Le Tombeau Hindou / Le Tigre du Bengale


Si on le considère comme un seul et même film, le diptyque indien du génie allemand Fritz Lang constitue son avant-dernière œuvre autant qu’un ravissement visuel total et un flamboyant voyage romanesque. Wild Side permet de le redécouvrir dans un beau coffret et une copie parfaite, il n’en fallait pas plus pour que nous en rendions compte.

                                        © Tous droits réservés

Barrière Culturelle

Il est probablement difficile pour beaucoup de spectateurs contemporains de voir ce diptyque. Difficile d’accepter ces Indiens s’exprimant dans un allemand parfait, son exotisme de façade, ses personnages occidentaux a priori naïfs et sans tâche et ses locaux méfiants et perfides. Pourtant, il serait dommage et même triste de se priver de la vision de ces deux splendeurs constituant ensemble l’une des œuvres les plus accomplis de son génie d’auteur.

© Tous droits réservés

Dans Le Tigre du Bengale (1959), l’architecte Henri Mercier se rend dans la ville imaginaire Eschnapur, répondant à l’invitation du maharadja Chandra qui souhaite rénover son palais. Il sauve la danseuse Seetha des griffes d’un tigre et ils tombent amoureux l’un de l’autre. Mais celle-ci est également promise au maharadja, et les deux amants seront obligés de fuir dans le désert… Le Tombeau Hindou (1959) mêle la chasse des deux amants, et les luttes intestines pour le pouvoir qui voient Ramigani, le frère de Chandra, conspirer pour occuper la place de son cadet. Au même moment, Irène la sœur d’Henri, s’inquiète de son absence, et part à sa recherche avec son mari. Comme vous le devinez probablement, ces deux films constituent un incroyable réservoir d’aventures, bien plus romanesque que simplement exotique. Comment souvent chez Lang, les conflits, les conspirations sont à de multiples niveaux, ne se limitant à la simple opposition entre les occidentaux et les hindous. Le cinéaste ne cache évidemment pas les conflits culturels – la peur des colons, la méfiance d’Henri pour les croyances locales – mais il témoigne d’une bien plus grande complexité qu’on pourrait croire. On sait comme la fascination d’un occidental pour les croyances hindoues – entre une spiritualité d’une sagesse et d’une profondeur incroyable et un certain archaïsme – a pu donner lieu à des représentations catastrophiques. Dernièrement, n’oublions pas, n’oublions jamais, l’édifiant Un + une (Claude Lelouch, 2015). Mais ici, malgré la certaine barrière culturelle qu’impose l’objet par sa forme et le fait qu’il soit simplement un produit de son temps, on voit bien que ce qui est véhiculé se démarque des simples produits d’une fascination de petits blancs. D’abord idéologiquement, par le fait, par exemple, que c’est la sagesse hindoue qui fait s’achever le récit en paix malgré le chaos qui a précédé, mais aussi et surtout par sa puissance esthétique qui restitue, magnifie, rêve constamment le territoire qu’il explore.

Car c’est d’abord et avant tout par sa mise en scène belle à pleurer que le diptyque est un ravissement de chaque instant. La complexité et la splendeur des compositions de chaque cadre, envoûtement absolu des couleurs, la sensualité infinie des textures, rendent l’expérience de la projection totalement inoubliable, et témoigne de la passion de Lang pour ce qu’il filme, bien loin d’une simple curiosité exotique d’un colon allemand en fin de vie. Les longs-métrages surprennent toujours par leur incroyable modernité. Pouvant bien passer d’un rythme effréné et intensément romanesque, à de purs moments de suspensions langoureux et sublimes comme toutes ces incroyables scènes de danse, chacune à leur manière incroyablement érotiques – et pas seulement celle, totalement démente, sous la menace d’un cobra dans le deuxième opus. Jamais les deux films ne sont plus beaux que quand ils se permettent des sorties de routes narratives étranges ou parfois même incroyablement troublantes et entêtantes, comme dans cette scène hallucinante et angoissante de la léproserie souterraine dans Le Tigre du Bengale.

Il faudrait en dire beaucoup plus. Analyser la profondeur de chaque cadre, revenir sur le moindre secret d’un récit d’une richesse infinie, et encore bien des choses, mais le plus grand plaisir de ce voyage est aussi d’être constamment surpris par son foisonnement de tous les instants, et pour que vous profitiez de ce plaisir, je me dois de m’arrêter là. Il faut donc se jeter sans hésitation sur ce coffret, qui permet de découvrir ces œuvres dans le plus bel écrin. Car si l’édition n’est pas riche en bonus – un court mais bel entretien avec le regretté Pierre Rissient – elle contient deux chefs-d’œuvre dans des copies juste parfaites et c’est déjà beaucoup.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.

Laisser un commentaire