Nightmare Island


Deux pour le prix d’un ! Avant la sortie de Invisible Man (Leigh Whannell, 2020) prévue fin février, le producteur Jason Blum nous fait patienter avec son remake horrifique de L’Île fantastique (Gene Levitt, 1978-1984), intitulé Nightmare Island. Autant dire qu’on aurait pu s’en passer.

L'actrice Lucy Hale les yeux angoissés, regarde quelque chose hors-champ, scène de nuit dans le film Nightmare Island.

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Paradis Perdu

Après Kick-Ass 2 (2013) et Action ou vérité (2018), on retrouve Jeff Wadlow à l’écriture, la réalisation et la production de la dernière sortie horrifique Blumhouse. Notre bienaimé Jason Blum tente de nous envoyer du lourd en ce début d’année avec les lancements presque bout à bout en février de Nightmare Island et Invisible Man (Leigh Whannell, 2020). C’est bien évidemment la relecture de l’Homme invisible que les spectateurs attendent avec le plus d’impatience, d’autant que la bande-annonce nous promet une relecture horrifique et dans l’air du temps… En attendant, Blum et Wadlow s’associent pour la deuxième fois afin de remettre au goût du jour les desseins magiques de l’Île fantastique. Basé sur la série du même nom (en anglais Fantasy Island) produite de 1977 à 1984, on se demande d’’abord quel était le besoin d’angliciser le titre pour donner Nightmare Island (question tout aussi légitime pour Invisible Man). Ça sonne mieux ? C’est plus vendeur ? Les mystères du marketing. N’empêche que l’adaptation de Wadlow reste relativement fidèle à la série originale où des individus viennent sur l’île fantastique pour réaliser leurs souhaits les plus chers, sous la direction de Monsieur Roarke (ici joué par Michael Peña). Wadlow calque même le concept rythmique : des histoires indépendantes qui se déroulent en parallèle, du moins dans un premier temps. Oui mais voilà, si une ou deux histoires par épisode est une formule qui fonctionne plutôt bien dans le canevas du format sériel, quatre histoires en un seul film… C’est un peu trop.

L'acteur Michael Pena dans un beau costume blanc, l'air serein et les mains dans les poches, debout derrière les feuillages d'une forêt de nuit, scène du film Nightmare Island.

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Nightmare Island introduit donc d’emblée quatre personnages assez caricaturaux, entre le gros fêtard qui balance des clichés sexistes, racistes et homophobes toutes les deux secondes et le policier qui aurait rêvé d’être soldat. Seul le personnage de Gwen jouée par la talentueuse Maggie Q réussit à sauver un peu la mise, grâce à un souhait moins douteux que les autres. Je préfère ne pas m’attarder sur la prestation quasi-catastrophique de Lucy Hale – connue grâce à son rôle dans Pretty Little Liars (I. Marlene King, 2010-2017) – que Wadlow avait déjà dirigée dans Action ou vérité. Les histoires s’enchaînent donc séparément mais simultanément dans la première partie du récit, donnant lieu au passage à une multiplicité de genres et sous-genres (une histoire s’apparenterait presque à du torture porn, tandis qu’une autre ressemblerait plus à un film de guerre par exemple). Le problème de cette diversité un peu trop ambitieuse est qu’elle donne l’impression de regarder quatre films différents en même temps. Le montage est très mal pensé, si bien que les changements de tonalités font passer d’un moment de pure action à un moment mélodramatique en un claquement de doigts. Impossible alors de se laisser happer dans l’univers du long-métrage si les va-et-vient incessants entre les histoires causent davantage de coupures brusques que de liens thématiques. Est-ce que je vais vraiment vous spoiler quoi que ce soit, si je m’aventure à vous dévoiler que les histoires finissent par se rejoindre et que les destins de nos protagonistes sont en réalité liés ? Non ? Je m’en doutais. La deuxième partie du film le fait carrément tomber dans la catégorie « gros nanar » avec un scénario bâclé et des renversements incohérents. On est clairement dans le pire versant de la production Blumhouse.

Melanie sur ses gardes attend devant un ascenseur, dans une pièce qui semble un sous-sol aux murs de pierre, à sa gauche, un étrange miroir rond déformant, scène du film Nightmare Island.

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Si j’essaie généralement de trouver les aspects positifs et négatifs des productions d’horreur sans grande prétention qui peuvent quand même faire passer un bon moment – le dernier en date était The Grudge (Nicolas Pesce, 2020) par exemple – il n’y a malheureusement rien à sauver sur cette île fantastiquement ennuyeuse. Le cas Jason Blum est complexe : des productions à budgets restreints (mais pas insignifiants non plus) qui forcent les réalisateurs à faire des choix parfois lourds de conséquences ; une esthétique en dents de scie parfois soignée parfois simpliste, et très souvent… De grosses facilités scénaristiques. Tout n’est toutefois pas à jeter chez Blumhouse – on rappelle quand même que la boîte a produit Get Out (Jordan Peele, 2017) ou Split (M. Night Shyamalan, 2016) – mais entre les franchises sans fin à la American Nightmare (2013-2020) et les remakes comme Black Christmas (Sophia Takal, 2019), Jason Blum ne fait pas souvent dans l’originalité. Ne lorgnant pas du côté du cinéma d’auteur ou de la elevated horror comme les Américains aiment l’appeler, Blum assume sa casquette grand public, et il serait inutile de lui coller des étiquettes qu’il ne revendique pas. Nightmare Island est un nanar, certainement l’un des plus mauvais films de Blumhouse, mais un nanar qui a déjà en une semaine récupéré vingt et un millions de dollars de bénéfices pour un budget de sept. On comprend bien pourquoi Jason Blum n’a, pour l’heure, pas prévu d’arrêter de produire des longs-métrages aussi moyens. 


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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