L’Enfer des Zombies


Enfin en Blu-Ray sous l’égide de Artus Film, focus sur L’Enfer des Zombies (Zombi 2, 1979) œuvre charnière dans la filmographie de Lucio Fulci.

Vaudou sauce napolitaine

Avant de devenir une figure emblématique du cinéma d’horreur, Lucio Fulci a connu une longue carrière de réalisateur de films en tous genres : comédies, parodies, péplum, westerns sans oublier le giallo, genre dans lequel il s’illustra fort bien avec Le Venin de la Peur (1971), le somptueux La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972) et L’Emmurée vivante (1977). Mais le destin de Fulci est à bien des égards comparable à celui d’un de nos réalisateurs fétiches, le cinéaste pirate John Landis. Tous deux peuvent se targuer d’avoir su constituer une œuvre singulière tout en ayant abordés une multitude de genres. Toutefois, l’un et l’autre sont aujourd’hui étonnamment considérés, avant tout, comme des maîtres de l’horreur. Or, pour ce qui concerne Lucio Fulci, si sa carrière débute en 1959, ce n’est que vingt ans plus tard et après trente-et-un longs métrages au compteur qu’il se décidera à réaliser son véritable premier film d’horreur : L’Enfer des Zombies (1979) . On acceptera toutefois l’argumentation qui tend à dire que l’horreur se logeait déjà partout chez Fulci, de la séquence gore et mémorable des chiens éventrés dans Le Venin de la Peur (1971) en passant par la séquence du cimetière dans La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972). Néanmoins, il est vrai que le film marque un véritable tournant dans la filmographie du maître italien qui se consacrera après ça quasiment exclusivement au cinéma fantastique, gore et horrifique, et ce jusqu’à sa mort.

Avant toute chose, il convient de rappeler à quel point se cache derrière L’Enfer des Zombies (1979) une manœuvre marketing de haut vol. Son investigateur n’est autre que le producteur Fabrizio de Angelis, sorte de Roger Corman italien, qui fit sa carrière sur la duplication de high-concepts américains pour en tirer des déclinaisons italiennes à la lisière du plagiat. Le titre original du film, Zombi 2, entend surfer sur le succès outre-atlantique du chef-d’oeuvre de George A. Romero, Zombie (1978) sorti une année auparavant et que Dario Argento s’apprête alors à distribuer en Italie – le maître du giallo est en réalité en charge du remontage du film pour le public italien, il en coupera plusieurs dizaines de minutes – dans le courant de l’année 1979. De Angelis flaire l’opportunité de faire un gros coup et sort Zombi 2 avant le premier ! Une stratégie marketing discutable tant il est particulièrement absurde de sortir un deuxième volet avant le film original, mais qui permit toutefois à Lucio Fulci de relancer artistiquement sa carrière avec un gros succès en salles et par la même, de se fâcher avec Dario Argento, qui considéra toujours cet acte comme un geste de traîtrise et le film comme un éhonté plagiat. Au regard du résultat, il est évident que L’Enfer des Zombies – ou Zombi 2, choisissez votre camp – n’a pas grand chose à voir avec le travail de Georges A. Romero bien qu’il amorce un subtil lien aux détours d’un dernier plan mythique qui montre des morts-vivants traverser, en foule, le pont qui mène à Manhattan. Cette conclusion, étonnante, présente donc le film davantage comme une prequel qu’une suite au récit américain, ce qui rend son titre italien encore plus absurde. Tout ceci étant dit, il faut regarder L’Enfer des Zombies en se détachant de ses habiles manœuvres de publicitaires pour le re-situer dans la filmographie de Fulci et dans le genre codifié du film de morts-vivants.

Habile lorsqu’il s’agit de sauter d’un genre à l’autre et de manier les codes, le technicien très doué qu’était Fulci savait aussi mélanger les genres entre eux. L’un de ceux qu’il affectionnait le plus, le western, revient régulièrement dans son œuvre par l’entremise d’un plan, d’une composition ou d’une ambiance particulière. C’est le cas dans la séquence du cimetière de La Longue Nuit de l’Exorcisme bien sûr, tout autant qu’ici, dans L’Enfer des Zombies, qui re-convoque à bien des égards certaines images d’Épinal du western spaghetti : villes fantômes, fusillade interminable… Autrement, le cinéaste approche le film de zombie sous un prisme très différent de son comparse américain Romero, qu’est celui du film d’aventures. Le décorum de ce scénario – une île tropicale dont les aborigènes pratiquent le vaudou – et le design de ses monstres, plus décomposés, poisseux, envahis de vers, parviennent à donner au long-métrage son identité propre, en contre-emploi total de la production qui décida de l’associer bêtement au film en vogue aux États-Unis. En réalité, Fulci s’écarte totalement de la représentation contemporaine du zombie de l’époque défini par Romero – on ne va pas vous refaire un topos sur la dimension sociale évidente des morts-vivants chez tonton Georges – pour en revenir aux origines du mythe populaire, re-convoquant la magie noire vaudou haïtienne et une représentation plus fidèle à celle des vieux films comme I walk with a Zombie (Jacques Tourneur, 1943) ou White Zombie (Victor Halperin, 1932) avec un Bela Lugosi incarnant un maître vaudou blanc, le Docteur Legendre, dont le personnage du Docteur Ménard, incarné ici par Richard Johnson est un écho évident.

Si le film peut souffrir de son environnement de production intéressé, s’enlisant parfois dans des duplicatas un peu ridicules – à commencer par une séquence que De Angelis a voulu ajouter pour surfer sur le succès des Dents de la Mer (Steven Spielberg, 1976), que Fulci n’aurait d’ailleurs même pas dirigé lui même, et dans laquelle on voit un zombie en proie avec un grand requin blanc… – il reste néanmoins une porte d’entrée idéale pour appréhender la deuxième ère du cinéma de Lucio Fulci : celle qui fera sa renommée mondiale, avec les succès de films comme Frayeurs (1980), L’Au-Delà (1981) ou L’Eventreur de New-York (1982). Une œuvre majeure aussi, en bonne place dans le panthéon du cinéma gore, grâce à une séquence mythique d’empalement d’un œil par une écharde, en très gros plan. Peut-être pas l’œuvre la plus maitrisée de son réalisateur – ma tendresse éternelle ira à La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972) de ce point de vue là – mais une pièce maîtresse toutefois, véritable point d’ancrage et pierre angulaire à la fois d’une carrière dense, variée et iconoclaste.

Quant à l’édition, nous aurions aimé vous en dire davantage mais nous n’avons pu tester que le DVD qui, s’il est impeccable en qualité et riche en suppléments ne permet pas de juger de l’objet en lui même. Les visuels promettent un beau coffret incluant un livre de 80 pages intitulé Fulci, Zombies et opportunisme : quand les morts-vivants ont envahi le cinéma italien, un ouvrage collectif supervisé par Lionel Grenier de nos confrères du site de référence sur le maître italien luciofulci.fr. On appréciera toutefois les éclairages donnés par ce dernier dans un entretien passionnant, ainsi que deux autres entretiens avec des membres de l’équipe du film, à savoir le scénariste et le maquilleur. Précieux.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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