Dumbo 1


Neuf ans après sa première adaptation live d’un classique des studios Disney, Alice au pays des Merveilles (2010), Tim Burton remet le couvert avec sa très attendue nouvelle interprétation de Dumbo, conformément à cette nouvelle mode que le studio ne semble pas prêt d’abandonner. Le cinéaste, après plusieurs années en dent de scie, signe une œuvre habitée, bien qu’un brin schizophrène, aussi théorique que touchante.

                                               © The Walt Disney Company

Mon enfance

Pour beaucoup, la carrière de Tim Burton a perdu tout intérêt depuis longtemps. L’œuvre charnière varie beaucoup selon les personnes, mais tout le monde semble à peu près d’accord pour dire que son Alice au pays des merveilles (2010) est de triste mémoire, sûrement, son pire film à ce jour. Peut-être me faut-il vous avertir que ce n’est pas mon cas, et même qu’après multiples visionnages de ce premier long-métrage Disney-live de son auteur je le considère comme son dernier grand bébé. Œuvre malade, timbrée, au sens clinique du terme, son Alice au pays des merveilles reste à mon sens l’une des plus belles expérimentations de l’ère de l’entertainment numérique, déployant un univers souterrain sombre et fascinant – Underland plutôt que Wonderland – allégorie géniale et prophétique de ce qu’allait devenir l’imaginaire du blockbuster contemporain. Soit, une vaste poubelle grisâtre dirigée par une naine psychopathe – incroyable reine de cœur à la tête obèse incarnée par Helena Bonham Carter – où subsistent difficilement des figures dingues mais dévitalisées – la Chapelier Fou, le Lapin, les jumeaux, tous dépressifs – et des résistants naïfs mais grands – sa belle Alice incarnée par la géniale Mia Wasikowska. Un jour peut-être, je tenterai de réévaluer plus longuement ce film injustement conspué. Tout cela pour dire que le retour de Burton dans une entreprise Disney était loin de me faire peur. Au contraire, il me réjouissait plutôt. Et même s’il ne m’a jamais totalement perdu, Miss Peregrine et les enfants particuliers (2016) m’apparaissait déjà plus accompli que les trois précédents efforts de Tim Burton et me permettait d’attendre encore plus impatiemment ce Dumbo (2019).

                                     © The Walt Disney Company

Pourtant, la vague visiblement inarrêtable de remakes en live-action des classiques Disney n’est pas réjouissante, et de loin, la plupart de ces nouvelles versions ressemble au mieux à des relectures souvent pantouflardes, au pire à de pâles copies sans intérêt. L’ouverture de ce nouveau long-métrage balaye joyeusement cette peur du copier-collé. Comme dans Alice au pays des merveilles, Burton abandonne le générique de début comme marque de fabrique pour entrer directement dans le vif du sujet : un train de cirque qui file à tout allure à travers le pays. Burton l’affirme, il va prendre ce train et des chemins de traverse, plutôt que revisiter en chair et en os le classique originel. L’histoire sera d’abord celle de deux enfants vivants au milieu de cette troupe de cirque. Leur père revient de la guerre avec un bras en moins et leur mère est décédée en son absence. Nous courrons avec les enfants au milieu du cirque, et nous découvrons en même temps qu’eux leur père blessé. La surprise est de taille, nous ne démarrons pas avec Dumbo mais avec ces beaux êtres humains qui n’ont rien à voir a priori avec le fantastique, et dont les blessures ne sont pas des tours de magie. Dans ce cirque, le patron vient d’acheter une femelle éléphante enceinte. Elle donnera naissance à Dumbo, dont vous connaissez probablement déjà les qualités de voltigeur. L’événement Dumbo emmènera toute la troupe vers un immense parc de divertissement, le fameux Dreamland. Non sans rappeler l’enseigne qui produit l’objet, ce lieu de toutes les promesses se révélera être un cauchemar brutalement capitaliste et inhumain jusqu’à se transformer en figuration de l’enfer : une gigantesque usine de divertissements enfouie sous des flammes qui engloutissent tout. Théoriquement, c’est là que le film est le plus passionnant. A priori pur produit profitant d’un phénomène de mode nostalgique et parfaitement vain, ce Dumbo version Burton s’avère beaucoup plus schizophrène que ça. Il est intéressant de noter en ce sens que les scènes les plus faibles du récit, ou en tous cas les moins émouvantes, sont bien souvent ses passages obligés. La scène du fameux Baby Mine n’est par exemple pas du tout aussi émouvante que dans le dessin animé initial, et Burton semble la faire aller très vite, nous faisant presque regarder ailleurs, vers un petit groupe du cirque chantant la fameuse chanson autour d’un feu, plutôt que sur la mère en cage berçant son petit Dumbo. Quand Burton va plus clairement du côté du remake, il peine à mêler ses ambitions contraires, ce qui pose tout de même de vrais problèmes. A commencer par une première demie heure difficile à suivre et assez laborieuse.

© The Walt Disney Company

Aussi, certains seront probablement déçus de ne pas totalement y retrouver la patine Disney. Pourtant, aucune raison de le regretter, étant donné que le cinéaste ne court certainement pas après, et propose tout autre chose. La plupart des scènes cultes sont là. Même la scène des éléphants roses, belle graphiquement, ne marque pas tellement les esprits. Ce qui intéresse Burton c’est d’abord cette communauté de circassiens. Ces artisans de foire sans grand talent, ce père revenu de la guerre sans bras, leur petit chef fatigué – Danny de Vito dans la peau d’un beau personnage triste – et tout le reste de cette galerie presque fellinienne. Cela faisait longtemps que Burton ne nous avait pas proposé d’aussi remarquables personnages secondaires – en cela le personnage d’Eva Green, excellente, est particulièrement exemplaire – et il est beau de voir le réalisateur, au milieu de tous ces millions, revenir à ses premières amours, son culte de la marginalité, avec autant de sincérité. Quand la troupe arrive à Dreamland, très vite l’affreux patron des lieux V.A. Vandevere – incarné par un génialement cruel Michael Keaton – leur fait comprendre qu’ils ne seront pas « utiles » à son monde, et les virent, quelques heures après les avoir engagés. Et, en effet, ces figures ne sont pas « utiles » objectivement au récit, mais elles le nourrissent de vie et d’émotions témoignant de la présence indéniable de l’auteur derrière les manettes. Dreamland n’est donc pas l’asile de fous qu’était Underland dans Alice au pays des merveilles. Il n’en est pas moins actuel. Ce nouveau parc est une sorte de gigantesque usine à rêve partant à la recherche effrénée de l’enfance comme une valeur absolue, une enfance commune, sans aspérité. Valverde – dont les initiales VV affichées sur plusieurs décors ne sont pas sans rappeler le W. de Walt Disney – dit après une représentation de vol de Dumbo : « vous m’avez fait retrouver MON enfance ». Comme le spectateur contemporain qui se rue sur les remakes copier-collés des anciens classiques, ce personnage ultra-caricatural, dont la méchanceté ne fait pas le moindre doute dès sa première apparition, est à la recherche constante et marchande de sa propre enfance, qui serait l’enfance absolue, celle que tous pourraient partager : l’enfance que Disney a cherché à créer depuis toujours, l’imposant de manière presque fascisante aux cerveaux des enfants de chaque génération.

                                      © The Walt Disney Company

Les enfants du long-métrage résistent eux-mêmes à cet univers pré-fabriqué pour eux – par exemple, chose étonnante, la petite Milly rêve plus de science que de divertissement – et trouveront du lien non pas dans l’uniformisation, mais dans l’aventure et la différence. A la violence nostalgique et marchande de Valverde, et donc par extension de Disney, Burton répond par la satire et la candeur. Cela faisait bien longtemps que le papa de Edward aux mains d’argents (1990) n’avait pas filmé une aventure avec tant de premier degré – la bataille finale d’Alice par exemple était, admettons-le, très désinvestie – et si son Dumbo est si réussi ce n’est pas uniquement pour son intérêt théorique, mais aussi simplement pour la sincérité avec laquelle il met en scène de grands moments d’aventures et d’émotions. En ce sens, toutes les scènes de vol sont réussies, et le dernier mouvement est d’une vraie puissance dramatique, à des années lumières des spectacles cyniques que nous proposent l’écurie Disney (dans sa grande majorité) depuis quelques années. Malheureusement, la patte Disney se fait malgré tout sentir sur quelques incrustations CGI affreuses, où l’on retrouve la désinvolture habituelle du studio dans la finition des effets numériques. Cette désinvolture tâche fort avec la puissance graphique de l’objet, modèle d’harmonie entre décors et personnes « en dur » et expérimentations numériques. Ce dont témoigne particulière son Dumbo, modèle de monstre numérique d’une expressivité qui n’a rien à enlever à celle du Okja (2017) de Bong Joon-Ho. Étonnement, ce nouvel opus des studios Disney a plus à voir avec l’œuvre du Coréen qu’avec les habituels produits de la firme. Il contient en lui la même schizophrénie – éloge du cirque artisanal et en même temps de la libération des animaux, pour ne citer que cette simple contradiction – la même fougue aventureuse, mais aussi les mêmes défauts dues à des récits un peu inégaux. Mais il serait dommage de se concentrer là-dessus. Il vaut mieux rester sur la belle impression que laisse Dumbo, celle que même dans un blockbuster aussi obèse il peut subsister un peu d’élégance, de mauvais esprit et de magie.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.


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