Amour et mort dans le jardin des dieux


Giallo pas loin d’être traître (au point de franchement douter de cette appellation pour se définir) Amour et mort dans le jardin des dieux est édité au Chat qui Fume et a laissé perplexe la rédaction de Fais Pas Genre : critique du film vaporeux et original de Sauro Scavolini sorti en 1972.

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Les Bucoliques

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A pas hésitants, on traverse un jardin fleuri dont le vert d’herbe et et des feuillages au bout des branches enlacent comme du lierre les bords du cadre. Une vue subjective ouvre ici le long-métrage sans l’ombre d’un générique, plaçant le spectateur en un monde inconnu, espèce de jardin d’Eden on ne peut plus bucolique sauf qu’on sait qu’on est dans un film où un cadavre va apparaître quelque part car vendu en giallo. La séquence, à la frontière de l’onirisme, s’étire en longueur, pour dévoiler un visage de femme innocente. Première surprise : pour une fois, la vue subjective n’est donc pas celle du tueur mais celle de cette jolie dame batifolant dans  le jardin. Il y a bien mort pourtant, mais elle est déjà “survenue”, puisqu’au bout de cette balade champêtre, l’innocente tombe sur le corps d’une autre femme, nue dans une baignoire, les veines tranchées. Tout porte à croire qu’elle a mis fin à ses jours (voilà pourquoi les guillemets)…On ne peut pas dire que ce soit le nom de Sauro Scovalini qui interpelle sur cette édition haute définition sortie chez Le Chat qui Fume. En effet, l’homme est un inconnu ou presque, disons un méconnu si on veut être gentil (ce que je sais être aussi merde), réalisateur d’un unique film, celui qui nous occupe aujourd’hui. Scavolini a pourtant bossé avec quelques-uns des grands nom du cinéma d’exploitation transalpin voire bis en tant que scénariste, style sur de très nombreux projets signés Sergio Martino, plus ponctuellement pour Enzo G. Castellari,, Sergio Le Dernier Face à Face Sollima, Umberto Chats Rouges dans un Labyrinthe de Verre Lenzi, toute la fine équipe quoi. Peine perdue, la postérité n’a fait que peu de cas de Scavolini, nonobstant même sa surprenante collaboration avec Claude Chabrol sur le script de La Femme infidèle (1969). Alors qu’est-ce qui nous interpelle, si ce n’est ce nom inestimé, à l’approche de ce Blu-Ray ? Déjà, comme toujours chez le matou au clopot, un sublime artwork. Puis, un titre de film non moins sublime, Amour et mort dans le jardin des dieux – à ne pas confondre avec Minuit dans le jardin du bien et du mal (Clint Eastwood, 1997 comment ça vous n’alliez pas confondre ?) – titre-poème qu’on dirait rédigé par un John Milton ou un Dante Aligheri. Il ne suffit toutefois pas d’un titre pour « faire différent ». Nombre de gialli se la jouent poétiques dans leur appellation, ne lésinant pas sur la métaphore à l’image de la trilogie animale de Dario Argento L’Oiseau au plumage de Cristal (1970)/ Quatre mouches de velours gris / Le chat à neuf queues (tous les deux de 1971) titres dont les justifications ne sont pas toujours très claires, comme les films eux-mêmes d’ailleurs. Bref, sans pouvoir se guider au titre, au cinéaste, pas vraiment au casting non plus, c’est donc en pleine et seule confiance en l’éditeur que l’on met la galette dans notre lecteur.

Et c’est peut-être tant mieux, sur le plan de l’effet de surprise, de ne pas savoir à quoi s’attendre car de toute évidence Amore e morte nel giardino degli dei ne collera pas. Il refuse à peu près – du moins jusqu’au dernier tiers du métrage, et encore – que le spectateur puisse se fier aux codes d’un genre qu’il n’emprunte finalement que très peu. Le long-métrage propose une narration en flash-back autour d’un ornithologue, nouveau résident de la bâtisse où se trouve le jardin traversé lors de la première séquence. Au coin d’un talus, le scientifique retrouve une bande qu’il se met à écouter, ce sont les enregistrements de séances chez le psy de la femme qui s’est tranchée les veines. On découvre tout de suite qu’elle n’est pas morte des suites de ses blessures, mais surtout au fil des écoutes le pourquoi du comment de sa tentative de suicide, autour d’une histoire assez troublante de triangle amoureux et d’amour incestueux. Sur cette trame toutefois les amateurs de whodunit et de mises à mort giallesques devront passer leur chemin car le rythme est lent, l’ambiance et la narration flottantes, la violence et la perversité assez sages, finalement. On a le sentiment d’être dans une espèce de film érotique arty et contemplatif : ce serait presque expérimental, ce peut-être du coup assez ennuyeux. Ça se brusque à l’ultime demi-heure, lorsqu’à la faveur de révélations narratives (un pétage de câble tragique et meurtrier) et d’un twist (faisant la connexion entre les bandes et le présent de l’ornithologue) est amené « enfin » un amoncellement de cadavres…Mais là encore sans aucun des codes propres au giallo, ni esthétisme maniéré, ni fétichisme de l’arme blanche, ni tueur masqué etc, la sécheresse même de ces homicides frappant par son côté réaliste qui tranche avec le reste du film par ailleurs. En somme Amour et mort dans le jardin des dieux ne doit pas se voir comme un giallo – malgré ce qu’on en lit partout – car il n’en est pas du tout un, beaucoup trop différent, beaucoup trop « subtile » avec ses codes. Pour le visionner et s’y plonger, il vaut mieux le voir comme une œuvre étrange au-delà des genres et se laisser guider, ou endormir, par ses effluves.

Le Chat qui Fume a comme à son habitude livré une restauration optimale sur le plan esthétique. L’atmosphère visuelle particulière de l’œuvre, dessinée par les extérieurs et l’omniprésence de figures végétales, ressort avec d’autant plus d’éclat. Le son, par contre, est peut-être le parent plus pauvre, moins propre, mais on ne saurait en imputer la responsabilité à l’éditeur qui a dû faire de son mieux avec un matériel parfois flétri par l’âge. Deux entretiens de près d’une demi-heure – avec les comédiennes Orchidea de Santis et Erika Blanc – ainsi qu’un film-annonce répondent de leur côté présents pour ce qui est des suppléments dans ce nouvel objet collector limité, à ajouter à la collection transalpine du félin le plus connu de l’édition de genre en France.

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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