Proxima


Après Augustine (2012) et Maryland (2015), Alice Winocour décolle vers l’espace avec Proxima (2019). Ce portrait d’ingénieure spatiale, campé par Eva Green, a l’ambition d’emmener le film vers les territoires de la maternité et du parcours professionnel en tant que femme, sujets moins traités que ses homologues masculins quand il s’agit de conjuguer astronaute et cinéma.

Eva Green isolée dans la nature de Proxima (critique du film)

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Terre-Mère

Quitter n’est jamais simple. La déchirure de la séparation est une ressource émotionnelle puissante souvent employée au cinéma. En termes de cinéma de genre(s), la science-fiction a vite perçu le potentiel émotionnel de la séparation à travers la figure de l’astronaute et de son départ. La séparation est alors double : on quitte les siens, on quitte son monde. Dans le cinéma de science-fiction contemporain, on distingue une itération vis-à-vis de la séparation entre l’astronaute et son enfant, laissé sur Terre, qu’il ne verra sûrement pas grandir. Qu’il s’agisse d’avant son départ ou pendant son voyage, le rapport entre l’astronaute et son enfant, ou son désir de parenté, a marqué la décennie. On percevait parfois la question de la maternité à travers le flottement fœtal de Sandra Bullock dans Gravity (Alfonso Cuaron, 2013), la séparation entre un père et ses enfants autant dans Interstellar (Christopher Nolan, 2014) que dans First Man (Damien Chazelle, 2018), ou encore voir cette séparation prolongée par le voyage identitaire du fils pour retrouver son père dans le récent Ad Astra (James Gray, 2019). Dans Proxima, Alice Winocour poursuit cette thématique en explorant la question de la maternité : quitter sa fille, abandonner son rôle de mère, faire ses preuves au milieu d’hommes, et s’envoler (ou décoller) de sa condition maternelle et féminine.

Sophie Loreau (Eva Green) et sa fille dans le film Proxima (critique)

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Sophie Loreau (Eva Green) est l’une des premiers astronautes à s’envoler pour la planète Mars. Accompagnée de collègues masculins américains et russes, elle se prépare à abandonner sa fille Stella – ça ne s’invente pas – afin d’accomplir cette extraordinaire mission. Cette thématique de l’astronaute, explorateur de contrées spatiales dont la mission transcende sa propre condition d’être humain est récurrente dans les films précédemment cités. Ils accomplissent une mission au nom de l’humanité entière, qui a les yeux rivés sur eux. Toutefois, ces héros restent malgré eux sensibles, gardant leurs attaches terrestres, dont ils doivent néanmoins se défaire pour la gloire et la grandeur de leur tâche herculéenne. A ce titre, le propos de Proxima est intéressant puisqu’il place son héroïne sous des pressions inhérentes à la condition d’astronaute, mais également à sa condition de femme et de mère. Sophie Loreau doit en faire plus que ses homologues masculins pour affirmer la légitimité de son statut et de sa place au sein de la mission. Elle doit également anticiper la séparation à venir avec sa fille, une situation douloureuse à laquelle ses homologues masculins sont visiblement moins confrontés. En cela on pourrait voir dans Proxima le portrait d’une femme face à un monde hostile, chargée d’une immense mission qui rentre en conflit avec ses attaches terrestres. Et l’on pourrait aller jusqu’à prétendre que la situation de la femme astronaute permet à Alice Winocour d’explorer la situation des femmes au travail, voire de dresser un parallèle entre la femme astronaute et la femme cinéaste : un sentiment de légitimité à conquérir en permanence et des sacrifices sentimentaux et sociaux obligatoires.

Le départ des astronautes du film Proxima (critique)

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Toutefois le long-métrage souffre d’un certain nombre de limites. Si son propos est intéressant, celui-ci est perceptible dès la lecture du synopsis ou dès les premières scènes et semble, pour le coup, ne jamais vraiment décoller vers autre chose. A trop vouloir faire passer son message, le scénario met en scène des situations « trop faciles » ou « trop pratiques » qui font que le récit suit son cours sans contrainte. Ce mécanisme s’illustre à l’écran par des situations, des répliques très stéréotypées et donc anticipables, ou encore des actions qui « tombent à pic » pour appuyer ce que veut nous raconter le film. Or, en ne décollant ou ne creusant jamais son propos vers d’autres horizons, on comprend assez vite où veut aller Proxima, et le travail d’Alice Winocour devient quelque peu redondant. D’autant que le quasi-minimalisme de son scénario afin d’en extraire exclusivement les éléments de son discours rentre parfois en contradiction avec un aspect très hard-science. Le parcours et l’entraînement de Sophie Loreau sont écrits avec une grande précision et une connaissance des installations spatiales européennes, ce qui donne du corps au récit ; toutefois, cet aspect scientifique rigoureux paraît parfois tenir plus du spot promotionnel de la politique spatiale européenne que d’une vraie narration, entre un caméo de notre Thomas Pesquet national et la captation d’un vrai décollage de fusée. Cette facette peine d’autant plus à s’imposer, tant dans certaines scènes, la rigoureuse vraisemblance instaurée par son scénario est tordue dans son dernier acte pour rejoindre le propos essentiel du long-métrage. Un film doit-il forcément être hyper-réaliste ? Non. Est-ce qu’un film où des personnages se comportent de manière absurde est nécessairement mauvais ? Non plus. Est-ce que le film est vraiment un film de genre ? Ah… Difficile à trancher avec certitude mais l’espace est presque annexe, Proxima privilégiant un portrait d’astronaute – mais surtout de femme – tout de même douloureux. Ces considérations relèvent avant tout d’une perception subjective de l’œuvre, mais force est de constater que malgré son message percutant et pétri de bonne intention, Proxima ne semble pas savoir sur quel pied danser, entre un drame social et familial se voulant assez lacrymogène ou un programme de sensibilisation au programme spatial européen.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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