Rage 2


Considérer Rage (1977) indépendamment de l’oeuvre entière de Cronenberg serait bien entendu un blasphème, mais plus encore, l’éloigner du précédent film du réalisateur, Frissons (1975) serait encore davantage dommageable. Car ces deux films se construisent véritablement comme un diptyque. Il s’agit en effet des deux premiers longs métrages du réalisateur, dans lequel il pose clairement les bases de sa réflexion de cinéaste.

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Sexuality is on Everything

Rage en quelques mots, commence à la suite d’un grave accident de moto lors duquel elle manque de perdre la vie, Rose doit subir une intervention chirurgicale d’urgence. Devant la complexité de son cas, le docteur Keloid n’hésite pas à recourir à une technique de chirurgie plastique novatrice : la “greffe de peau sur terrain neutre” qui permet de donner à la peau transplantée la même plasticité que celle de l’embryon. Très vite, l’intervention chirurgicale a de curieuses conséquences. Au creux de l’aisselle de Rose, apparaît une excroissance toute particulière, une sorte de dard rétractable qui lui permet de rester en vie. Pour survivre, Rose doit désormais, telle une vampire, drainer le sang humain par son dard. Rapidement, et suite aux attaques de Rose, une épidémie de rage particulièrement dévastatrice va toucher la ville puis le pays. Face à ce désastre, l’Etat décide la mise en place d’un plan martial contre les contaminés.

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Comme je le disais en préambule, Frissons et Rage sont à mon sens intimement liés. Ils arborent à eux deux les thématiques maîtresses du cinéma de Cronenberg. Les grands piliers de ses obsessions y sont présentes, et le resteront tout au long de sa carrière cinématographique. Sexualité et Bestialité, Epidémie et Génétique, Science et Psychanalyse. Frissons et Rage traitent tout deux de la mutation, engendrée par la Science, tout en appuyant la thématique par d’évidentes allégories sexuelles. Si le parasite de Frissons incarne un phallus contaminateur, l’excroissance de Rose dans Rage, est une évidente allégorie du sexe féminin d’une part – on pense d’ailleurs à l’orifice qui sert de plug dans eXistenZ (1999) – révélant ensuite un dard contaminateur qu’on raccrocherait d’avantage à, dirons nous, “l’armature masculine”. Le film ne traite pas d’une épidémie de sexe comme Frissons avant lui, mais il n’en demeure pas moins qu’elle peut être beaucoup plus connotée que dans le précédent. L’épidémie de rage qui va progressivement se répandre vient, à l’origine, d’une action médicale douteuse, qui a créer, par manipulation génétique hasardeuse, cette protubérance ou cette excroissance, appelons-la comme on veut, qui porte à elle seule toute l’allégorie sexuelle du film. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que David Cronenberg choisit dans le rôle principal une star du cinéma pornographique de l’époque, Marilyn Chambers, qui porte une bonne partie du film, avec cette retenue glaçante, dans cette seconde peau de femme scorpion aux instincts vampiriques.

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Le film, sous ses aspects de série B sans budget, s’en démarque aisément, car David Cronenberg n’est jamais dans une manipulation d’un fantastique exacerbé, il tend plutôt à placer tout ce qui est si bizarre – tout ce qui peut nous apparaitre étranger de la “normalité” – dans une conséquence imminente de l’évolution scientifique et par conséquent, nous place devant une réalité concrète de son époque. On est à une époque où l’on pratique seulement les premières greffes, un sujet pourtant déjà exploité par le cinéma fantastique bien avant sa concrétisation scientifique. Alors que ces évolutions scientifiques deviennent réelles, et que de nouvelles maladies font leur apparition – le sida n’en est qu’un exemple – Cronenberg apparaît alors au moment où ces inquiétudes ne sont plus des éléments du fantastique, mais des éléments ancré dans le réel de son époque. Et la force de son cinéma, c’est d’utiliser les nouvelles peurs de son époque pour les ramener à leur première nature : le fantastique. La force de son propos s’en voit dès lors décuplé, car il adjoint réalisme et fantastique dans la même dissertation filmique. Le rapport conflictuel de la science et de la nature s’impose alors comme un dogme de son cinéma. La Science, par ses manipulations, remet en cause l’être en lui-même. Les aspects scientifiques et psychanalytiques de l’être sont alors perturbés, – ou en tout cas perturbables – ce qui permet à Cronenberg d’utiliser mille et un carrefours pour croiser les thèmes d’instinct, de chair, d’esprit, de sexualité, maternité, que dire encore, de génétique, ou en d’autres termes de tout ce qui compose l’être, avec tout ce qui peut venir s’y greffer d’étranger : l’épidémie, le parasite, la maladie, enfin, vous l’aurez compris tout ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, modifier l’être. Rage est à ce titre, avec Frissons juste avant, la clé de voûte du cinéma de Cronenberg, ce qui permet, à mon sens, de déchiffrer précisément chacun des films du réalisateur. Je ferai d’ailleurs écho maintes fois à ces termes d’épidémies et d’organique dans l’ensemble des articles m’étant alloués sur ce sujet.

Individuellement, je considère – et il s’agit là d’un avis purement personnel – que la vision de Rage, isolé de Frissons, n’est pas à conseiller. D’abord parce qu’il me semble qu’ils agissent l’un envers l’autre avec une concordance évidente, presque génétique elle aussi. Mais aussi parce qu’il me semble que Rage est bien moins réussi que Frissons, et n’est là que pour consolider et compléter le premier film. Rage est à mon sens, donc, qu’une amplitude supplémentaire à Frissons. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que l’épidémie de Frissons soit cantonnée simplement à l’espace d’un immeuble et de ses habitants, alors que celle de Rage tend plutôt à s’épandre sur un territoire entier. Leur gémellité – autre thème cher à Cronenberg – agit comme un produit en croix : la maladie créé une épidémie de sexe dans Frissons, tandis que l’implantation presque sexuelle du second créé la maladie qu’est la rage. Autant d’éléments qui m’amènent à penser que l’esprit même de Cronenberg a conçu ses deux manifestes comme deux chapitres d’une seule et même thèse : sa pièce maîtresse, son œuvre de référence sur laquelle il n’aura plus qu’à ajouter des post-scriptum et des annotations, tout au long de sa carrière, comme l’un de ses vieux philosophes affinant leurs réflexions de concept en concept.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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