Piranhas


Auréolé de l’Ours d’argent du meilleur scénario en 2019 suivi d’un prix du Jury au festival international du film policier de Beaune – figurant donc dans le palmarès aux côtés du déroutant et inattendu Face à la nuit (Wi-ding Ho, 2019), le troisième long-métrage de Claudio Giovannesi, Piranhas, est d’ores et déjà disponible en DVD chez Wild Side.

Les jeunes hommes sauvages du film Piranhas hurlent les bras levés, face à un feu, au premier plan d'entre eux sont torse nu et portent des traces de boue sur le visage et la poitrine.

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Les petits poissons dans l’eau

C’est dans la chaleur oppressante de l’été précoce de l’année 2019 qu’était sorti, plutôt discrètement il faut bien l’avouer, un nouveau film italien « de mafia », Piranhas (aka La paranza dei bambini en version originale). À l’époque, nous préférions vous parler des autres sorties hebdomadaires, à savoir du triomphal Parasite (Bong Joon-ho, 2019) tout comme du décevant Ma (Tate Taylor, 2019). Pourtant, le long-métrage de Claudio Giovannesi sortait d’une tournée en festivals plus qu’honorable en remportant notamment un prix au Festival du film policier de Beaune qui met par ailleurs en avant régulièrement les travaux que nous chroniquons, de The Guilty (Gustav Möller, 2018) à Les Oiseaux de passage (Ciro Guerra & Cristina Gallego, 2019) pour ne citer que les plus récents. Qu’allait donc pouvoir nous réserver cette adaptation d’un ouvrage de Roberto Saviano, auteur du célèbre livre Gomorra ayant inspiré le film éponyme de Matteo Garrone ?

Un jeune mafieux montre à son petit frère comment on recharge un revolver, scène du film Piranhas.

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Piranhas nous plonge dès les premières images dans un univers mafieux loin des clichés véhiculés par le cinéma depuis ses débuts (ou presque). On peut faire confiance au travail minutieux et réaliste de reconstitution de Roberto Saviano (sous protection policière en Italie à cause de sa description trop précise de la Camorra) et de Claudio Giovannesi, déjà à l’œuvre sur plusieurs épisodes de la série télévisée Gomorra. Ici, point de vieux beaux en costumes trois pièces fumant le cigare dans le rôle d’un parrain aussi calme que puissant. La mafia est devenue jeune, juvénile même ; les héros d’antan sont vieillissants, vivent dans un luxe décrépi et méprisable. Ils sont dépassés par des gangs d’adolescents en mal de sensations fortes à force de traîner dans les rues et d’être livrés à eux-mêmes. Peu expérimentés et malgré tout immatures, ces bambini vont mettre le doigt dans un engrenage qui les dépasse.

Ce qui surprend le plus dans ce portrait de l’Italie actuelle, c’est le délabrement de la société napolitaine, où l’espoir d’une ascension sociale a depuis longtemps été oublié. La pauvreté y côtoie la désillusion et on comprend aisément le sentiment de révolte qui naît chez le jeune protagoniste Nicola (interprété par le magnétique Francesco Di Napoli, pour sa première apparition à l’écran). Ce dernier, voyant sa mère se faire racketter, décide de travailler pour la mafia avec ses amis afin de la libérer de cette menace et enfin avoir la vie confortable à laquelle il aspire. Nobles intentions, moyens criminels. Dans ces quartiers où « avoir un pistolet ouvre toutes les portes » (selon les paroles de l’acteur principal), Nicola et ses acolytes vont franchir de plus en plus souvent et de plus en plus loin les limites du délit et bientôt du crime. Angéliques petits poissons, ils deviendront les prédateurs carnassiers auxquels fait référence le titre français. Le titre original, quant à lui, mentionne précisément cet paranza, un DVD de Piranhas édité par Wild Side.terme dans le jargon de la Camorra utilisé pour précisément désigner un groupe armé qui appartient à un clan, en référence aux petits poissons attirés par la lumière dans les filets des pêcheurs. Ébloui par la vie en apparence facile des barons de la mafia, Nicola se fera prendre dans leurs filets. Tragédie sans cesse répétée du héros qui franchit la ligne jaune en pensant sauver les siens…

Le réalisateur suit avec une dimension naturaliste et une narration chronique assumées cette jeunesse qui se perd parce qu’on l’a abandonnée. Si le récit possède quelques moments touchants (à mettre principalement au crédit de comédiens fascinants), il prend au fur et à mesure une tournure prévisible et ennuyante. L’arc dramatique de Nicola nous apparait finalement banal et déjà-vu, et la volonté documentée (à défaut d’être documentaire) du film n’emporte pas le reste. Nulle emphase de l’épopée mafieuse ou de la tragédie familiale : Piranhas reste trop réservé sur ses émotions et en devient frustrant. On hésite entre le divertissement ou le film à charge, sans trop savoir de quel côté notre cœur balance. L’entretien du réalisateur présent en supplément du DVD, ne nous éclaire pas davantage malgré le fascinant travail de recherches effectué par les scénaristes : une invitation à découvrir l’œuvre écrite de Roberto Saviano.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

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