Peut-on vraiment adapter Stephen King ?


Tandis que la nouvelle version de Ça (Andrés Muschietti, 2017) détrônait cette année L’Exorciste (William Friedkin, 1973) au box-office mondial des films d’horreur, les adaptations de Stephen King fleurissent e sur nos petits écrans et l’année qui vient de s’achever semble marquer un paroxysme tout à fait synchrone avec la vague de revival eighties galvanisée par Stranger Things : cinq long-métrages dont le four La Tour Sombre (Nikolaj Arcel, 2017) et deux produits par Netflix mais aussi trois nouvelles séries… Cet engouement ne date pas d’hier. Stephen King est incontestablement l’auteur de genre le plus adapté au monde. Si de son œuvre prolifique sont nés des chefs d’œuvre du septième art, ses adaptations télévisuelles reçoivent un accueil nettement plus mitigé. 

Romans-fleuves, fleuve sériel : le style King est-il inadaptable ?

Si les romans de King passent aussi bien le pallier cinéma, c’est parce qu’ils sont très souvent dénaturés. Des cinéastes comme Kubrick ou De Palma tirent ce qui les arrangent de son écriture fleuve, pour en livrer des interprétations toutes autres. Et tant mieux. Parce que condenser un pavé de mille pages en deux heures de film, ce serait un peu hasardeux comme entreprise. Le format sériel, au contraire, semble le plus à même de recevoir les détours et méandres narratifs de King. Plusieurs saisons ne sont pas de trop pour épuiser ses galeries infinies de personnages et ses récits à tiroirs. Mais lorsque la télévision tente de reproduire le style de King sans lui octroyer l’ampleur et la profusion de détails qui vont avec, on se retrouve avec des œuvres sans âme, dont le seul relent du maître est un parfum de fantastique et quelques plot-twists. Hormis la longueur et les digressions, une autre caractéristique de ses bouquins est l’attention portée aux personnages, qui ne sont pas seulement des êtres baladés par l’intrigue mais de véritables moteurs dont les réactions décident du cours de l’histoire. Dans son essai autobiographique Ecriture : mémoires d’un métierqui est aussi une formidable boîte à outils pour les aspirants écrivains – King explique qu’il part toujours d’une situation dramatique et interroge les réactions des personnages sans savoir le dénouement à l’avance. Alors pourquoi diable les personnages de The Mist, Under The Dome et même 22.11.63, pierres angulaires de ses romans, deviennent de telles huîtres sans saveur à l’écran ?

Déjà, vous allez me remercier d’inventer l’eau chaude, mais un personnage de roman, c’est tout autre chose qu’un personnage de cinéma. Chez King, même si on n’y retrouve certes pas la complexité formelle des flux de conscience de Virginia Woolf, il y a aussi des incursions de la pensée, du souvenir et de l’inconscient dans le cours de l’action. Ses personnages brûlent eux aussi de voix intérieures et de souvenirs obsédants. Exemple extrême : Dolores Claiborne est constitué d’un seul monologue de 324 pages, sans interruption de chapitres. Dans La petite fille qui aimait Tom Gordon, il n’y a presque qu’un seul personnage : Tessa, neuf ans, perdue dans la forêt, dont on partage pendant une semaine les pensées, les rêves et les hallucinations. Donc oui, il y a une profondeur psychologique dans ses romans qu’on ne peut pas simplement évacuer, et qu’il faut traduire visuellement. Ce qui signifie interpréter, amplifier, modifier, voire même inverser les intentions de l’auteur. Or le problème à la TV, c’est que King se mêle souvent de tout : il supervise, corrige, pose son veto. Ce que je peux tout à fait comprendre. Normal que le bonhomme se méfie après les trahisons qu’il a subies. Qu’on se souvienne de ses échauffées avec Kubrick, un homme qui selon lui « réfléchit trop et ne ressent pas assez », et dont le perfectionnisme cérébral ne devait certes pas bien s’accorder avec le tempérament instinctif du romancier. L’alcoolisme de Jack Torrance est un élément central de son livre Shining : l’enfant lumière mais n’est qu’effleuré par le film, qui explore plus les méandres d’une psychose et les superstitions que le combat d’un homme contre ses propres démons. Transposition vexante pour King qui considère Jack comme son personnage le plus autobiographique et ce roman comme une fable cathartique, un moyen d’exorciser sa culpabilité vis-à-vis de ceux qu’il aime. Il déclarait à la BBC qu’il y a dans son livre « un déroulement narratif où Jack Torrance essaie d’être bon, et c’est petit à petit qu’il arrive à un stade de folie. En ce qui me concerne, quand j’ai vu le film, Jack m’a paru fou dès la première scène. » taclant au passage l’interprétation « misogyne » du personnage de Wendy : « Ce n’est pas la femme sur laquelle j’ai écrit ». Résultat des courses, King adapte à son tour son livre en scénario, épaulé à la réalisation par Mick Garris, son partenaire de toujours. Shining : les couloirs de la peur (Mick Garris, 1997), est une mini-série en trois parties d’une heure et demie, où King fait la part belle au drame familial occulté par Kubrick. Malgré un copié-collé des dialogues du livre, donc un côté explicatif qui laisse peu de place à la suggestion par l’image, ainsi qu’une velléité d’effrayer qui tombe complètement à plat, le téléfilm a au moins le mérite de présenter des personnages convaincants, touchants (à part l’infernal Danny), dont on saisit mieux les drames intérieurs, et de susciter de l’empathie pour Wendy Torrance, et pour Jack dont la dégringolade m’a rendue vraiment triste.

D’un côté on a donc un chef d’oeuvre qui viole le roman, et de l’autre une adaptation fidèle mais passable. Est-il possible alors de faire du grand art sans trahir King ? Oui, à mon humble avis. Mais à condition qu’intervienne un médiateur avec un véritable regard, un créateur plutôt qu’un faiseur, qui n’hésite pas à affirmer son point de vue et à injecter ses propres obsessions dans celles de King. Et à la télévision, pour le moment, ça manque un peu. Le romancier, qui n’est pourtant pas un enfant du petit écran – il lisait des piles de comics, et écrivait des histoires en s’en inspirant bien avant l’irruption du poste dans le salon familial – y trouve un refuge lui offrant plus de contrôle et de force d’action, mais aussi un vaste terrain d’exploration. Il donne son aval à la plupart des adaptations de son oeuvre, livre trois scénarios originaux de mini-séries, écrit de temps à autre un épisode pour X-files ou encore Under The Dome et s’essaie même au remake de la série Riget de Lars Von Trier, qui deviendra sous sa patte la discutable Kingdom Hospital. La somme des adaptations ou variations autour de ses thèmes gonfle à vue d’oeil chaque année, faisant de Stephen King le réservoir d’histoires le plus prisé de la télévision. En dehors du remaniement de l’intrigue nécessaire à la transposition télévisuelle (moins de personnages, condensation des multiples enjeux en axes narratifs clairs) les showrunners, peut-être soucieux de ne pas froisser le maître – ou simplement mauvais – prennent peu d’initiatives personnelles, ou alors sous la forme d’ajouts anecdotiques et souvent ratés. Les adaptations sont fonctionnelles, formatées à l’efficacité du récit et la surenchère de rebondissements, au détriment de toute cohérence ou sincérité, alors même que King répète à qui veut l’entendre « qu’il y a incompatibilité entre la construction d’une intrigue et la spontanéité de la véritable création ». Chez King, les personnages sont les coeurs battants d’une histoire qui découle de leurs choix ou pulsions, et ne leur préexiste jamais. Une série qui se veut respectueuse de son style devrait donc soumettre l’intrigue à ses protagonistes et non l’inverse. Malheureusement, la plupart de celles que j’ai pu voir se contentent de plaquer des archétypes de personnages sur une structure narrative huilée au suspense.

A une exception près : le format bizarre des mini-séries, qui ne sont souvent rien de plus que des téléfilms en deux parties, à la structure donc très proche des adaptations cinématographiques, et qui échappent aux écueils de la narration sérielle. La mini-série Ça (Tommy Lee Wallace, 1990) est constituée de deux épisodes d’1h30. Le nouveau Ça (Andrés Muschietti, 2017) comptera lui aussi deux chapitres, mais beaucoup plus longs. Dans ce cas, il n’y a donc pas vraiment de différence entre le format cinématographique et le format télévisuel, hormis l’écart de budget. Je ne suis pas de la génération de ceux qui découvrirent enfants ce sommet d’effroi par transmission hertzienne – et devinrent pour la plupart d’incurables coulrophobes. Je n’ai pas peur des clowns, je les trouve surtout très tristes. Les voir tout peinturlurés, s’épuiser en acrobaties et singeries pour faire rire des morveux garants de leur survie me donne une inexplicable envie de pleurer. En revanche, je suis 100% arachnophobe. Donc si je m’estimais à l’abri de toute frayeur, saluant tout de même la prestation de Tim Curry, je me suis bien mordu les doigts lorsque j’ai vu ces toiles de mauvaise augure dans la tanière du monstre. Et je me pisse un peu dessus à l’idée de ce que ça va devenir dans le chapitre 2 de Ça, qui est sacrément plus cru que la version des nineties.

Bref. A part une patte velue dans un fortune cookie, rien de bien terrifiant dans cette adaptation. Mais si l’horreur n’est pas son point fort, il y a une chose que Tommy Lee Wallace fait à merveille : retranscrire par des trouvailles visuelles l’état intérieur des personnages. Beverly par exemple est tiraillée entre son désir d’émancipation, de nouveau départ, et un traumatisme latent : un père abusif, qui a conditionné toute sa sexualité jusqu’à la faire tomber sous l’emprise d’un mari pervers. De retour dans sa ville natale, elle fait un arrêt par l’ancienne maison de son père, mais ce dernier ne s’y trouve plus. La nouvelle locataire, une charmante vieillarde au nom étrangement similaire au sien (Marsh/Kersh), lui propose de prendre le thé. Les lois de la perception se dérèglent à mesure que les minutes s’égrainent et qu’un vif émoi s’empare de l’héroïne. Elle est prise d’une brève absence dans la salle de bain où tout a commencé : à peine a-t-elle ouvert le robinet que le lavabo déborde déjà. Il y a quelque chose qui ne va pas. La vieille dame boit son thé goulument, avec un empressement suspect. Bev réalise avec horreur que sa tasse est remplie de sang, et la douleur de son adolescence lui revient en plein visage. Quand elle ressort de la maison, les portes en sont murées et les fenêtres barricadées. A l’image d’un passé qu’elle a tenté de remiser, quitte à se retrouver piégée dans le même schéma. Il y a aussi des émotions plus diffuses et collectives qui ne peuvent être retranscrites par l’hallucination ou le rêve d’un seul personnage. La nostalgie déjà, très bien rendue par la narration parallèle qui permet de faire fusionner les images du passé et celles du présent (la pharmacie a changé de propriétaire, le cinéma est à revendre …) mais aussi la joie de se retrouver, et l’euphorie de découvrir le devenir adulte des uns et des autres, à travers ce tournoiement joyeux de la caméra lors du dîner de retrouvailles dans le restaurant chinois. Le « club des losers » défile d’un bord à l’autre du cadre, les joues aussi rouges que le décor de la pièce, les blagues fusent et l’évocation fébrile des souvenirs est à moitié noyée dans la musique. Le mouvement de caméra s’arrête net sur Mike qui les ramène à la réalité en rappelant que Ca n’est pas mort, et on se retrouve aussi démuni qu’un Bill enfant qui supplie ses amis de rester : « Please help me, help me ! » L’intrigue est tronquée mais les personnages restent. Et ce n’est pas Stephen King qui trouverait quelque chose à y redire : Pour expliquer son rapport allergique à l’intrigue, le romancier raconte dans Ecriture : mémoires d’un métier l’anecdote de la Edgar Wallace Plot Wheel, autrement dit la roue à intrigues d’Edgar Wallace. Cet auteur de best-sellers à la chaîne, dix fois plus prolifique que Stephen King (celui qui devine la hauteur exacte de tous ses livres empilés gagne un jambon !) avait fait de l’intrigue son graal et son gagne-pain en mettant au point un dispositif qu’il a carrément fini par faire breveter. L’équivalent d’un cadavre exquis ou d’une cocotte en papier, mais vendu à des milliers d’exemplaires. « Lorsque vous vous trouviez coincé dans votre scénario ou aviez besoin de quelque spectaculaire coup de théâtre, il vous suffisait de tourner la roue et de regarder ce qu’affichait la fenêtre : une arrivée fortuite, ou bien l’héroïne déclare son amour. » Je soupçonne très fortement les scénaristes de The Mist et d’Under The Dome d’avoir fait l’acquisition de ce curieux gadget.

Dans le cas de The Mist, c’est flagrant et bête à pleurer tant l’accumulation des révélations transforme les personnages en baudruches désincarnées, aux motivations incompréhensibles, qui commettent des actions invraisemblables dans le simple but de retenir l’attention du spectateur. Pourtant, ça commençait bien. Une petite ville piégée par une brume opaque et vengeresse. Une menace à mi-chemin entre celle de Phénomènes (M. Night Shyamalan, 2008), d’une nature qui reprend ses droits par châtiment divin, et celle de Ça, dans le sens où la brume change de forme à loisir et fait surgir des créatures à l’image des peurs intimes des personnages. Mais le cadre et le foklore Kingesque – plutôt bien retranscrit par quelques images fortes comme ces gros plans sur des insectes en début de saison, qui sont autant d’indices imperceptibles du carnage à venir – ne suffisent malheureusement pas à combler le vide béant creusé par les protagonistes. Ça fait quelque chose à fixer dans l’arrière-plan pour ne pas avoir à se taper une énième mimique du personnage principal, mais lorsqu’on commence à remarquer la laideur des effets numériques, il n’y a plus d’autre échappatoire. Et on réalise avec horreur que les personnages ont été secoués dans un chapeau, avant d’être assortis de plot-lines aléatoires tirés à intervalles réguliers d’un deuxième chapeau. Démonstration : Alex est une jeune fille blonde un peu simplette qui pense avoir été violée lors d’une soirée. Le violeur présumé est beau, gentil, populaire, du genre de ceux que tout le monde aime et que personne ne croit coupable. Lorsqu’elle se retrouve coincée dans le même supermarché que lui, Alex retombe très naturellement sous son charme. Après tout, il est allé jusqu’à défoncer une porte pour la sauver d’un incendie parce qu’elle n’était pas foutue de tendre le bras pour attraper l’extincteur en face d’elle. Ce serait dommage de ternir leur idylle naissante pour une obscure histoire de viol. Alors faisons tourner la roue : qui peut bien être le violeur ? Ding ! Ce sera le meilleur ami gay d’Alex qui, après une classique romance avec son harceleur refoulé, confessera avoir violé son amie pour empêcher qu’elle ne s’éloigne de lui. Ah d’accord. Et ensuite il va se mettre à tuer son père de substitution et toutes les personnes qui croisent son chemin, comme ça on aura notre quota de morts par saison. D’accord ? Allez très bien, emballé c’est pesé, livrons ça à la chaîne et on verra bien ce qui se passe… La série a été annulée un mois après sa diffusion.

Ensuite vient le cas d’Under The Dome, qui est déjà plus regardable. Il y a du rythme, une tension plutôt prenante entretenue en grande partie par le vilain méchant qu’incarne Dean Norris (Hank dans Breaking Bad) et quelques fulgurances visuelles permises par le concept de la série : le gigantesque dôme de verre qui tombe un beau matin sur la ville tranquille de Chester’s Mill, tranchant au passage une pauvre vache dans toute sa longueur. Dans le livre c’est une marmotte mais je salue l’initiative : anatomiquement, c’est plus parlant. Cette prison de verre attire nuées de papillons et familles éplorées qui s’agglutinent à sa surface sans pouvoir la traverser. Les habitants coupés du monde vivent au gré de ses caprices : lorsqu’à la fin de la première saison, pour une raison obscure, le dôme décide de devenir noir, Chester’s Mill se retrouve plongée dans une nuit opaque. Au cours de la deuxième saison, il se met à luire d’une blancheur aveuglante et les captifs peinent à ouvrir les yeux. En fait, toutes les interactions avec le dôme sont relativement réussies. La vitre qui sépare les personnages du monde devient le support de leurs pulsions les plus violentes : vengeance, désespoir, ou encore déchainement jubilatoire, comme c’est le cas d’Angie et Norrie dans l’épisode 8 de la saison 1 : pleines de leurs ressentiments respectifs, les deux adolescentes se lâchent le temps d’une jolie scène en envoyant valser une collection de boules à neige contre la paroi de verre. Les petits microcosmes explosent contre le grand et ouvrent comme un courant d’air. Il y a donc quelques beaux moments mais pour le reste, c’est peu reluisant. Ici encore, c’est au niveau des personnages que le bât blesse, et comme souvent, les femmes prennent le plus cher. Entre l’ado frivole qui se prend en photo en permanence, de préférence dans les moments les plus inopportuns, la flic sympa mais bête et la bad girl de la saison 2 qui confie comme première mission à son ennemi le soin d’aller faire ses courses – pour se faire buter quelques épisodes plus tard – les figures féminines ne dépassent jamais leurs statuts d’archétypes et s’embourbent dans la caricature, complètement sacrifiées sur l’autel de la construction de l’intrigue. Enfin, dans la mesure ou on peut parler de construction pour une tour de kaplas. Et vas-y que je t’empile un incendie sur un meurtre, une séquestration, une épidémie, un meurtre, une chasse à l’homme, une explosion atomique pour stabiliser tout ça, un autre meurtre, deux-trois communications extra-terrestres, un changement climatique, un meurtre, un réseau mafieux, et encore un meurtre tiens, vu que c’est toujours pas tombé. Que l’ensemble tienne debout après trois saisons, ça relève vraiment du miracle. Ou du désastre, vous me direz. Lorsqu’aucun personnage n’est suffisamment vivant pour chambouler tout ça, c’est sûr que c’est plus facile.

Puisque je vais finir par vous lasser à force de grommeler, abordons maintenant une adaptation plus réussie. Peut-être parce qu’elle est trop courte pour nous servir l’habituel pot pourri d’intrigues, peut-être aussi parce que Hulu, la plateforme qui l’a commandée, a de plus strictes exigences qualitatives que les chaînes de seconde zone des séries dont je viens de vous parler. 22.11.63 donc, est une série de huit épisodes adaptée du roman du même nom dans lequel Jake, un professeur d’anglais à tendance dépressive, découvre un portail temporel dans un placard à balai et décide d’empêcher l’assassinat de Kennedy en espionnant son tueur présumé jusqu’à la date fatidique. Je ne saurais en définir le genre, puisqu’elle oscille entre beaucoup sans jamais aboutir à un mélange concluant : fantastique, historique, espionnage, romance, mélodrame … On ne sait pas vraiment sur quel pied danser et j’ai l’impression que les scénaristes n’ont pas su choisir non plus. La dimension fantastique par exemple, au début très réjouissante, avec cette personnification du temps comme force maléfique qui empêche le héros de modifier le cours de l’histoire – dans un épisode, il manque de se faire brûler vif, dans un autre, il cause un accident de voiture mortel – est très rapidement évacuée au profit de l’économie de l’intrigue principale, comme tout ce qui ne fait pas avancer le récit. Le roman d’origine, 1000 pages fourmillantes comme les années 60, est réduit à un fil narratif chétif, celui de la mission de sauvetage de Kennedy – entremêlée de l’idylle du héros avec la belle Sadie – au détriment de la richesse d’écriture de King. Cette adaptation fonctionnelle en occulte tout l’anecdotique, les errances, les digressions. Du coup c’est efficace certes, mais ça manque un peu de charme. Heureusement, le comité réduit des personnages relève l’ensemble et je dois dire que j’ai eu un petit pincement au coeur au moment de les quitter. Du moins, pour Sadie et Bill, le frère de substitution de Jake et acolyte de mission, qu’on a envie de dorloter tant il est malmené par notre salopard de héros. L’identification à ce dernier s’est avérée plus compliquée, mais c’est peut-être dû à ma légère aversion pour James Franco : l’acteur est de tous les plans, et plus tête à claques que jamais, tantôt amorphe, tantôt cabotin. Le sommet de son interprétation reste quand même cette scène de séquestration chez l’ex-mari psychopathe de Sadie où, pataud comme si son voyage temporel lui avait retiré le lobe droit du cerveau, Jake n’est foutu de rebondir sur aucune des perches que lui tend la jeune femme, qui se met déjà sacrément en danger pour que monsieur puisse sauver la situation alors qu’elle a déjà le visage en sang et un couteau sous la gorge. Sûrement pour souligner le désarroi de son personnage, Franco nous gratifie d’un enchaînement infernal de mimiques – regard furtif vers le côté, plissement d’yeux circonspect, mordillement de lèvre, expression de stupeur… – qui aurait pu me faire rire si je n’étais pas déjà en train de me retenir de baffer mon écran. Mais pour le reste, même dans le cas des personnages très secondaires comme la jeune épouse d’Oswald ou Harry Dunning, l’esquisse sonne juste et touche au coeur. Réussir à faire ressentir de la compassion pour Lee Harvey Oswald n’était pas gagné d’avance, et pourtant. En arrière-plan du quotidien de Jake, et souvent en dehors de ses séances d’espionnage, on observe le lent basculement d’un jeune homme jusqu’à cette scène glaçante où Lee prend sa décision, quatre jours avant l’assassinat. Sur un banc, mastiquant une barre chocolatée, il regarde les enfants jouer dans le parc. Le journal dans ses mains annonce l’arrivée du président. Il le pose puis s’en va en sifflotant. Rien n’est dit, tout est clair. L’évocation est telle qu’on entend presque résonner les mots de sa mère en le regardant s’éloigner : « un enfant avec tant de potentiel ». Une demi-réussite donc pour cette petite série bien ficelée qui, si elle évacue l’exubérance généreuse du roman d’origine, a au moins le mérite de proposer des personnages incarnés et convaincants. Un bon augure en tout cas, lorsqu’on sait que Hulu remettra le couvert courant 2018, avec Castle Rock, qui ne sera pas une adaptation directe mais une série inspirée du multiverse dans lequel Stephen King situe beaucoup de ses romans. Castle Rock est une ville fictive qu’on retrouve dans Dead Zone, Cujo et La Part des Ténèbres et qui est citée dans beaucoup d’autres livres. C’est une petite bourgade du Maine située à vingt miles de Portland – ville de naissance de King – où les personnages de ses romans fréquentent les mêmes commerces, la même taverne et le même cinéma. Au fil des livres, la ville enfle de mystères, désirs et autres malédictions, pour finalement être symboliquement rasée dans Dolores Claiborne. On me souffle à l’oreillette qu’il y aura Sissy Spacek, interprète de la première et peut-être la plus réussie des adaptations de King. Je ne sais pas vous, mais je serai au rendez-vous.


A propos Marie Bortolotti

Marie aime autant "L'antre de la folie" que "Les demoiselles de Rochefort" et a configuré Netflix en page d'accueil de son navigateur. Sa consommation de café et de donuts dépasse celle de Dale Cooper et Dexter Morgan réunis. Si elle faisait partie d'un groupe de rock, il s'appellerait Voodoo Bullshit.

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