New-York 2H00 du matin


Alors qu’on a appris il y a peu que Tommaso, son nouveau bébé, sera projeté à Cannes 2019 en séance spéciale, ESC Distribution sort un coffret mediabook Blu-Ray-DVD-livret qui ne manquera certainement pas de combler les fans du trublion new-yorkais Abel Ferrara,  New-York 2H00 du matin (1984).

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Stripladykillers

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Il y a une catégorie de productions qui n’épouse pas un genre ou le moindre des codes mais qui, pourtant, représente bel et bien une famille avec des points communs. Ces objets, que l’on aime à qualifier de films « malades », partagent un aspect majeur : une face ingrate, une incohérence, des qualités certaines et des défauts qui le sont tout autant voire plus. Qu’est-ce qui rend un film malade ? La plupart du temps, des histoires annexes. D’ego, de gros sous. Souvent, le fruit à moitié gâté d’une bataille entre un réalisateur et son producteur, ou entre ces deux-là et un studio. Des carrières parmi les plus illustres ont été bouffées par cet aspect puisqu’on peut dire sans trop de provocation que la grande majorité des travaux d’Orson Welles sont malades, pouvant être grandioses tout en étant disgracieux. Plus récemment et sans aucune espèce de comparaison en termes de qualité (j’ai pas envie, aujourd’hui du moins, de me faire tuer) la dernière version en date des Quatre Fantastiques (Josh Trank, 2015) avec Miles Teller a frappé les spectateurs par la sensation palpable d’être quelque chose en puissance dont le système de production a sapé les possibilités de mérite. Dans le même ordre, peut-être que résident là les raisons de l’échec cinglant de Suicide Squad (David Ayer, 2016) ou juste que les intentions de départ étaient déjà merdiques. Tout cela pour dire quoi? Qu’à Hollywood le film malade est inévitable, presque sine qua non du système de financement depuis déjà des décennies et qu’il est difficile d’y échapper. Encore plus quand on répond à une commande, un scénario qui ne nous plaît pas mais qu’on accepte parce qu’il y a le budget et qu’il faut bien tourner, ce même si on est un cinéaste estampillé indépendant comme Abel Ferrara. ESC Distribution nous propose dans une de leurs éditions limitées une Cult’Edition Blu-Ray/DVD/livret d’un des longs-métrages justement malades du réalisateur, New-York 2h00 du matin qui fleure bon les eighties dans ce qu’elles ont de plus cool et de plus…WTF.

Suivant l’histoire de l’ancien boxeur Matt – éloigné des rings depuis qu’il a tué « sans faire exprès » un adversaire en combat – aux prises avec le tueur en série qui zigouille les danseuses de son club de strip-tease, New-York 2H00 du matin ne se voit pas tout à fait en film de commande. Axé sur la thématique de la rédemption, de la marginalité et du New-York interlope chers à Ferrara, Fear City (titre original) a une place dans sa filmographie en plus d’y être une œuvre repère : on y sent les prémices d’un adieu entre un cinéaste et sa ville fétiche (il déménagera en Europe quelques années plus tard) qui change, perdant une certaine partie de son humanité au profit d’une espèce de loi de la jungle et d’une barbarie capitaliste toute golden eighties. Mais si le long-métrage aurait pu être un simli Meurtres d’un bookmaker chinois (John Cassevetes, 1976) en métaphore mélancolique et sensible de l’évolution d’un monde artistique (ou de marginaux) de plus en plus dévoré par l’argent, New-York… emprunte les défauts de son époque plus que ne les évite ou les fustige. En plus d’un maniérisme visuel étonnant de la part d’Abel Ferrara – du moins pour ses œuvres new-yorkaises – la narration a tout l’excentricité d’une série B bien datée 80’s entre séquences venant « d’on ne sait où » (la confession, gros cheveu sur la soupe, ou encore ce meurtre qu’on dirait tout droit sorti d’un film de gangster période Prohibition), trauma originel cliché du personnage principal, et tueur kitsch adepte d’arts martiaux. Finalement, loin de Cassavetes, l’objet se situe près de l’exubérance d’un Police Fédérale Los Angeles (William Friedkin, 1985) sans le génie iconoclaste de son cinéaste, et un Driller Killer (1972, du même scénariste que Fear City par ailleurs et du même Ferrara) autrement plus dérangeant car lui bien rugueux et underground, pour le coup diablement 70’s.

La restauration sonore et visuelle opérée par ESC est elle un délice où bande son, bruitages et photographie sont serties comme ils ne l’ont jamais été, charmant des yeux et des oreilles qu’un scénario ne convainc pas. Les bonii nourris que l’on trouvera dans l’édition relèvent aussi la tâche de glorifier l’enthousiasme modéré qu’on peut avoir pour New-York 2H00 du matin avec un livret papier conséquent et deux entretiens avec le spécialiste d’Abel Ferrara Brad Stevens et le directeur cinéma d’Arte, le passionné Olivier Père. De quoi élargir l’appareil critique et réflexif d’un film malade auquel l’éditeur a donné un lit de luxe.

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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