Miss Peregrine et les enfants particuliers 1


Après avoir perdu ses fans et s’être perdu lui-même aussi un peu avec la réalisation coup sur coup d’un Alice au Pays des Merveilles (2010) pour Disney, du très fade et très pop – un oxymore étonnant – film de vampires, Dark Shadows (2012) et du banal Big Eyes (2014) dans lequel Christoph Waltz cabotinait plus que de raison, le génial Tim Burton revient en grâce avec l’adaptation d’un livre fait sur mesure pour lui : Miss Peregrine et les enfants particuliers.

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L’Enfant particulier

On pensait avoir perdu Tim Burton depuis longtemps, enseveli sous les effets numériques bubble-gum de son horrible Alice au Pays des Merveilles (2010) – qu’il convient quand même de ré-évaluer au regard de son encore plus horrible suite, que le bonhomme a eu au moins l’audace de ne pas commettre – ou sous les cabotinages déguisés de Johnny Depp en vampire mégalo dans Dark Shadows (2012). Le dernier film en date, Big Eyes (2014), lui avait valu quelques procès d’intentions. Pour certains, le film, il est vrai mauvais et particulièrement insipide, signait l’arrêt de mort du génie de Tim Burton qui en arrivait même à réaliser des biopics sans âme ou si peu. C’est là tout le drame de Tim Burton, à qui on reproche de faire toujours du Tim Burton et qui, lorsqu’il tente de ne pas faire du Tim Burton, ou tout du moins de ne pas faire un film attendu, se voit reprocher de ne plus faire du Tim Burton. Qu’on se le dise, Burton n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il développe l’univers gothique et/ou pop coloré qui a fait sa renommée et lorsqu’il creuse ses thématiques les plus chères : l’enfance, la beauté des monstres, l’esprit forain, les contes, l’horreur, la mort, et j’en passe… A ce titre, dans ces dernières années peu prolixes en grand film dans sa filmographie, Frankenweenie (2012) fût sans doute le plus burtonien, comme on l’entend traditionnellement, parce qu’il creusait des thématiques chères à l’auteur en s’inspirant, l’avouait-il alors, de sa propre expérience d’enfant qui vit mourir son chien adoré. En adaptant Miss Peregrine et les enfants particuliers, roman de Ransom Riggs qui semble avoir été écrit pour être adapté au cinéma par lui, le réalisateur trouve un terreau fertile pour son univers reconnaissable entre mille. On retrouve en effet dans cette histoire, bien des motifs déjà présents dans la majorité des grands films de Burton.

miss-peregrines-home-for-peculiar-children-trailerL’histoire est celle de Jake – interprété par Asa Butterfield qui a bien grandi depuis Hugo Cabret (Martin Scorsese, 2011) – un adolescent de seize ans qui s’ennuie ferme dans sa bourgade de Floride. Depuis qu’il est petit, son grand-père Abe lui raconte des histoires fascinantes : peuplées de monstres tentaculaires qui se nourrissent des yeux d’enfants dits particuliers, parce qu’ayant des facultés étonnantes. Pour les protéger, une certaine Miss Peregrine – la magnifique et ténébreuse Eva Green – une Ombrune, c’est à dire une femme ayant la faculté de se transformer en oiseau, a créé un orphelinat très spécial dans lequel le vieillard prétend avoir séjourné dans les années 1940. Alors que son vieux papy décède dans des circonstances troublantes, Jake découvre que les histoires que le vieillard lui racontait jadis sont tout à fait vraies. Il se met alors en quête de l’orphelinat de Miss Peregrine sur la mystérieuse île de Cairnholm au Pays de Galles et découvre que cette dernière a réussi à sauver d’un bombardement nazi les jeunes résidents en créant une boucle temporelle qui leur permet, à elle et aux enfants, de revivre inlassablement cette même journée de 1942 qui devait les voir mourir. Mais la boucle temporelle qui les protège est en danger, le vilain Baron – un Samuel L. Jackson qu’il fait bon de revoir aussi étonnant – et sa troupe de sepulcreux souhaitant mettre la main sur toutes les Ombrunes pour détourner leurs pouvoirs et découvrir les secrets de l’immortalité. Dans ce marasme, Jake, vous vous en doutez, aura toute son importance et devra utiliser sa propre particularité pour vaincre ces ennemis et sauver Miss Peregrine et les enfants.

miss-peregrines-home-peculiar_trailer-capSorte de version gothique et enfantine des X-Men (Bryan Singer, 2001), Miss Peregrine et les enfants particuliers avait tout pour être un produit commercial impersonnel et sans saveur, mais s’impose au final comme l’un des films les plus personnels de son auteur. Tous les papiers sur le film ne vont sûrement pas se priver d’en parler – parce qu’il faut bien avouer que c’est une lecture les plus simples à avoir du film – mais il est évident que chacun des enfants particuliers qui peuple ce bestiaire de sympathiques freaks – le spectre du film de Browning est d’ailleurs très souvent convoqué – est un peu, si l’on veut, Tim Burton lui-même. Qu’il s’agisse de Jake, le héros, incompris par des parents qui le pensent perturbé et dont la particularité est de pouvoir voir les monstres quand d’autres n’en sont pas capables, d’un autre de ces enfants qui possède, lui, l’étrange faculté de pouvoir transformer son œil en projecteur de cinéma pour littéralement projeter ses rêves ou un troisième qui a la capacité de transformer les choses inanimées en petits personnages animés – évidente référence à l’art de la stop-motion dont Tim Burton est l’un des passionnés défenseurs – tous nous rappellent éminemment le môme de Burbank que Tim Burton a pu lui même être. On pense aussi à certains des petits monstres de son bestiaire personnel : tels que Le Petit enfant huître, le super-héros Stain-Boy – l’enfant tâche –  le malodorant Enfant Brie ou bien encore La Fille Allumette, tous des petits personnages d’enfants pas comme les autres qui furent réunis par Tim Burton dans un recueil de poèmes aussi tristes que drôles, sorti en 1997 et intitulé La Triste Fin du petit enfant huître et autres histoires. Dans le refuge pour petits monstres attachants de Miss Peregrine, se côtoient ainsi des enfants aux particularités étonnantes mais néanmoins complémentaires  – ce qui en fait une sérieuse alternative aux équipées de super-héros actuelles : outre ceux déjà cités, on retrouve une petite fille à la force surhumaine, une autre qui peut faire pousser légumes et végétaux à sa guise, une jeune femme qui peut instantanément enflammer tout ce qu’elle touche, un garçon invisible et la belle Emma, légère comme l’air, qu’elle est d’ailleurs capable de maîtriser, incarnée par l’étonnante Ella Purnell qui avec ses grands yeux semblent tout droit sortir d’un des tableaux de Margaret Keane dans Big Eyes.

telecharge-el-hogar-de-miss-peregrine-nuevo-video-con-el-camaleonico-samuel-l-jackson-gratis-en-franc%cc%a7ais-dvdripOscillant entre séquence d’onirisme pure et horreur graphique saisissante – l’une des séquences qui restera du film montre l’effrayant Samuel L. Jackson et ses comparses très méchants, arracher des yeux à tire-larigot avant de les déguster en banquet – le film retrouve la quintessence du style Burton, celui d’une imagerie qui vacille entre rêve et cauchemar d’enfant, en outre un imaginaire où le monstrueux ne l’est jamais vraiment, où les marginaux et les parias d’une société uniformisée deviennent les héros, où les petits monstres se battent pour le rester, quand d’autres, les vrais méchants, les vrais monstres, sont prêt à tuer pour redevenir humain et normaux. Magnifiquement photographié par le français Bruno Delbonnel – qui avait pourtant déjà signé la lumière insipide de Big Eyes – le film renoue aussi avec l’univers visuel qui fit la renommé du réalisateur avec les lumières brumeuses de Sleepy Hollow (1999) ou les clairs-obscurs somptueux de Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street (2007). Avec Miss Peregrine et les enfants particuliers, Tim Burton parvient même à explorer à nouveau son appétit gargantuesque de la citation, profitant de quelques séquences d’anthologie pour redonner vie – à la manière de Mars Attacks ! (1996) rendant hommage aux films d’attaques extraterrestres ou de la fin, somptueuse et drôle de Frankenweenie (2012) qui référençait à tout va les films d’attaques de monstres comme les Kaiju Eiga japonais – à quelques monstres sacrées du cinéma fantastique, citant ici dans une séquence de combat mémorable, les fameux squelettes de Jason et les Argonautes (Don Chaffey, 1963) animés en stop-motion par le grand Ray Harryhaussen et qui le marquèrent tant lorsqu’il était enfant.

maxresdefaultLoin de n’être qu’une fable gothique référencée, le film étonne aussi par son double sens évident avec l’Histoire, la vraie, la grande, celle avec un H majuscule. Bien qu’on imagine aisément que cette double lecture était déjà présente dans le livre – que je n’ai pas lu, précisons-le au passage – on s’étonne de voir Tim Burton parler, à travers du destin du jeune américain Jake, d’autres enfances autrement traumatisées que celles de jeunes américains incompris. Le grand-père de Jake, d’origine polonaise, a dû quitter son pays durant la Seconde Guerre Mondiale parce qu’il était particulier et que des monstres tentait d’éliminer tous les enfants comme lui. Inutile de vous faire un dessin, le parallèle avec la traque des enfants juifs par les Nazis est évident. De même, lorsque l’on revit au milieu du film, le bombardement qui faillit détruire l’orphelinat en 1942, la bombe qui fend l’air et menace d’exploser sur le toit de la bâtisse avant que Miss Peregrine n’actionne sa boucle temporelle arbore la croix gammée du IIIème Reich. La double lecture possible qu’offre ainsi le film le rend d’autant plus fascinant qu’il nécessiterait évidement une deuxième vision pour que l’analyse soit plus poussée. Il n’y a pas à chier, Tim Burton n’est jamais meilleur que lorsqu’il ne cherche ni à recycler ses précédents films ni à s’éloigner de son univers si atypique, mais bien au contraire, lorsqu’il creuse inlassablement ce qui se doit être considéré comme la moëlle épinière de son œuvre : l’auto-psychanalyse d’une enfance malheureuse, traumatisée et incomprise.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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