, mais rester peu ou prou sourds l’un à l’autre, à l’image, pour user d’une référence plus populaire, d’un Toy Story (John Lasseter, 1995). Cette absence de communication – alors qu’elle obsède les humains par exemple, qui font tout pour plaire aux esprits et aux dieux sans pouvoir savoir si ce qu’ils font est bon – mène à une impasse et à une conclusion étonnamment sombre pour un récit qui laisse penser à tout moment à une fin plus heureuse. Pessimiste comme un opéra, le long-métrage de Masahiro Shinoda demeure pourtant d’une splendeur visuelle exceptionnelle et d’un sens de la composition tout pictural. Jouant des lumières comme un maître, styliste avec un emploi fréquent du surcadrage, Shinoda livre une œuvre plastique qui se vit comme un long rêve, habité par des décors à l’identité aussi marquée qu’irréelle. Un véritable éblouissement à découvrir en salles à partir d’aujourd’hui et qui n’est pas sans rappeler un autre métrage, lui aussi ressorti cette année, La vengeance d’un acteur (Kon Ichikawa, 1963) qui empruntait un même formalisme pointilleux, davantage tourné vers le kabuki et une abstraction théâtrale. Autre point commun : La vengeance d’un acteur et L’étang du démon reposent tous les deux sur un onnagata, soit un comédien de kabuki qui joue le rôle d’une femme. Une curiosité fascinante éloignée de nos canons européens, et qui contribue au charme envoûtant de cette facette du cinéma japonais.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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