Le Corbeau (1935)


Un chirurgien génial, maléfique et fanatique d’Edgar Allan Poe tente d’assouvir une terrible vengeance en manipulant un forçat qu’il a monstrueusement déformé. Le Corbeau (Lew Landers, 1935) édité en Blu-Ray par Elephant Films, c’est l’occasion de voir les légendaires acteurs Boris Karloff et Bela Lugosi face à face, jouer leurs meilleurs hits horrifiques.

A gauche Bela Lugosi assis sur un fauteuil dans un salon, à droite l'ombre d'un corbeau sur le mur, scène du film Le corbeau de 1935.

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Monster Mash-up

Bela Lugosi discute avec un vieil homme dans un salon, entre les deux interlocuteurs un tableau de jeune femme et un corbeau sur son perchoir.

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On ne fait guère plus classique dans le cinéma d’horreur que les films estampillés Universal Monsters. L’apogée de cette série de long-métrages culte du studio Universal s’étirant entre les années 20 et les années 50 demeure sans doute les productions réalisées dans les années 30, comptant notamment Dracula (Tod Browning, 1931), Frankenstein (James Whale, 1931) et La Momie (Karl Freund, 1932). Et dans le petit monde de l’horreur et du fantastique, ces trois titres évoquent instantanément les noms de Bela Lugosi et Boris Karloff, interprètes respectifs de Dracula, du monstre de Frankenstein et de la Momie. Jouant au même moment les plus célèbres monstres du cinéma, sous la même bannière Universal, la rumeur concernant leur supposé rivalité est resté célèbre durant des décennies, jusqu’à être mentionnée dans le biopic Ed Wood (Tim Burton, 1994) où un Bela Lugosi vieillissant se permet la comparaison entre son Dracula et les monstres de Karloff. Il n’est donc pas très étonnant qu’Universal, capitalisant sur le succès de leurs différents personnages, essayent de faire se réunir dans un même long-métrage deux de leurs stars de l’horreur. Ce sera chose accomplie avec Le Chat Noir (Edgar.G Ullmer, 1934), et pour le long-métrage qui nous intéresse ici, Le Corbeau (Lew Landers, 1935) terrain de rencontre entre Lugosi et Karloff, sur un fond d’Edgar Allan Poe.

Bela Lugosi et Boris Karloff les mains en avant, dans une posture inquiétante en clair-obscur, scène du film le corbeau de 1935.

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Le Corbeau bien qu’éponyme du poème de l’auteur n’en est pas une adaptation au sens strict. On suit ainsi un certain Dr. Vollin campé par Bela Lugosi, brillant chirurgien, reclus et fan d’Edgar Allan Poe au point de fabriquer des répliques d’instruments de tortures présents dans les textes de l’auteur comme Le Puit et le Pendule. Personnage un peu suspect donc – après tout qui n’aurait pas envie de confier son opération de l’appendicite à quelqu’un qui possède une vierge de fer dans sa cave – mais qui opère et sauve tout de même une jeune femme d’une mort certaine. Après quelques discussions et ballets de danse (inspiré lui aussi du Corbeau de Poe), voilà l’homme épris de la jeune femme. Son père refusant catégoriquement de lier sa fille à un homme bien plus âgé, le bon docteur – surprise – perd la tête et décide donc de se venger de tout ce petit monde. Pour ce faire, il embrigade de force Bateman – campé par Boris Karloff – ancien forçat qu’il a monstrueusement défiguré lors d’une opération. Lors d’une soirée où le bon docteur a invité le gratin de la ville, il compte bien se débarrasser du père, de la fille et de son fiancé… Un docteur sadique, une créature hideuse en peine, une vengeance machiavélique, des décors de manoir somptueux mais effrayants, c’est la formule que propose Le Corbeau et qui intègre assez habilement Edgar Allan Poe et ses œuvres à l’intrigue et à l’esthétique du film – l’instrument principal de la vengeance étant ici une réplique du Pendule décrit dans son poème – sans essayer d’en faire une adaptation littérale.

Blu-Ray du film Le corbeau (1935) édité par Elephant Films.Le long-métrage de Lew Landers ne fait pas à proprement parler partie du cycle « Universal Monster ». Pourtant, produit par le même studio, les rapprochements à faire entre Le Corbeau et les productions composant cet univers étendu sont nombreux. On peut lui trouver de nombreuses inspirations scénaristiques et esthétiques : par exemple, ce diabolique personnage cherchant à faire jouer un jeu sadique à ses hôtes peut rappeler un autre classique sorti trois ans auparavant, Les Chasses du Comte Zaroff (Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, 1932). Le Corbeau développe aussi une question, l’apparence monstrueuse fait-elle de vous automatiquement un monstre ? Quelques années plus tard dans Il Était Une Fois (Georges Cukor, 1941), une Joan Crawford au visage scarifié viendra poser à nouveau cette même question. Mais c’est surtout avec les rôles iconiques de Bela Lugosi et Boris Karloff au sein des Universal Monsters que Le Corbeau prend tout son sens. En quelques sorte, il s’agit, bien avant l’apogée du cinéma de super-héros, bien avant la mode du crossover à tout va d’un mashup non-officiel entre Frankenstein et Dracula. Bela Lugosi, sadique chirurgien vivant dans son manoir, cherchant à torturer ceux qui ont eu le malheur de s’aventurer chez lui, pourrait très bien être une variation au XXe siècle du plus célèbre des vampires, ou du moins de son inspiration, Vlad l’Empaleur. Lugosi nous sort ainsi tous ses classiques, le regard perçant, le rire sardonique, l’accent orienté Europe centrale, tout dans son jeu crie « Dracula », seuls les crocs pointus manquent à l’appel. De la même manière Boris Karloff est un monstre. La figure déformée, il fait peur aux convives du docteur par accident. C’est, à l’instar de sa créature de Frankenstein, un monstre triste, presque mélancolique, un monstre qui ne voudrait pas être un monstre. Finalement, c’est un peu comme si Bela Lugosi était tout à la fois Dracula et Dr. Frankenstein, sadique vampire et créateur du Monstre Boris Karloff. L’édition Blu-Ray/DVD du Corbeau éditée par Elephant agrémenté d’une galerie de photos et d’une présentation du film par Eddy Moine est une belle occasion de voir face à face Karloff et Lugosi, c’est aussi une occasion, en un sens, de voir leurs plus célèbres alter ego horrifiques se rencontrer.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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