La haine


Vingt-cinq ans après son succès critique et public lors de sa sortie en salles, La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995) s’offre une restauration 4K et Blu-Ray éditée par StudioCanal. Si le deuxième long-métrage de Mathieu Kassovitz a tant marqué à l’époque, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Peut-être, tristement, un film qui n’aura jamais été autant d’actualité, la haine résonnant toujours.

Les trois comédiens de La haine, Vincent Cassel, Saïd Taghmaoui, Hubert Koundé côté à côté, regardent l'objectif ; Vincent Cassel dirige un revolver droit vers nous, amusé, fermant un oeil comme pour viser,

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Vinz, Hubert et Saïd habitent en banlieue parisienne, alors que le quotidien de leur cité est rythmé par des émeutes. Vinz trouve le pistolet d’un policier, perdu la veille dans la bagarre. Les trois jeunes errent entre leur cité et Paris, cherchant un but à leur journée. Derrière ce postulat de base, à la fois très simpliste dans les choix d’unité de temps, de lieu et d’action, Kassovitz apporte son lot de réflexions sur le microcosme de jeunes de banlieue cherchant désespérément à exister aux yeux d’une société qui les marginalise, les met de côté. L’un tague son prénom sur les fourgons des forces de l’ordre, le deuxième arbore son prénom sur ses doigts – sur le modèle de personnages qu’il voit à la télévision et qu’il cherche à imiter – tandis que le dernier essaye de se faire “un nom” dans le milieu de la boxe. Dans ce chemin aux allures d’odyssée moderne, où les personnages tenteront de passer les obstacles, les uns après les autres, ils se questionneront sur le monde qui les entoure mais surtout sur les personnes qu’ils sont et qu’ils veulent être. Symbole de cette France “Black-Blanc-Beurre” – selon l’expression consacrée de l’époque qui atteindra sa représentation ultime un soir de juillet 1998 – Vinz, Hubert et Saïd forment l’étendard d’une jeunesse, avec ses forces et ses faiblesses. La force du long-métrage de Mathieu Kassovitz est de ne jamais prendre parti pour ses protagonistes ou ses antagonistes : il ne met en scène qu’une situation où l’issue n’est jamais la solution souhaitée, mais ni plus ni moins qu’un compromis imposé aux deux parties. La séquence finale n’en est que plus troublante. Contrairement à la maxime du film, l’atterrissage n’a pas d’importance, il ne se trouve être que le résultat irrémédiable de la chute…

Taghmaoui, Koundé, Cassel attendent dans leur cité, adossés contre un muret, les mains dans les poches, scène du film en noir et blanc La haine.

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Mais vingt-cinq ans après, alors qu’on fête “l’anniversaire” de la bombe sociétale que fut La haine, que reste-t-il de son message ? Tout. Et c’est certainement ce qui le rend aussi tristement moderne. Cette modernité, cette résistance au temps, est certainement ce qui permet aux films d’être qualifiés de chefs-d’œuvre. Il est indéniable que si La haine a gagné ce statut avec le temps (et à raison), cela est dû– en partie – à sa justesse sociétale et aux problématiques qu’il aborde.. Et auxquelles la société n’a toujours pas trouvé de réponses aujourd’hui. comme l’atteste le succès des Misérables (Ladj Ly, 2019). Y-a-t-il une différence entre la France de Vinz, Hubert et Saïd et celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui ? Sûrement autant que de similitudes. Les mois qui s’écoulent, encore plus vivement ces derniers temps, rendent la réponse encore plus évidente qu’elle ne l’est déjà. Avec La haine, Mathieu Kassovitz a su poser rapidement, et dans l’urgence (de son propre aveu), les enjeux et conflits qui génèrent tant de violences entre les Français et les forces de l’ordre. Le plus grand exploit du jeune réalisateur est de l’avoir fait dans la précipitation, mais avec une force narrative et esthétique cinématographique hors du commun, qui épouse le fond pour mieux lui donner corps. Très loin du film social à la Ken Loach, cherchant un ultra-réalisme, Mathieu Kassovitz se rapproche davantage de la démarche d’un Martin Scorsese ou d’un Costa-Gavras, dont il revendique l’héritage de Z (1969). Ici, les effets fusent, les caméras ne sont pas avares en angles et mouvements audacieux et ce, parfois en plein milieu d’un plan. Il est de bon ton de rappeler qu’il s’agit seulement du deuxième long-métrage du cinéaste – après Métisse sorti en 1993 – et qu’il est incroyable de constater une telle aisance et liberté chez un aussi jeune réalisateur.

Blu-Ray du film La haine édité par StudioCanalImpossible donc pour StudioCanal de ne pas célébrer, comme il se doit, les vingt-cinq ans d’un film aussi important dans, osons le dire, l’histoire récente du cinéma français. Il s’agit en plus d’une première édition en Blu-Ray pour le film, doublée d’une copie restaurée 4K (récemment ressortie en salles). Il est d’autant plus impressionnant de constater à quel point voir ou revoir le long-métrage dans ses conditions lui fait gagner en force, tant son noir et blanc n’a jamais été aussi beau. On pourrait se laisser duper, mais une restauration, en soi, n’apporte aucune qualité que le film n’avait pas avant celle-ci. Elle ne permet bien évidemment que de mettre ses qualités esthétiques davantage en avant, et, force et de constater, qu’avec La haine elles sont légion. C’est également l’occasion de remarquer, même si on le savait déjà, l’incroyable modernité présente dans les éléments techniques – montage, mise en scène, direction photographique. Seul bémol pour cette édition anniversaire : du côté des nouveaux bonii, seul un commentaire audio est proposé. Les autres suppléments, dont un documentaire conséquent sur le film, son très intéressants mais ne sont pas nouveaux. Piètre ombre au tableau cela dit, pour une édition prestigieuse et essentielle.


A propos de William Tessier

Si vous demandez à William ce qu'il préfère dans le cinéma, il ne saura répondre qu'avec une seule et simple réponse. Le cinéma qu'il aime est celui qu'il n'a pas encore vu, celui qui ne l'a pas encore touché, ému, fait rire. Le teen-movie est son éternel compagnon, le film de genre son nouvel ami. Et dans ses rêves les plus fous, il dine avec Gégé.

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