Quand nous étions sorcières


À l’occasion de sa sortie pour la première fois sur les écrans français, retour sur le film islandais, Quand nous étions sorcières (Nietzchka Keene, 1990) dans lequel Björk âgée d’une vingtaine d’années y tient le rôle principal.

                                  © Les Bookmakers / Capricci Films

Ding-dong, the witch is dead!

Quand nous étions sorcières, s’inspire du conte du Genévrier des frères Grimm. Bien moins connu que leur Blanche-Neige et autres Hansel et Gretel, cette histoire fait sans nul doute partie de leur répertoire le plus glauque et morbide. D’aucuns vous diraient que Walt Disney édulcore quant à lui bien trop les contes, mais nous sommes toujours là pour vous rappeler qu’il est lui aussi un cinéaste ayant manié les codes de l’horreur. Le conte du Genévrier raconte l’histoire d’une belle-mère (c’est toujours les belles-mères les méchantes) qui assassine le fils de son mari (ça change de la fille) et qui le donne à manger à son mari – un peu comme quand l’Ogre dans le Petit Poucet mange ses filles sans faire exprès – la fille de la marâtre récupère alors les os de son frère et les enterre sous un genévrier, cet acte permettant alors à l’enfant de se réincarner en oiseau et d’aller balancer sa belle-mère. Ce conte inspire alors de nombreux poèmes et histoires dont le poème de T.S Eliot, Le mercredi des Cendres :

Sous un genévrier les os chantèrent, dispersés et brillants


Nous sommes heureux d’être dispersés, nous ne nous sommes pas épargnés. 


Sous un arbre dans la fraîcheur du jour, avec la bénédiction du sable. 


S’oubliant l’un l’autre, unis


Dans la tranquillité du désert.

                       © Les Bookmakers / Capricci Films

C’est donc ce poème qui inspira, selon ses propres aveux, la réalisatrice Nietzchka Keene (que l’on connait aussi pour Barefoot Jerusalem sorti en 2008) pour la réalisation de Quand nous étions sorcières, et ce bien que l’histoire soit quelque peu différente. Cette dernière raconte le voyage initiatique de deux sœurs, en fuite dans les montagnes d’un pays fort lointain (il n’est jamais fait mention concrète de l’Islande). Elles ont perdu leur mère, brûlée vive pour sorcellerie dans leur ancien village et cherche alors à se reconstruire. Pour ce faire, la sœur aînée Katia souhaite se trouver un mari, valeur sûre de stabilité, s’aidant pour ce faire d’onguents et autres plantes. Méfiant, le jeune fils de l’homme choisi, orphelin de mère depuis peu, refuse l’arrivée de cette femme dans la maison tout en se liant d’amitié avec Magrit, la jeune sœur, interprétée par une Björk tout en retenue et humilité. Cette jeune sœur a des visions qu’elle ne peut partager avec personne, voyant apparaître sa mère, un trou béant à la place du cœur. Onirique et réaliste tout en étant parfois cruel, le long-métrage mélange les errances sur fond de violoncelles et chants païens, avec des séquences plus naturalistes – telle qu’une lecture de Bible par l’homme de la maison pendant que les femmes filent la laine. On retrouve dans ce doux mélange, un peu de La Belle et la Bête de Cocteau (vous allez me dire, ça faisait longtemps que je n’avais pas placé Cocteau, et vous avez raison), lorsque les scènes de la maisonnée laissaient place à des couloirs magiques dans un château enchanté. Mélancolique, le film traite surtout de la condition féminine et la solitude que peuvent vivre les femmes, surtout dans cette époque qui semble être le Moyen Âge, époque à laquelle les femmes ne pouvaient pas vivre sans hommes, sous peine d’être cataloguée “sorcières”. Quand nous étions sorcières va donc à l’encontre des contes qui souvent manifestent une certaine gynophobie. Dans la plupart des écrits, les femmes sont les coupables (Merci Eve pour la pomme) et c’est par elle que vient le danger. Or dans ce film, ces femmes n’ont pas le choix, et doivent survivre dans un monde d’hommes en étant protégées par un homme, quitte à devoir utiliser des plantes et des incantations pour le séduire et se protéger d’un enfant qui ne désire pas avoir une nouvelle mère.

Les Bookmakers / Capricci Films

                      © Les Bookmakers / Capricci Films

La sorcellerie est un sujet complexe, un peu “à la mode” depuis le succès de l’ouvrage Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet. Mais les sorcières sont depuis quelques siècles une grande figure d’émancipation féminine et en cela, des icônes féministes. Tantôt médecins, sages-femmes, avorteuses, les sorcières étaient des femmes qui connaissaient le nom des plantes et leurs usages, ou celles qui refusaient de vivre sous l’égide d’un homme. Brûlées vives, noyées, lapidées, les femmes « sorcières » ont dû s’adapter aux règles patriarcales pour survivre. Quand nous étions sorcières porte alors bien son titre et parle d’un temps, que les plus de vingt ans commencent à connaître. L’objet est tourné dans un noir et blanc aux dégradés magnifiques, donnant aux volcans islandais une touche supplémentaire d’intemporalité et de mélancolie. Il sort sur nos écrans trente ans après sa réalisation, dans un superbe scan 4K très propre, mais pas trop. Le grain de la pellicule est toujours présent, contrairement à certaines restaurations qui donnent à l’image un côté très lisse , impardonnable à mon sens. Le travail du son, post synchronisé est également très particulier dans ce film qui donne l’impression que les personnages, leurs paroles et leurs mouvements sont dans un espace temps parallèle au notre, donnant à cette histoire parfois très réaliste, un côté fantastique.


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie avant d'ouvrir sa propre salle de cinéma. Ses spécialités sont les comédies musicales, la filmographie de Jean Cocteau, les sorcières et la motion-capture.

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