La Fiancée du Monstre 1


Heureusement pour nous, amateurs d’un mauvais genre, quelques éditeurs s’acharnent à redonner une seconde vie à certaines pépites mythiques, devenus parfois des graals difficiles à visionner, et ce, depuis des années, de par la rareté de leurs éditions en vidéo. Rimini est l’un des éditeurs qui retrouvent ces vieux films cultes longtemps disparus et leurs offrent une seconde vie. Retour à cette occasion sur La Fiancée du Monstre, un monument du nanar, signé par l’homme qu’on estampille du charmant titre de « plus mauvais réalisateur de l’histoire du cinéma » : j’ai bien sur nommé, Ed Wood.

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La mauvaise réputation

On ne se mentira pas, le grand public, dans sa très large majorité, n’a probablement jamais entendu parlé de Ed Wood. Les cinéphiles, quant à eux, ont probablement vu le biopic magnifique que lui a consacré Tim Burton en 1994 – avec un génial Johnny Depp dans le rôle titre – sans pour autant s’être forcément attardé sur les films de celui a qui l’on aime donner le titre peu glorieux de « pire réalisateur de l’histoire du cinéma. » D’ailleurs, au sein de sa filmographie, La Fiancée du Monstre (Bride of the Monster, 1955) n’est pas forcément le plus célèbre – on citera plus souvent le culte Plan 9 From Outer Space (1959) ou l’un de ses premiers films, Glen or Glenda (1953) audacieux pour l’époque puisqu’il traitait de brideofthemonstertranssexualité et de travestissement. Et pourtant, si le film de Tim Burton revient largement sur le tournage de ces deux derniers, La Fiancée du Monstre et son tournage est largement traité dans le biopic, ce qui donne lieu à bon nombre de séquences d’anthologies.

Il faut dire que le film de Ed Wood les enchaîne, et ce même s’il faut avouer qu’il est bien plus maîtrisé que Plan 9 From Outer Space – autant techniquement que d’un point de vue scénaristique. Si certaines de ses scènes sont inoubliables – l’inénarrable séquence de la pieuvre géante, dont l’anecdote du vol est largement développée dans le film de Tim Burton – pour leur petit côté kitsch et fauchées – le film garde toujours aujourd’hui un titre (discutable) de film Hollywoodien tourné avec le plus petit budget de l’histoire du cinéma – La Fiancée du Monstre pourrait toutefois être utilisé à bon escient pour tout ceux qui souhaiterait faire retirer son triste titre de pire réalisateur de l’histoire à Ed Wood, et prouver qu’il pouvait, aussi, manier les codes des genres avec brio. Si le gloubi-boulga de Plan 9 From Outer Space créé, malgré lui, un profond sentiment de malaise et de ridicule – à la fois un film de science-fiction, un film d’invasion extraterrestre dans la plus pure tradition des années 1940 à 1950, un polar d’enquête, un film de vampires et un film de zombie avant l’heure – son grand frère, La Fiancée du Monstre se disperse moins, tant dans l’intrigue que dans le maniement des codes des genres.

Il s’agit en effet d’une histoire assez traditionnelle dans le cinéma de cette époque. Au lendemain du traumatisme mondial que fut le largage sur le japon de deux bombes atomiques, le cinéma de genre américain a largement fait son beurre sur les craintes que suscitaient le spectre de la guerre froide, la peur de l’atome – le film a failli se nommer La Fiancée de l’Atome d’ailleurs – et la science en général. Aussi, la figure du scientifique fou fut un lieu commun du cinéma de genre de cette époque, qu’Ed Wood cite et pille allègrement. Le Dr Eric Vornoff, notre savant fou, est interprété par l’un des plus grands acteurs du cinéma lugosijohnsonde genre, ici en fin de carrière, Bela Lugosi, qui, rongé par une supposée folie et de graves problèmes de santé terminera son imposante carrière dans la morphine et les petits films d’Ed Wood. Cousin de Frankenstein, le scientifique démoniaque invoque beaucoup de ses homologues cinématographiques, comme la figure historique du mal, encore latente à la sortie de la guerre. Sa folie et ses ambitions – dominer le monde en créant une race surpuissante d’humain atomique – est une évidente parabole des deux traumatismes historiques qui taraudent l’Amérique au moment où Ed Wood réalise son film. La figure d’Adolf Hitler, d’abord, fraîchement mis hors d’état de nuire – dix ans, c’est peu encore pour se relever moralement d’une guerre mondiale – mais aussi le nouvel ennemi bolchevik, principal concurrent dans la guerre de dissuasion atomique que se livre le monde. Par ailleurs, comme il est coutume, le scientifique est accompagné d’un bras droit – le plus souvent nommé Igor – mais qui ici prend les traits du catcheur chauve Tor Johnson, colosse graisseux, interprétant le personnage devenu culte de Lobo, un serviteur un peu idiot, qui a pour particularité d’être aussi l’une des créations du scientifique fou, une expérience qui aurait mal tourné (ndlr : un peu comme la naissance de l’auteur de cet article).

photo-La-Fiancee-du-monstre-Bride-of-the-Monster-1955-1Avec son scénario habilement mené où l’on suit parallèlement deux enquêtes, celle d’un policier et celle d’une journaliste enquêtant tous deux sur d’étranges disparitions imputées à un supposé monstre des marécages – la fameuse pieuvre – Ed Wood parvient, malgré l’économie de moyens techniques et humains – les comédiens ne sont pas des plus brillants – à faire de La Fiancée du Monstre un film tout à fait agréable à regarder. Glissant parfois délicatement vers l’absurde, la comédie et l’amusement à jouer avec les codes du genre, ce petit film mal-foutu, transpire néanmoins l’amour du cinéma, le plaisir qu’ils semblent avoir pris sur le plateau à réaliser très sérieusement ce film involontairement drôle lui donne tout son charme.

Concernant l’édition dvd que propose Rimini Editions depuis le 17 Février dernier, difficile de bouder son plaisir. Certes, la qualité de la copie n’est pas parfaite – ce genre de film est tellement rare, qu’il ne faut de toute façon pas s’attendre à des versions restaurées de la plus belle des définition, il faut plutôt se considérer chanceux de pouvoir bénéficier d’une édition de cette qualité avec des sous-titres français. Soignée, jusqu’au visuel de sa très belle pochette – reprenant l’affiche d’époque – cette édition vidéo comporte non pas un film, mais deux, puisque La Fiancée du Monstre y est proposée dans sa version noir et blanc d’origine, et parallèlement dans une autre version colorisée. Il est dommage que cette dernière, soit d’avantage restaurée – le passage en couleur date de la fin des années 2000 – que la version originale qui souffre quelque peu des affres du temps. De fait, il vous faudra peser le pour et le contre, se défaire du sacré dilemme, faire le choix entre une image de meilleure qualité mais moins respectueuse de l’original, ou une version noir et blanc initiale mais moins jolie. Par ailleurs, le documentaire proposé en bonus, intitulé Ed Wood, la mauvaise réputation, apporte un éclairage intéressant sur la carrière du réalisateur et la genèse du film. Mais à ce sujet, on ne serait vous conseiller de vous tourner plutôt vers le biopic de Tim Burton, qui en plus de livrer de précieuses informations sur le personnage d’Ed Wood et sur la manière dont ces films ont été produit, transpose cette fougue irrationnelle pour le cinéma en manifeste lyrique et poétique.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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