Seul sur Mars 7


Après Alfonso Cuaron et Christopher Nolan, c’est au tour de Ridley Scott de donner son avis sur comment filmer l’espace. En résulte un film étonnant, qui parvient à la fois à être drôle et spectaculaire.

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Great Scott !

C’est devenu un rituel. Depuis le choc sensoriel provoqué par Gravity (Alfonso Cuaron, 2013) nous avons le droit chaque année à une mise à jour du survival interspatial. L’an dernier, avec Interstellar (2014) l’adulé Christopher Nolan en avait déjà proposé une variante, glorifié par la sempiternelle valeur familiale et les marmonnages enroués de Matthew McConaughey. C’est désormais au tour de Ridley Scott, l’un des plus grands réalisateurs de science-fiction (inutile de repréciser qu’il a réalisé deux des plus grands chefs d’oeuvres du genre, à savoir : Alien, le Huitième passager (1979) et Blade Runner (1982) et plus grand réalisateur tout court de venir s’amuser sur ce terrain-là, histoire de montrer qu’il en a encore sous le capot. Car oui, il faut bien l’avouer, nous avions bien besoin d’être rassuré sur ce point. Ces dix dernières années, la filmographie de Ridley Scott sentait bon la naphtaline, enchaînant des films au mieux bouffis d’esbroufe – Mensonges d’états (2008), Robin des Bois (2010) ou Prometheus (2012) – ou au pire complètement ratés – Cartel (2013) et l’abominable Exodus (2014). Même s’il serait injuste d’oublier que se cache derrière ce nom le metteur en scène de bons nombres de chef-d’œuvres, le scepticisme qui pouvait accompagner la sortie de Seul sur Mars – dont le titre anglais, The Martian est quand même ALONEbeaucoup mieux – restait quand même légitime. Le casting all-star  du film n’avait même pas suffi à me rassurer, tant celui de Cartel (2013) était tout aussi grandiose et le film pour autant tout à fait à chier. Ce n’est que lorsque la bande-annonce est tombée que j’ai ouvert la mâchoire, hébété.

Le film raconte l’histoire d’un groupe d’astronautes américains – dirigé par la toujours magnifique Jessica Chastain – envoyés sur la planète Mars pour la première mission d’occupation sur une longue durée. Pris dans la déferlante intraitable d’une tempête de sable – on pense évidemment à la séquence du tsunami de débris de Gravity (2013) sauf que tout se passe ici les pieds ancrés au sol de la planète rouge – l’équipage est forcé de fuir et de laisser derrière eux l’un de leur équipier qu’ils pensent mort. Pourtant, l’astronaute est bel et bien vivant et abandonné à son sort, il va devoir survivre sur cette planète hostile et aride. Dès lors, le film se transforme en une version martienne de Vendredi ou les limbes du Pacifique faisant du personnage de Mark Ratney – interprété par un Matt Damon vraiment excellent : rendez-vous aux Oscars ! – une version post-moderne de Robinson Crusoé. Plus proche par bien des aspects de Seul au Monde (Robert Zemeckis, 1998) que de Gravity (Alfonso Cuaron, 2013), le film de Ridley Scott emporte la mise parce qu’il parvient à faire mouche sur tous les tableaux. Faisant un strike parfait sur tous les genres cinématographiques avec lesquels il s’acoquine, le film flirte bien sûr avec le survival, mais se joue aussi bien des codes de la science-fiction que ceux des vieux films d’aventures. Plus étonnant encore, et c’est probablement la plus belle surprise du film, il trouve de satellite-terre_the-martian_Seul-sur-Mars_Ridley-Scott_le-blog-de-cheeky-640x360belles ressources du côté de la comédie, affichant une dynamique rigolarde, décomplexée et ultra-référencée. En témoigne par exemple, l’usage, à de multiples reprises, de musiques pop qui amènent à regarder avec un recul amusé les situations. En effet, ce que Seul sur Mars n’a pas, par comparaison à Gravity ou Interstellar, à savoir une puissance sensitive pour l’un et l’émotion pour l’autre, il le gagne ailleurs, en légèreté bienvenue et scénario en béton armé. Véritable ode à la gouaille terrienne, aux pouvoirs de la science et à la faculté d’adaptation de l’humain, le film joue aussi sur le tableau de la vraisemblance scientifique – comme Gravity avant lui – tout en ne négligeant pas de donner corps à son récit par des péripéties qui tiennent en haleine bien plus longtemps que son illustre prédécesseur. L’accumulation de bévues et d’acharnement du destin que Sandra Bullock devait affronter dans le film de Alfonso Cuaron avait surtout pour effet d’épuiser le spectateur sur la longueur – la force du film était de transposer cinématographiquement cet étouffement, cet épuisement, et nous faire ressentir des émotions physiques semblables à celles que traversait le personnage – mais ici, Ridley Scott a préféré opter pour un scénario plus malin, qui ne lésine pas sur les retournements de situations – le personnage de Matt Damon subit tout autant, voir plus, de revers que celui de Sandra Bullock – mais qui donne à la quête de cet astronaute pour survivre un élan beaucoup plus fun. C’est terrible, mais personnellement, le personnage de Sandra Bullock dans Gravity m’est si insupportable que je ne ressens aucune émotion quand elle parvient, après deux heures de roller-coaster dans l’espace, à enfin rejoindre la Terre, saine et sauve. Au contraire, Ridley Scott a su rendre son personnage de Robinson des temps modernes particulièrement attachant, si bien que si le spectateur ne ressent peut être pas aussi XVM4b64dcbe-4682-11e5-91e2-8806814ff88bsensitivement l’immersion dans l’espace que dans Gravity, il s’inquiète et vit le parcours de Mark Ratney avec une implication émotionnelle largement supérieure.

Rêver l’exploration de Mars, filmer ses déserts rouges et ses montagnes arides, d’autres réalisateurs s’y sont cassés les dents avant Ridley Scott. On pense aux exemples les plus connus, de Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) au Mission to Mars de Brian de Palma (2000) film incompris certes, mais surtout bancal. Plus récemment, le film John Carter of Mars (Andrew Stanton, 2012) produit par Disney, en avait proposé une vision plus fantaisiste, façon space-opera sans trouver son public. On notera par contre que le cinéma de science-fiction des années soixante a largement investi l’imaginaire autour de cette planète inconnue aux détours de nombreux films, dont un, qui avait justement déjà abordé le mythe de Robinson par le prisme de l’exploration de la cousine rouge de la Terre : c’est Robinson Crusoé sur Mars (Byron Haskin, 1964) où l’on découvrait le commandant Kit Draper abandonné sur la planète sauvage. Laissé à son sort, il découvrait que certains des minéraux de la planète, sous l’action d’une chaleur intense, pouvaient produire de l’oxygène. S’il est impossible de ne pas penser que le livre écrit par Andy Weir, qu’adapte ici Ridley Scott, n’est pas lui-même une transposition moderne du classique littéraire de Daniel Defoe – par ailleurs déjà réadapté par Michel Tournier – il est tout aussi impossible d’imaginer que Ridley Scott n’ait pas vu ce vieux film de l’âge d’or du cinéma de science-fiction et qu’il n’aurait pas, au moins en partie, inspiré la réalisation de Seul sur Mars. Pour le reste, on passera sans même sourciller sur la relecture de western façon steampunk qu’est le Ghosts of Mars de John Carpenter (2001) parce que même s’il n’est pas tout à fait inintéressant, il marqua sans nul doute le début de la fin pour le maître de l’horreur. Alors, qu’on se le dise, au milieu de toute cette galaxie de films plus ou moins réussi qui l’ont précédé, il n’y a pas de doutes, Seul sur Mars fait désormais office de référence.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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7 commentaires sur “Seul sur Mars

  • Damien Valtorta VS Just-Dewey

    Cool !!! Alors j’irais le voir !!! Pour le moment j’avoue que ma référence de survie dans l’espace c’est MOON avec Sam Rockwell mais ce film joue peut être dans un autre registre… En tout cas si tu l’as pas vu tu vas ADORER (Par contre je déconseille de voir la bande annonce qui spoile admirablement tout le film PAS BIEN).

  • Mat

    Je dirai que c’est un bon film de Ridley Scott mais pas totalement Scottien. Il ne s’inscrit pas vraiment dans les thématiques chères au réalisateur et on retrouve finalement beaucoup plus la patte du scénariste Drew Goddard.

  • Etienne Desfretier

    Bonjour, même si vous expliquez bien pourquoi le film vous a séduit, je ne l’ai pas été autant. Je n’ai pas été emballé par le personnage que campe Matt Damon, son absence de doute un peu trop lisse. Sitôt qu’il est mis dans la mouise par la rupture de contact, il se met illico à la tâche et va jusqu’au bout en sifflotant sans qu’à aucun moment il ne dévoile ses affres personnels. Le côté qui ne doute jamais, honnêtement ça m’ennuie, et même si le cinéma ricain a toujours aimé jouer sur cette corde du courage naïf, des histoires comme Deep Impact, Space Cowboys, Seul au monde (theme de la solitude extreme) et l’excellent Contact, des films pas si anciens montrent de temps en temps du doute et de la colère qui nous identifie au personnage, lui donne en outre l’impulsion pour donner un coup de pied pour remonter à la surface. Ce qui manque à celui-là pour m’y attacher.