Doctor Sleep


Vendue par les as du marketing comme une suite spirituelle de l’adaptation culte de Shining réalisée par Stanley Kubrick en 1980, le Doctor Sleep de Mike Flanagan avait de quoi être attendu. Mais…

Ewan McGregor à la place de Jack Nicholson dans un plan iconique de Doctor Sleep (critique)

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Rejet de greffe

A l’heure où Hollywood s’ensable, à bout de souffle et d’idées, à cautionner remakes, reboots et suites jusqu’à plus de raison ; à l’heure où la franchisation prend le dessus sur la franchise, où le cynisme mercantile à pris le pas sur la passion ; à cette heure sombre où, un à un, les grands films et grands noms du septième art se retrouvent sacrifiés, violés, maraboutés par des mastodontes excités par le profit facile…Avant de jouer les pleurnichards et revendiquer un snobisme qui paraîtrait un peu trop « de convenance », rappelons toutefois que l’Histoire des cinémas de genres – et du cinéma tout court, s’il faut être encore plus juste – prouve que le remake est un art en soi, qui, mis entre les mains d’artistes ingénieux et doués, peut donner des relectures personnelles moins touchés d’un opportunisme crasseux que d’une grâce évidente. Qu’il s’agisse de The Thing (1982) de Carpenter relecture de La Chose d’un autre monde (Christian Nyby, 1951), du sublime La Mouche (David Cronenberg, 1986) remake de La Mouche Noire (Kurt Neumann, 1958), mais encore Scarface (Brian De Palma, 1983) reprise du film du même nom réalisé par Howard Hawks en 1932, on pourrait dresser une liste similaire « des suites meilleures que l’original » mais on est pas sur senscritique ici…Disons simplement que la liste est longue des suites ou remakes, qui s’imposèrent dès leur sortie comme des œuvres socles de la filmographie de leurs auteurs, tout comme des marqueurs temporels indéniables dans l’Histoire du cinéma. Cet état de fait nous invite dès lors à une forme de raison garder, quand, par exemple, quelqu’un ose s’attaquer à un film aussi indéboulonnable que l’est a priori Shining (Stanley Kubrick, 1980). En l’occurrence d’autant plus quand ce « quelqu’un » – un certain Mike Flanagan – vient tout juste de mettre tout le monde d’accord (ou presque) avec la mini-série horrifique The Haunting of Hill House (2018) – qui convoquait d’ailleurs beaucoup des codes du Shining de Kubrick quant à la représentation symbolique d’une demeure non pas hantée par des fantômes, mais « hantée d’elle-même ». Quitte à accepter que l’on donne une suite à ce pilier du cinéma d’horreur, autant que ce soit fait par l’un de ses artificiers contemporains les plus prometteurs.

Les marches du grand hôtel de Doctor Sleep (critique du film)

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Actuellement gouverné par une nostalgie vintage propre à son époque – le vintage a toujours « vingt ans d’âge », par définition, voir notre article Hollywood doit-il arrêter de regarder dans le rétro ? – le cinéma américain s’est naturellement acoquiné à l’idée de redorer le blason de Stephen King, auteur culte de la littérature fantastique et largement adapté par le cinéma des décennies 80-90. Entre mise en image d’œuvres non-encore portées à l’écran – Dans les Hautes Herbes (Vincenzo Natali, 2019) – et relectures d’autres déjà précédemment adaptées – Ça, Chapitres 1 & 2 (Andres Muschietti, 2017-2019) ou Simetierre (Kevin Kölsch et Dennis Widmyer, 2019) – l’univers de Stephen King est aujourd’hui plus que jamais omniprésent sur nos écrans, grands comme petits. Dans cette logique dévastatrice qui règne aujourd’hui à Hollywood d’épuiser un filon jusqu’à son point de non-retour (et de non-profit), on ne s’étonnera pas que le tapis rouge déroulé au travail de King trouve une forme d’acmé dans l’adaptation de Doctor Sleep. En publiant en 2013 cette suite à Shining, l’enfant lumière (1977) – suivant le petit Danny quarante ans après les événements de l’Overlook Hotel – l’auteur entendait d’une certaine façon se ré-approprier sa propre histoire, confisquée en partie par le succès international du film de Stanley Kubrick envers lequel le romancier a toujours revendiqué une profonde défiance. Aussi, si l’adaptation de Mike Flanagan fait des révérences à l’œuvre de Kubrick en en convoquant des images, des décors, des séquences, elle entend tout autant faire le pont entre l’univers de l’auteur et celui du long-métrage culte. Tenter une réconciliation.

C’est peut-être précisément parce qu’il tente de rabibocher deux visions en bien des points opposées que ce long-métrage échoue quasiment partout. Engoncé dans l’héritage bien trop lourd de la maestria de Stanley Kubrick, Flanagan tente, tant bien que mal, de se ré-approprier un film qui ne lui appartient doublement pas sur le papier. Étonnamment, c’est justement dans les parties qui citent le plus l’œuvre originale – le dernier tiers qui se déroule dans un Overlook Hotel en ruines – qu’il parvient à exprimer le plus de personnalité, démontrant à nouveau sa faculté à fabriquer une angoisse qui fonctionne moins sur les effets à sursauts qu’un soin tout particulier à construire une ambiance anxiogène. Mais s’il réussit quand même à imposer un peu de son style au cœur de cet exercice de style – à savoir refaire et ré-inventer Kubrick moins sous forme de duplicata que d’hommage et même si l’on se souviendra que Steven Spielberg l’avait déjà fait l’an dernier dans Ready Player One (2018) et en bien mieux, il n’a d’autre choix que de se prendre les pieds dans le tapis d’un lourd cahier des charges, imposant un sacré numéro d’équilibriste : faire honneur à Stephen King en réparant « l’affront » fait par Kubrick à l’oeuvre, sans pour autant nier l’existence du chef-d’oeuvre de 1980…De fait, là où Stanley Kubrick avait fait preuve de malice et de sagesse en dégraissant le récit de l’auteur de ses habituelles lourdeurs narratives et boursouflures fantastiques – faisant de son adaptation moins un film sur un hôtel hanté par des fantômes, qu’un drame sur le parcours psychologique d’un homme sombrant dans la dépression et le chaos – Flanagan adapte plus sagement l’œuvre originale et tombe alors dans les mêmes pièges que d’autres adaptations de King avant lui.

Image onirique du film Doctor Sleep (critique)

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Peut-être trop denses et foisonnantes pour être véritablement adaptées littéralement au cinéma – voir notre article Peut-on vraiment adapter Stephen King ? – les ouvrages de King, bien que riches et inventifs, ne sont pas exempts de défauts et de travers récurrents. Cette adaptation trop scolaire de Doctor Sleep en paye diablement les frais. Beaucoup trop long – quasiment deux heures et demie – le film ennuie et perd à ne pas s’efforcer à épurer son récit, s’évertuant à traiter, à part égale, la plupart des histoires parallèles du bouquin. Par ailleurs, ces dernières se reconnectent les unes aux autres – et à celle du film de Kubrick…Ça fait beaucoup – de façon parfois un peu trop facile pour être pleinement convaincantes. Pire, la lourde place que prend l’une d’entre elles dans le récit – l’histoire d’une sorte de secte de personnes se « nourrissant » des pouvoirs psychiques détenus par des « enfants spéciaux » dans le but de devenir immortels – a beau être structurante – elle sert clairement de fil conducteur – elle n’en est pas moins néfaste pour l’atmosphère du long-métrage tant elle dégage un petit fumet nanardesque. Flanagan échoue lamentablement à rendre cette tribu inquiétante et le grotesque de leur quête comme de l’imagerie qui les entoure, dynamite le film de l’intérieur…La greffe plus frontalement fantastique qu’impose cette part du récit à l’univers pré-existant du film de Kubrick ne parvient jamais à prendre. Et si les fieffés amateurs de Stephen King apprécieront peut-être que le cœur de leur Shining à eux (celui du livre) soit re-convoqué, ceux qui attendent une extension à l’adaptation de Kubrick auront parfois l’impression de ne pas totalement comprendre la cohérence de l’univers censé relié les deux films ensemble, autant visuellement que théoriquement. Qu’à cela ne tienne, le seul mérite qu’on peut reconnaître à ce Doctor Sleep c’est de nous rappeler qu’il demeure des œuvres qui resteront éternellement intouchables.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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