Mega Time Squad


Outbuster est une mine de films indépendants bourrés d’ingéniosité et de folles idées, bien souvent tournés à faibles budgets. Avec Mega Time Squad, (Tim Van Dammen, 2018) notre partenaire vous propose d’explorer le dangereux voyage dans le temps. Un pari risqué qui va nous permettre de nous poser une question : faut-il du budget pour maîtriser le temps ? Bouclez vos ceintures, même si là où on va, on n’a pas besoin de route !

Les trois héros capuchés du film Mega Time Squad vus en contre-plongée, nous regardant d'un air intrigué.

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Le temps c’est de l’argent ?

Mega Time Squad (que l’on abrègera par MTS) est un film indépendant néo-zélandais réalisé par Tim van Dammen, dans lequel on suit les (més)aventures de John, un petit vendeur de drogue pas très futé et qui a la mauvaise idée de voler de l’argent à des mafieux chinois, ainsi qu’à son propre patron. Durant son forfait il fera l’acquisition d’un bracelet lui permettant de remonter dans le temps et dont il se servira pour se sortir de cette mauvaise passe. Evacuons d’emblée le principal, et le moins intéressant des faits notables : c’est une production à petit budget, et cela se ressent. Toutefois l’objet assume très bien ses limites, et ne cherche jamais à s’aventurer dans le spectaculaire, évitant l’écueil des effets spéciaux cheap. Mieux encore, il s’en sert comme base d’autodérision pour ajouter une touche d’humour sur la forme comme sur le fond, qui parviendra souvent à nous décrocher un sourire, à défaut d’une grosse marrade. L’histoire est simple, quand elle ne frôle pas la stupidité – ce qui se marie très bien avec le ton décalé de l’ensemble – les scènes d’actions sont minimes et grotesques, bref c’est un savant mélange qui fait de Mega Time Squad, un bon moment à passer. Ceci étant dit, on peut se demander comment un long-métrage aussi brouillon et foutraque va pouvoir gérer l’énorme piège scénaristique qu’est le voyage dans le temps ? Et bien de manière assez ingénieuse, en réalité. Pour le comprendre il nous faut faire un état des lieux des théories générales liées aux voyages dans le temps, et des paradoxes qui en découlent.

Les deux John du film Mega Time Squad côté à côté dans une décharge à ciel ouvert, celui de gauche tient un revolver.

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En premier lieu, le paradoxe du grand père. Cette théorie du voyage dans le temps implique que l’histoire est mouvante et peut être changée par n’importe quel évènement. Ainsi si un héros décide de voyager dans le passé pour modifier un évènement, cela aura une conséquence directe sur son présent à lui. C’est la théorie développée dans Retour vers le futur ( Robert Zemeckis, 1985), la saga Terminator, ou encore Looper (Rian Johnson, 2012). Cette théorie est bourrée de paradoxes : admettons que je remonte dans le passé pour tuer mon grand père avant ma naissance. Si j’y parviens alors mon grand-père meurt, et je ne peux pas naître. Je ne peux donc pas aller dans le passé pour le tuer. Donc il ne meurt pas, etc … C’est la théorie la plus difficile à développer dans un récit tant un acte tout bête peut avoir des conséquences désastreuses. Et c’est donc celle qui peut le plus facilement nous faire sortir du film par ses incohérences qui sautent aux yeux. En second, invoquons ce que l’on appelera le paradoxe de Shakespeare, variante de la précédente qui indique que l’histoire est immuable et que quoi que je fasse dans le passé, au mieux, ça ne change rien à mon présent, au pire, je participe en réalité à la création de mon présent tel qu’il est. C’est la théorie développée dans le renversant Primer (Shane Carruth, 2007) ou encore dans Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (Alfonso Cuaron, 2004). Mais elle entraîne également un paradoxe. Admettons que je remonte dans le temps pour rencontrer Shakespeare et lui donner le texte d’Hamlet avant qu’il ne l’écrive. Shakespeare publiera Hamlet, et le texte traversera les années pour parvenir à moi, afin que je puisse remonter dans le temps pour le lui donner, et ainsi boucler la boucle. Dans ce cas là, qui a écrit Hamlet ? Puisque c’est moi qui l’ai donné à Shakespeare, et que je le tiens moi-même de Shakespeare, qui l’a obtenu de moi même, etc … Elle est aussi difficile à adapter dans une histoire bien que l’on puisse s’en sortir sans créer d’incohérence dans la mesure où on décide de zapper la question de qui a écrit Hamlet… Enfin, troisième paradoxe et pas des moindres, celui des Univers Parallèles. Cette dernière est sans aucun doute la plus cohérentes des trois. Elle part du principe que lorsque quelqu’un va dans le passé, il n’atterrit pas dans son propre passé à lui, mais dans celui d’un univers parallèle, identique en tout point. De fait, les changements qu’il effectuera n’auront aucun impact sur l’univers d’origine mais seulement sur l’univers parallèle. Quand il retournera alors dans son présent, rien n’aura changé. C’est sur cela que se base l’arc de Cell dans Dragon Ball Z, ou encore l’infâme tentative de voyage dans le temps d’Avengers : Endgame (Joe et Anthony Russo, 2019). Cette théorie implique un paradoxe, mais celui-ci n’est pas insurmontable : elle implique que le héros ne sauvera jamais son monde, mais agira pour sauver un monde parallèle, tel un bon samaritain temporel. Le paradoxe qui peut en découler viendra de la mentalité du héros et de l’aspect fataliste de la situation car s’il sait qu’il ne pourra pas changer son monde, ou faire revenir les gens qu’il aime, alors pourquoi le fait-il ?

Dans une rue de nuit, , éclairée par une lumière aux teintes jaunes, un homme menace un autre avec un fusil à pompe, derrière eux, un jeune homme en débardeur jaune et une adolescente, scène du film Mega Time Squad.

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Quand John, le héros de MTS utilise la première fois son bracelet, il se fait poursuivre par des mafieux. Il retourne donc quelques minutes en arrière, se cache, et assiste au déroulé des évènements où il voit son lui du passé se faire poursuivre par des mafieux. Au fil des scènes et des utilisations de bracelet, le scénario ajoute de nouvelles règles à sa théorie du voyage du temps nous permettant au fur et à mesure de nous situer dans laquelle des trois théories ci-dessus il s’inscrit. Plus loin dans le récit, il fait un voyage de quelques secondes dans le temps, et interrompt sa version passée avant qu’elle ne fasse ce même voyage. Si l’on était dans la première théorie (celle du grand-père, vous suivez ?), en l’empêchant de voyager dans le temps, il n’aurait pas pu exister. Il ne se place pas non plus dans la deuxième, car en empêchant le voyage dans le temps il modifie également l’histoire puisque son lui du passé n’aura pas fait le voyage qu’il a lui même fait. On se rend compte alors naturellement qu’on est dans la théorie des univers parallèles. A partir de là, le boulot est fait, il suffit juste de ne pas se perdre dans les incohérences. Et c’est là que MTS devient habile, car le héros va enchaîner les petits voyages dans le temps et rencontrer plusieurs de ses versions passées (il ne remonte pas plus de quelques minutes à chaque fois) et ils vont former le fameux Mega Time Squad qui fera la guerre aux mafieux qui les poursuivent. Et là où le film est plus intelligent qu’Avengers Endgame, c’est que John est parfaitement stupide, opportuniste et lâche. Il ne cherche pas à améliorer son présent en voyageant dans le temps, il cherche à le fuir. Même si pour cela il doit foutre en l’air tout un univers parallèle, et provoquer la mort de ses John alternatifs, sa seule volonté est de survivre. Ce n’est pas le cas des fameux super-héros de Marvel dont le seul but est de remettre en état leur propre monde, sans jamais trahir leur code d’honneur de super héros et donc sans jamais blesser des innocents. Comment peut-on alors juger cohérents leurs différents voyages dans le temps, où ils voleront tour à tour le marteau d’un Thor alternatif, qui ne pourra donc plus défendre la Terre, permettre à un malveillant Loki de s’enfuir avec l’une des pierres d’infini, semant le chaos dans son univers parallèle… Bref en saccageant une multitude d’univers dans le seul espoir de sauver le leur ? Alors oui c’est très spectaculaire et dramatique, mais ça n’en est pas moins incohérent avec les personnages et leurs motivations. Cela nous fait sortir du film avec au mieux une moue circonspecte, et au pire un bruyant rire cynique.

Quand on y réfléchit bien, parmi la liste des longs-métrages cités tout au long de cet article, deux d’entre eux arrivent à bien gérer le voyage dans le temps sans incohérence : Mega Time Squad donc et surtout Primer (lui aussi visible sur Outbuster). Or ce sont les deux plus faibles budgets, et ceux dont l’ambition est de ne pas être plus que ce qu’ils sont c’est à dire des petites productions divertissantes mais pas forcément spectaculaires. Le voyage dans le temps est une question complexe par essence car on ne pourra jamais le maîtriser. On ne peut que supposer les différentes conséquences qu’il peut engendrer. Et en même temps il est fascinant, et nous pousse à questionner ses règles, quitte à souvent mettre les films en pause pour réfléchir aux conséquences de ce que l’on voit pour être bien sûrs que l’on en maîtrise bien tous les enjeux. Peut être alors que le secret pour traiter le voyage dans le temps n’est pas de tenter de cacher les paradoxes qu’il implique en compliquant inutilement l’histoire ou en multipliant les personnages, les événements et tous les bouleversements engendrés. Peut-être qu’en réalité le secret pour maîtriser ce fameux voyage temporaire au cinéma est d’aller vers la simplicité la plus enfantine qui n’est, encore une fois, pas affaire de gros sous. Le voyage dans le temps est spectaculaire en lui même alors pourquoi vouloir en rajouter ?


A propos de Benoit Dechaumont

Etudiant à la Fémis dans le Département Exploitation, Benoît travaille pour porter un jour les séries dans les salles de cinéma. En parallèle, il écrit sur ce qu’il voit sur petit et grand écran avec une préférence pour les histoires de voyage dans le temps. D’ailleurs il attend que son pouvoir se développe pour devenir l’intrépide Captain Hourglass. Ses spécialités sont les thrillers, les films de super-héros et la filmographie de Brian De Palma.

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