Cinéma Beverley le dernier porno de Paris (livre)


Après sa fermeture en février 2019, c’est à un livre des Editions L’Harmattan que revient la tâche polissonne de faire passer à la postérité le “Cinéma Beverley le dernier porno de Paris”. Fais Pas Genre livre un compte-rendu tout ce qu’il y a de plus littéraire de l’ouvrage conçu  par l’universitaire Claude Forest et le photographe Arnaud Chapuy.

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Rien ne dure / En dessous de la ceinture

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Débutons, si vous le permettez (ou pas, mais je fais ce que je veux), par une anecdote toute personnelle. Pendant quelques années, j’ai travaillé dans le quartier parisien des Grands Boulevards. Tout le monde connaît pour le Musée Grévin, le Grand Rex, le Musée du Chocolat, éventuellement pour les coins d’afterwork peuplés de start-uppers à béger ou les bars de nuits blindés d’étudiantes et étudiants Erasmus curieuses et curieux et de découvrir Paris mais pas « queue ». Durant ma pause déjeuner, il m’arrivait de faire un tour à pied, n’ayant rien d’autre à foutre et bien déterminé à ne pas revenir au taf une minute plus tôt que prévu dans mon lunchtime. C’est lors de ces pérégrinations que j’ai découvert, que je suis maintes fois passé devant un autre lieu particulier du quartier. Une rue montante, étroite, qui s’échappe du boulevard Poissonnière, et remonte, rue sans signe distinctif autre qu’un néon rose rivé à un mur de gauche. Le Beverley, alors un des derniers cinémas classé X de la capitale – il reste l’Atlas à Pigalle, dernier vrai rempart du genre et au passage du cruising bien underground askip – double survivant puisqu’en plus d’être spécialisé dans le cinéma pornographique, il met un point d’honneur à projeter en pellicule. Je me suis bien souvent dit qu’il « faudrait un jour y aller », belle phrase de merde qui, quand on ne l’applique pas, amène à ce fait : le Beverley a fermé définitivement ses portes en février 2019 et je l’ai raté, sans aucune autre raison que de procrastiner. Moi qui me voyait déjà en parler à mes petits-enfants…

Les éditions L’Harmattan a pensé à mon regret, en éditant un témoignage papier du Beverley. Cinéma Beverley, dernier porno de Paris est le fruit d’une collaboration entre l’universitaire Claude Forest – spécialiste des salles de cinéma et du système de diffusion auteur, chez le même éditeur, d’un Production et financement du cinéma en Afrique sud-saharienne francophone – et le photographe Arnaud Chapuy, passé par une série de projets sur l’Orient qui s’est pris de passion pour les clichés de salles de cinéma. Chacun apporte sa pierre à l’édifice, dévoilant leurs talents réciproques. Un aspect de l’ouvrage peut paraître redondant et universitaire quand il se lance dans les statistiques chiffrées précises et comparatives de fréquentation de la salle. Ces données ont bien entendu leur importance, mais trahissent la « spécialité » de son auteur et n’intéresseront peut-être pas qui est étranger aux problématiques de la distribution. Cinéma Beverleyse montre plus fort quand il s’attaque à ce qu’était le lieu. Il se lit alors à deux niveaux, le premier étant bien sûr l’intérêt polisson de la chose. Observer les beaux clichés de la salle, ne lésinant pas sur la nudité, les affiches de films – mention spéciale aux titres, certains sont marquants par leur absence totale de métaphore -, des photos d’archive laissant deviner l’atmosphère coquine de l’endroit qui servait aussi de lieu de libertinage à l’ancienne. Les témoignages du patron, de clients, titilleront les curieux qui n’auraient certainement pas osé entrer dans la salle lorsqu’elle était encore accessible. Comme tout objet sérieux sur l’industrie du X et la sexualité, d’autant plus lorsqu’il est illustré et rédigé avec qualité, l’ouvrage est digne d’intérêt.

Le second niveau réside en ce que Cinéma Beverley...raconte une triste mutation. Une bonne partie de l’analyse livre l’histoire des salles et des productions X des années 70-80 voire 90, soulignant clairement à la fois un règne absolu du système D et une velléité toujours « artistique », mise en opposition évidente avec ce qu’est devenu le porno de nos jours, à l’ère du gonzo et des vidéos YouPorn sans scénario. Dans l’esprit, on ne peut que sentir une nostalgie voisine à celle présentée dans le long-métrage L’Amour est une fête (Cédric Anger, 2018) qui malgré ses défauts, parvenait à donner une image non glauque de l’industrie. Ce passéisme tendre, légitime ou non, dévoile d’autre part qu’à travers l’histoire du Beverley, c’est toute celle des salles de cinéma françaises qui se dessine. Entre des classifications de censure meurtrière et l’émergence d’Internet et des grands complexes style UGC, CGR et consorts, le livre décrypte la façon dont les petites salles de quartier, notamment spécialisées, ont disparu et, pour celles qui restent, vont disparaître. En d’autres termes, comment le mercantilisme tue le cinéma dans ce qu’il peut avoir de proximité et d’indépendance, ce sans pathos et avec une rigueur éthique et analytique totale. Encore que le Beverley, laissé en 2019 pour cause de retraite de son patron historique, peut s’estimer heureux d’avoir pu jouir de son statut particulier et survivre, non sans difficulté, jusque là…

 

 

 

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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